La privatisation de Belfius menace-t-elle le service public ?

La privatisation de Belfius menace-t-elle le service public ?

La banque Belfius n’est pas une banque tout à fait comme les autres. Issue du démantèlement de Dexia après la crise financière de 2008 à travers son rachat par l’État belge pour 4 milliards d’euros[1], elle lui appartient aujourd’hui entièrement. L’État belge détient Belfius à travers la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPIM) qui est actionnaire à 100 % de Belfius. Annoncée durant l’été 2025 et validée en conseil des ministres restreint début décembre, la privatisation partielle de Belfius, à travers une ouverture de son capital aux partenaires privés, vient d’être confirmée par le ministre fédéral des Finances Jan Jambon en commission de la Chambre le 13 janvier dernier. Quelles en sont les applications ?

Privatiser Belfius : comment et pourquoi ?

Le projet du gouvernement consiste à ouvrir 20 % du capital de Belfius à des investisseurs privés. Il ne s’agit donc pas d’une introduction en bourse (telle qu’elle avait été envisagée puis abandonnée en 2018 car les conditions étaient défavorables) mais de la vente d’une partie de ses actions à des privés.

La vente d’une participation de 20 % rapportera environ 2 milliards d’euros. Selon le ministre Jambon, le produit de la vente sera utilisé pour atténuer l’accroissement de la dette fédérale. Mais on sait par ailleurs que l’opération s’inscrit dans la stratégie plus large de privatisations visant à soutenir le « Fonds de défense » (Proximus est également visée).

Des incertitudes demeurent toutefois. Le profit exact de la vente va dépendre non seulement de la valorisation de Belfius telle que négociée avec les acquéreurs mais aussi des intentions de ces derniers. Ils pourraient se contenter d’acquérir 20 % des parts ou, comme certains analystes le soulignent, espérer obtenir davantage à moyen terme pour peser sur le contrôle stratégique de la banque. Roland Gillet, professeur d’économie financière à la Sorbonne Université Paris1, à la Solvay Brussels Schools of Economics & Management de l’ULB, explique ainsi que « certains pourraient se contenter de 25 à 30 %. Mais s’ils savent que ce sera 25 à 30 % sans possibilité d’avoir une réelle minorité de blocage, ou de pouvoir un jour espérer avoir un contrôle plus important, ou de pouvoir être bien plus décisionnel dans la conduite de la stratégie de Belfius, je pense qu’ils payeront moins cher, évidemment ». Les potentiels investisseurs ne sont pas encore connus. Il pourrait s’agir de fonds d’investissement, de fons de pension ou encore de compagnies d’assurances, belges ou étrangers. Les groupes belges Ackermans & van Haaren et AB InBev sont notamment cités.

Quel est l’impact de la privatisation sur le service public ?

Rappelons tout d’abord qu’entre 2015 et 2025, Belfius a versé à l’État belge 3,4 milliards d’euros de dividendes, et que ceux-ci sont croissants depuis 4 ans. En 2024, les dividendes se sont élevés à 445 millions d’euros et en 2025, Belfius a versé un dividende exceptionnel de 500 millions d’euros.

Le risque est donc d’abord d’ordre financier. Vendre une partie des actions de Belfius, c’est a priori diminuer mécaniquement les futurs dividendes perçus par l’État belge. Le ministre Jambon explique que l’objectif de ne vendre que 20 % des actions de Belfius est justement de permettre au gouvernement de ne pas devoir ajuster ses prévisions de revenus de dividendes (autrement dit, maintenir un montant annuel semblable à celui des dernières années). Ici aussi, le calcul est incertain et dépendra des négociations qui seront menées avec les investisseurs privés qui pourraient avoir des exigences de rentabilité plus élevées.

À court terme donc, la vente partielle de Belfius est rentable (2 milliards) et peut servir des investissements dans la défense et l’armée notamment[2]. Il s’agit toutefois d’une opération one shot qui n’offre pas de perspectives sur le long terme. À long terme en effet, l’État risque de se priver de plusieurs millions, voire centaines de millions, de recettes annuelles qui étaient assurées.

