Pour justifier la récente réforme de l’assurance chômage, qui limite notamment son bénéfice à une durée de deux ans maximums, on entend beaucoup qu’avoir un travail serait une simple question de bonne volonté. Mais non, l’emploi et le chômage sont des conséquences de l’économie : c’est-à-dire une affaire collective !
Lors d’une présentation des vœux du MR pour 2026, son président Georges-Louis Bouchez a défendu la récente réforme de l’assurance chômage en la présentant comme « une révolution culturelle visant à remettre le travail au centre de la société et à tourner la page du chômage à vie et de ses ravages sociaux ». L’argument peut sembler vendeur. Il met en avant l’idée selon laquelle cette réforme serait surtout incitative : comme un défi offert aux personnes concernées, face auquel il suffirait de « se dépasser » pour trouver un emploi, et finalement sa place dans la société. La responsabilité reposerait ainsi sur les épaules des personnes sans emploi, qui auraient jusque-là profité d’un système trop laxiste pour ne pas faire d’efforts.
Mais tout ce qui brille n’est pas or. La mise en avant de la responsabilité individuelle comme solution miracle, qui va jusqu’à conditionner l’obtention de moyens d’existence, est lourde de conséquences. De plus, elle néglige des réalités sociales plus complexes.
« Travail et emploi ne sont pas synonymes »
D’abord, il y a lieu de distinguer la notion de travail de celle d’emploi. Le travail désigne au sens large toute activité humaine de production de biens ou de services. Si une telle activité productive est exercée en échange d’un salaire, on parle alors d’emploi. Mais le travail existe sous d’autres formes, rémunérées ou non : le travail bénévole, le travail domestique, etc. Si l’emploi n’est qu’une forme de travail parmi d’autres, l’image de la personne complètement inactive grâce au bénéfice d’une allocation chômage apparait pour ce qu’elle est : une caricature.
D’ailleurs, même le récent documentaire de Christophe Deborsu ne s’y trompe pas. On peut notamment y voir le témoignage d’une maman célibataire visiblement très impliquée dans l’éducation de sa fille, une autre personne qui tente de tromper sa lassitude par des réflexes ménagers, ou encore le volontarisme de personnes exclues de l’emploi conventionnel pour travailler illégalement, quitte à faire l’objet de chantage à la dénonciation. Le malaise provoqué par ce reportage tient lui aussi beaucoup à l’accent qu’il met sur la responsabilité individuelle, face à leur situation. Elles sont présentées comme calculatrices et en position de choix. Comme si leur situation sociale résultait d’une comparaison entre coûts et bénéfices, et surtout qu’une simple manifestation de bonne volonté pouvait y changer quelque chose. Voyons pourquoi c’est trompeur.
Emploi et activité économique : les deux faces d’une même pièce
Dans la société, l’emploi est organisé sous forme d’un marché, censé mettre en relation les personnes disponibles avec les offres d’emploi disponibles également. Or, ce marché est directement lié à la situation économique. À ce titre, l’écart entre les taux de chômage en Flandre (4 à 5,1 % des 15-64 ans) et en Wallonie (7 à 8,7 % des 15-64 ans) relève notamment de différences structurelles : si le Nord concentre la majorité de l’emploi privé, c’est parce que le Sud tente de reconvertir son économie depuis le déclin de son industrie lourde et la fermeture des charbonnages. Et cette tentative de reconversion a lieu dans un contexte de concurrence économique internationale : la mondialisation des échanges marchands a favorisé des délocalisations de production vers des pays aux conditions de travail de moindre qualité. Toujours au bénéfice des employeurs qui cherchent à « optimiser les coûts », mais aux dépens des nouveaux travailleurs exploités au sein des entreprises délocalisées et des anciens travailleurs désormais privés d’emploi ici. Comme un symbole, on apprenait par exemple en mai 2025 qu’ArcelorMittal envisageait une nouvelle délocalisation de ses activités vers l’Inde ou la Pologne.
Du fait de la situation économique donc, le marché du travail wallon est fondamentalement déséquilibré. Comme le rappelait récemment le sociologue Jean-François Orianne : « en Région wallonne où on a plus de 200.000 chômeurs et où le Forem publie, un peu plus de 20.000 offres d’emploi en permanence sur son site. Mathématiquement, ça ne rentre pas ». L’existence de « 375 000 emplois disponibles » en Belgique, affirmée par le ministre de l’Emploi David Clarinval (MR) sur le plateau de l’émission QR Le débat, a d’ailleurs été rapidement démentie : le chiffre réel se situerait plutôt entre 165.000 et 266.000, et dont la majorité se trouve bel et bien en Flandre, comme l’a répondu Selena Carbonero Fernandez, la secrétaire générale de la FGTB. Finalement, ce sont donc les travailleuses et travailleurs privés d’emplois qui sont mis en concurrence les uns envers les autres : et une partie se retrouve tout simplement exclue.
Responsabilité individuelle ou reproduction sociale ?
