
Après sa gentille « réforme du chômage », Clarinval lance sa « réforme du travail ». Qui, elle aussi, est farcie de mesures très cool…
Ce garçon est décidément multi-talents. En plus d’avoir été, prétend-il, simultanément entrepreneur (dans l’entreprise de papa), bourgmestre de Bièvre et député fédéral, puis d’être devenu ministre et vice-Premier MR, David Clarinval aurait pu faire vendeur de bagnoles. Sûr. Pour s’en convaincre, il suffit de voir le petit nom donné à son deuxième grand projet après la « réforme » du chômage : sa « réforme du marché du travail », il l’a rebaptisée le « pack travail ». Un peu comme quand tu achètes ta nouvelle voiture et que le concessionnaire vante le splendide « pack sport » ou le « pack multimédia » dont tu vas bénéficier gratuitement en achetant ta caisse hors de prix.
On le sait moins, parce que David se la joue moins tonitruant que quand il saquait 190.000 personnes du chômage en se pourléchant les lippes, mais notre ministre de l’Emploi vient de présenter son nouveau « pack travail » à la Chambre. Avec un brin de retard bien sûr puisque, comme d’habitude, ce grand expert de la « valeur travail » (qui n’a jamais bossé qu’en politique) a dû corriger certaines petites approximations d’ingénieur autoproclamé. Ce qui, aux dernières nouvelles, doit reporter l’entrée en vigueur de cette loi du 1er avril au 1er juin prochain. Mais que le MR, la N-VA ou les Engagés se rassurent : avec son « pack travail », Clarinval s’attaque superbement aux travailleurs et, surtout, aux travailleuses. Lui appelle ça « moderniser » le marché de l’emploi et « stimuler la compétitivité » des entreprises par un gain de « flexibilité ». On va dire qu’en gros, l’ami Dave a fourré dans cette loi toutes les demandes du patronat, qui pourra donc se gaver au buffet. À volonté.
Une première mesure trop sympa dans la « modernisation » du travail façon Clarinval : le principe d’interdiction du travail de nuit est juste supprimé. Cette interdiction datait de… 1889. Plus besoin de dérogations, donc, pour les entreprises qui bossent en prestations nocturnes. Le travail de nuit est revenu dans la norme. Comme le travail du dimanche. En plus de ce sympathique come-back au XIXe siècle, David « modernise » également la nuit. Celle d’un travailleur ne débutera plus à 20h pour s’achever à 6h. Lui voulait une courte nuit de minuit à 5h. Finalement, la nouvelle nuit « moderne » s’étendra de 23h à 6h du matin. Un nouveau travailleur de nuit ne touchera donc plus de primes entre 20h et 23h. Et donc ? Perte de 115 à 600 euros brut par mois, selon les cas. Moderne, quoi.
Un autre truc très « moderne » ? Super sympa aussi : Dave va faire baisser la durée minimale d’un travail à temps partiel d’un tiers à un dixième (!) de temps plein. C’est-à-dire ? Qu’un temps plein faisant 38 heures/semaine, un employeur pourra désormais engager un travailleur à… 3,8 heures par semaine si ça le chante (au lieu de 13h/semaine minimum aujourd’hui). En exigeant bien sûr que le brave travailleur « reste à disposition, on ne sait jamais ». Ou plutôt la brave travailleuse puisque ces jobs rikiki à moins de 4 heures/semaine toucheront d’abord et bien entendu les femmes : les temps partiels en Belgique sont occupés à 80 % par des travailleuses. Du travail réduit qui touche plus de 40 % des femmes salariées belges, et même 52 % en Wallonie.
La « modernisation » selon Clarinval revient donc à discriminer encore davantage les femmes. Et, bien sûr, à les précariser encore plus sûrement. Pour ce faire, dans sa « réforme » du chômage, le ministre de l’Emploi avait d’ailleurs déjà supprimé le statut du travailleur et de la travailleuse à temps partiel avec maintien des droits pour les contrats inférieurs à un tiers-temps. Total : une chercheuse d’emploi contrainte d’accepter un mini-travail de 3,8 heures/semaine perdra ses allocations complètes, sans revenu aucun de remplacement. Faites un truc moderne, faites du Clarinval.
Ultra-moderne encore, de la part du génie de Bièvre : il va permettre aux employeurs de licencier plus rapidement et aisément. Alors que les préavis de licenciement pouvaient grimper jusqu’à 104 semaines pour les carrières les plus longues, le préavis maximum sera maintenant limité à 52 semaines. La moitié. Inutile de préciser qu’un gentil employeur désireux d’éjecter un expérimenté mais onéreux travailleur de plus de 50 ans n’hésitera plus que très peu. Surtout s’il peut ne pas le remplacer et faire subrepticement glisser son travail vers les collègues. Ou le remplacer par un jeune certes moins compétent mais possiblement sous-payé durant un certain temps. Et donc si on combine cette moderne mesure à la limitation des allocations de chômage déjà instaurée par notre sympathique David, ça leur fait quoi aux travailleurs licenciés quinquagénaires ? Un préavis cassé en deux, puis un chômage limité à deux ans, et donc possiblement une expérience vivifiante au CPAS puisqu’il n’y aura malheureusement plus de travail pour eux. Ceci après avoir cotisé à la sécurité sociale pendant une trentaine d’années… Modernité.
Et attention, respect ! Avant de nous présenter son « pack travail », David avait déjà très bien préparé le terrain de la « modernisation » du boulot. Par exemple en autorisant les flexi-jobs à peu près partout-partout. Ce qui remplace opportunément les emplois fixes, tire les salaires vers le bas et dévalorise des métiers, dans l’Horeca notamment, puisque les flexi-jobbers, certes moins formés et souvent moins performants, ont l’avantage d’être beaucoup moins coûteux. Ce qui est devenu l’unique marqueur de la modernité du travail.
Et puis, parallèlement, son chef d’œuvre : Dave avait également « modernisé » le travail des étudiants, en le généralisant. Et avec quel succès ! Aujourd’hui, le nombre de jobs étudiants est passé à plus de 436.000 ! C’est vite vu : dans l’Horeca et la grande distribution, on ne croise quasiment plus que des étudiants. Et c’est très normal : grâce à David, dès ses 16 ans, un étudiant peut désormais bosser 650 heures par an (!). C’est-à-dire l’équivalent d’un tiers-temps. Que le jeune pique bien entendu à d’autres travailleurs réguliers. Pour vous dire la modernité du brol, un étudiant peut avoir travaillé deux ans, voire trois ans, durant ses études. Période durant laquelle, bien évidemment, il ne bénéficie d’aucun des droits sociaux d’un salarié et ne cotise pas à la sécurité sociale ou à la pension.
Le sympathique David est un créateur, je vous dis : il nous a réinventé une économie à la main d’œuvre bon marché, qui ne crée aucun emploi stable et qui rend le travail existant plus incertain et précaire. Un chef d’œuvre de modernité.

Vincent Peiffer
Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