Outre l’écueil financier, le risque est également politique et stratégique. L’ouverture du capital à d’autres actionnaires risque d’entraîner une perte de contrôle stratégique sur la banque, ses clients et les intérêts qu’elle défend. Dans un modèle entièrement public, l’État peut orienter certaines priorités stratégiques de la banque. Par exemple, Belfius peut soutenir des projets d’infrastructures publiques, financer des initiatives locales ou participer à des investissements liés à la transition écologique. L’arrivée d’investisseurs privés pourrait bouleverser ce schéma, poussant la banque à privilégier des activités plus rentables. Dans le même ordre d’idées, en tant qu’unique actionnaire, l’État belge a un droit de regard sur ce qui se passe au sein des instances de décision et peut peser sur des décisions de restructuration ou encore de perte d’emplois.

Le service au client pourrait éventuellement aussi être impacté. À brève échéance, le risque est toutefois très faible : la politique de la banque vis-à-vis de sa clientèle est connue et ne sera pas immédiatement remise en cause, même par l’arrivée de nouveaux actionnaires. En outre, le service bancaire de base est régulé. Le « service bancaire de base » est un service bancaire minimum donnant accès à un compte de paiement et aux opérations les plus essentielles qui lui sont associées (dépôts d’argent, retraits d’argent, virements, ordres permanents, domiciliations, paiements par carte et obtention d’extraits de compte). Tous les établissements de crédit qui offrent des comptes à vue aux consommateurs doivent proposer le service bancaire de base. Il s’agit d’une obligation légale imposée par le Code de droit économique[3]. Hormis ces aspects, Belfius est toutefois libre, à l’instar de n’importe quelle banque privée, de définir elle-même ses priorités à l’égard du service rendu aux citoyennes. L’État belge, flanqué d’un ou plusieurs actionnaires privés, pourrait revoir significativement certaines missions en se concentrant davantage sur certaines (comme le Private Banking, c’est-à-dire des services financiers très personnalisés pour personnes à hauts revenus) et moins sur d’autres (par exemple, la réduction du nombre d’agences – même si la présence de l’État belge comme unique actionnaire n’a pas empêché une diminution importante du nombre d’agences, passant de 671 en 2017 à 460 en 2024).

Conclusion

La privatisation partielle de Belfius apparaît avant tout comme une mesure budgétaire visant à dégager rapidement des ressources financières pour l’État belge. La vente d’environ 20 % du capital pourrait en effet rapporter près de deux milliards d’euros et contribuer à soutenir certaines priorités politiques, notamment en matière de finances publiques ou d’investissements dans la défense. À court terme, le service public au sens large n’est donc pas directement menacé.

Une fois les bénéfices immédiats tirés de la vente épuisés, les risques sur le long terme se font plus pressants et sont loin d’être hypothétiques : la réduction à long terme des revenus tirés des dividendes aura nécessairement des impacts sur les recettes de l’État et des projets qui en découlent. D’un point de vue politique et stratégique, l’ouverture du capital à des investisseurs privés pourrait également modifier progressivement la gouvernance et les priorités de Belfius, en introduisant une dilution du contrôle et des exigences de rentabilité susceptibles d’entrer en tension avec certaines missions d’intérêt général. Comme le souligne le professeur à la Solvay Brussels School of Economics and Management de l’ULB, Marek Hudon : « on fait un pas de plus vers une logique de marché et on s’éloigne des missions de service à la communauté qu’il va falloir défendre bec et ongles dans la négociation avec l’investisseur privé ». Maintenir une banque publique, c’est en tout cas détenir le contrôle sur un outil stratégique pour pouvoir soutenir certaines politiques économiques ou sociales.

La vente d’une partie des parts de l’État belge dans Belfius c’est enfin beaucoup de questions en suspens, dont la plus fondamentale reste celle du rôle que l’État souhaite conserver dans le secteur bancaire. La privatisation partielle de Belfius ne constitue peut-être qu’une étape intermédiaire dans l’évolution du statut de la banque. Le débat dépasse donc la simple opération financière : il renvoie plus largement au choix politique entre le maintien d’un outil bancaire public au service des politiques publiques et l’intégration progressive de cet acteur dans une logique plus classique de marché.


[1] Deux entités ont été créées suite à la dissolution de Dexia : Belfius d’une part, et une autre structure destinée à accueillir les produits financiers dits « toxiques ». L’intervention publique visait à éviter l’effondrement d’un acteur bancaire majeur et à protéger les dépôts des citoyennes.

[2] Dont il n’est pas question dans le cadre de la présente analyse de questionner son caractère éthique ou démocratique.

[3] Article VII.57 du Code de droit économique.

Anne-Sophie Bouvy
Doctorante et chercheuse en droit public à l'UCLouvain |  Plus de publications

ARTICLES APPARENTÉS

Laisser un commentaire

Dessins x