D’ailleurs, on peut contester l’idée même d’une égalité des chances dans cette compétition pour l’emploi. Divers travaux de sociologie démontrent en effet depuis au moins un demi-siècle que la situation sociale de chacune et chacun est bien souvent une affaire de « reproduction sociale ». On hérite de notre milieu social d’origine un capital plus ou moins important, mais surtout multiforme : économique bien-sûr, mais aussi culturel (des connaissances, des manières de se comporter, des goûts musicaux, …), social (un réseau de relations) ou symbolique (le fait d’être, ou non, reconnu comme légitime dans la société).
Ces éléments structurent aussi nos chances d’être embauché. Le capital économique favorise par exemple des études plus longues, qui permettent d’être plus qualifié. Fin 2023, on apprenait d’ailleurs que la Belgique francophone possède l’un des systèmes éducatifs les plus inégalitaires parmi les pays occidentaux. Mais le capital culturel sera également évalué et jugé lors des entretiens d’embauche ou un réseau de relations développé peut même permettre d’obtenir un emploi sans être mis en compétition ou d’être soutenu durant un processus de sélection. Et ces facteurs d’inégalité se combinent avec des préjugés discriminatoires plus ou moins conscients de la part des employeurs : à propos du genre, de l’âge ou de l’origine.
Le CPAS pour remplacer l’assurance-chômage ?
En attendant, les personnes exclues du bénéfice de l’assurance-chômage auront la possibilité de demander un revenu d’intégration sociale auprès du CPAS de leur commune. Cela ne changerait donc rien à leur situation ? Ce n’est pas si simple, car si une possibilité d’allocation subsiste, on ne parle pas de la même chose.
L’assurance chômage, en tant que partie de la sécurité sociale, est un régime d’assurance qui protège les travailleuses et travailleurs contre la perte de revenus liée à la perte d’un emploi. Concrètement, cotiser à cette assurance est obligatoire : c’est la différence entre le salaire brut et le salaire net. Les cotisations sont directement retenues par l’employeur sur le salaire, pour qu’elles soient versées, avec sa part patronale, à la sécurité sociale. On peut d’ailleurs profiter de l’occasion pour rappeler ici que le salaire brut, c’est du salaire ! C’est un salaire différé pour les cas de besoin : le chômage, mais aussi la pension, le bénéfice de soins de santé, voire l’incapacité de travail, à cause du travail ou non. Et les contreparties du caractère obligatoire de la contribution à la sécurité sociale sont doubles. À l’échelle collective, le mécanisme est redistributif : il permet de réduire les inégalités. Au niveau individuel, le bénéfice des assurances sociales est un droit.
De plus, le bénéfice de l’allocation chômage n’est pas conditionné à une situation de pauvreté. Comme on l’a dit : à partir des cotisations, la sécurité sociale est un droit, dont on bénéficie quand survient le risque social et quels que soient les moyens d’existence dont on peut disposer par ailleurs (par exemple son propre logement, ou une épargne). Voilà précisément la différence majeure avec le revenu d’intégration sociale accordé par les CPAS, qui constitue lui, en principe, un « dernier filet de sécurité » pour protéger de la pauvreté et garantir à toute personne de mener une vie conforme à la dignité humaine. En réponse à une demande, le CPAS va effectuer une enquête sociale à propos de la personne concernée, qui va devoir « se mettre à nu » pour faire la lumière sur son mode et ses moyens d’existence. Et si elle dispose d’éléments que l’assurance chômage ne prenait pas en compte, comme celles que l’on a citées, elle touchera un revenu d’intégration sociale moindre, voire en sera tout simplement exclue. Et ce, aussi longtemps qu’elle ne se sera pas suffisamment appauvrie.
En conclusion : penser autrement, collectivement
Contrairement à ce que sous-entendent chacun à leur manière Georges-Louis Bouchez et Christophe Deborsu, le chômage est donc loin d’être aussi simple qu’un choix personnel, qui opposerait moralement les assistés aux honnêtes gens. Le chômage est une conséquence du système économique qui s’impose aux individus : c’est un problème collectif !
Economiquement, l’intégration de la Flandre dans les échanges du capitalisme mondialisé a été facilitée notamment par son emplacement au cœur de l’Europe occidentale, et des infrastructures qui existent de longue date, comme le port d’Anvers. Mais dans ce contexte, la Wallonie est partie perdante : son industrie a été déclassée par le calcul d’optimisation des « coûts du travail » que les employeurs capitalistes peuvent désormais faire à l’échelle du monde.
Dans le même temps, l’augmentation continue des volumes de production engendre une exploitation des ressources naturelles qui n’est pas conciliable avec les limites planétaires à long terme. Et si l’impératif écologique est encore insuffisamment considéré, il finira par s’imposer, douloureusement. Dans ce contexte, la réforme de l’allocation chômage est portée par un mythe : chacun serait responsable de sa situation face à l’emploi, en fonction de sa bonne volonté (ou non) à travailler. Pour véritablement assurer un avenir durable à toutes et tous, il conviendra de rester critique et de penser autrement, collectivement.


