
La généralisation des flexi-jobs serait inconstitutionnelle. Entre autres nouvelles bourdes de David Clarinval…
Ça va gros ? Je demande ça très gentiment à David Clarinval parce que le sympathique garçon s’en est pris deux douloureuses en deux jours. Deux monstrueuses tatouilles tellement appuyées qu’il doit avoir le même faciès rougeaud que Denis Ducarme en retour de bombance. La première grosse baffe, il se l’est prise jeudi dernier, jour où tombaient les vrais chiffres officiels des exclus du chômage qui se sont rabattus sur les CPAS suite à la « réforme » imaginée par notre très grand ministre de l’Emploi. Combien tu avais dit qu’ils seraient, toi, David ? Un tiers tout au plus, c’est ça ? Donc 33 %. Tu avais aussi prévu qu’un autre tiers allait mécaniquement trouver du boulot. La Banque nationale table sur 20 % tout au plus, dont beaucoup d’emplois précaires et en Flandre. Pour le troisième tiers de chômeurs exclus, tu ne savais pas trop où les fourguer dans tes chiffres au vogelpick, donc tu imaginais qu’ils disparaîtraient dans une espèce de trou noir statistique. C’est ça ? Oui.
Eh bien, cher ami Dave, j’ai l’insigne honneur de t’annoncer que tu t’es surpassé dans tes prévisions de colin-maillard. Une fois de plus. Sur l’ensemble de la Belgique, près de la moitié des expulsés du chômage sont déjà allés quémander de quoi survivre au CPAS de leur commune : 47,9 % exactement (+14,6 % par rapport à tes pronostics !). Pour l’instant. Et si tu zoomes sur chaque région du pays, ils et elles sont 38,1 % en Flandre, 41,5 % à Bruxelles et… 55,4 % en Wallonie. Alors je clame hourra, Dave : sur les chômeurs wallons exclus depuis le début de l’année qui se sont tournés vers les CPAS pour recevoir une aide sociale, tu t’es gourré de… 22 %. On n’est pas dans la marge d’erreur, là. On est sur du Jacqueline Galant sublimé. Tu atteins quasiment le niveau de plantage des 375.000 emplois vacants en Belgique que tu annonçais gaillardement fin janvier, alors que Statbel en avait compté… 160.000. Ce qui, à ce stade, reste ton plus joli fake-délire. À égalité avec les 60.000 exclus du chômage qui seraient des « étrangers ».
La deuxième gifle ? Dès le lendemain. Vendredi sortait dans la presse l’avis du Conseil d’État sur ton bel avant-projet de loi de généralisation des flexi-jobs à tous les secteurs d’activité. Je te rappelle d’abord que ces flexi-jobs, créés en 2015, devaient juste « dépanner » un secteur Horeca en pénurie de main-d’œuvre. Un travailleur salarié au moins à 4/5ème temps, un pensionné ou un enseignant pouvait améliorer son ordinaire en allant servir ou faire la plonge dans les bistrots/restos. Puis, bon an mal an, le système s’est étendu à d’autres secteurs : commerce de détail, alimentation, transport par autobus, auto-écoles, déménagement, événementiel, sport ou culture. Et aujourd’hui, un flexi-jobbiste touche minimum 12,78 € de l’heure, son salaire net égale son brut, il est donc exonéré d’impôts jusqu’à 18.000 euros par an (et sans limite pour les retraités). L’employeur, lui, ne paie que 28 % de contribution. Et donc là, ton grand projet est d’étendre la possibilité des flexi-jobs à (presque) tous les secteurs d’activité économique, et même aux services publics. Parce que, dis-tu, ça « profite » à tout le monde.
Certes, David. Mais une fois de plus, tu n’as pas bien lu la Constitution belge. Ou tu ne l’as pas lue du tout. C’est pour ça que le Conseil d’État te balance ta seconde grosse claque de la semaine en te disant que ton nouveau joujou pourrait carrément être « inconstitutionnel ». En précisant un truc qui t’avait visiblement échappé mais qui est très important : le régime des flexi-jobs généralisé à tous les secteurs d’activité « viole potentiellement les principes constitutionnels d’égalité et de non‑discrimination ». Ah ben oui, Dave ! L’égalité entre citoyens, et donc entre travailleurs, ça existe dans un état de droit. C’est même obligatoire. Comme je te sens interloqué, je te prends un exemple simple pour que tu comprennes… Si Vanessa bosse en contrat de travail « normal », elle paye des impôts sur ses revenus. Si Donovan fait le même travail en flexi-job, lui payera zéro impôt. Et donc ? Voilà : inégalité et discrimination entre travailleurs/contribuables.
C’est ce que te dit le Conseil d’État avec des mots plus compliqués : « Il ne peut être considéré comme proportionné de traiter plus favorablement le travail supplémentaire via un flexi-job que le travail correspondant à un cinquième d’un emploi à temps plein ». Et ce n’est pas tout, David ! Au Conseil d’État, qui vérifie qu’une loi respecte bien la Constitution et ne lèse pas certains citoyens, ils estiment aussi que l’extension générale de ce régime de travail plus « flexible » n’est pas suffisamment « justifiée ». Pas sûr en effet qu’AB Inbev, KBC, Proximus ou Engie, qui ont distribué 10 milliards de dividendes à leurs actionnaires, en aient grand besoin. Et que des flexi-jobs soient très nécessaires chez Solvay, qui vient de rémunérer sa CEO à hauteur de 40 millions (!) pour la seule année 2025. Donc tu vois, ce serait franchement bien que tu lises les lois et la Constitution avant de bidouiller une « réforme », la prochaine fois.
Et alors, plus généralement, j’aimerais que tu m’expliques un jour le mikado de ta « politique du travail » et de « remise à l’emploi ». Parce que là, elle me fait danser un pogo sur ma tête. À côté de tes flexi-jobs à gogo, tu vas aussi permettre aux étudiants de travailler jusqu’à 650 heures par an. Sais-tu bien, mon sympathique gaillard, que c’est l’équivalent de 17 semaines, donc d’un tiers temps ! Ce qui fait que j’ai une première question : tu vas les mettre où, tes chômeurs éjectés qui doivent absolument se remettre au travail ? Parce que là, avec des flexi-jobs tout partout et avec des jobs étudiants en open, tu n’as pas créé un seul emploi stable. Au contraire, les flexi-jobs et les student-jobs les remplacent. Total : tu ne crées pas de jobs pour les sans-emplois, tu en détruis. Même des temps partiels. Si, David, c’est mécanique.
Et alors autre question : qui va financer la sécurité sociale ? Si un flexi-jobbiste ne paye pas d’impôt et de cotisation sociale, si un étudiant ne paye aucune contribution jusqu’à 15.586 euros brut/an et quasiment aucune cotisation sociale (2,71 %), par quelle magie fiscale de perlimpinpin votre gouvernement Arizona va-t-il alimenter les caisses de la sécurité sociale et de la solidarité ? Plus tu étends les flexi-jobs et les jobs étudiants, moins l’argent entre dans les caisses de la sécu. Et plus Bart De Wever nous expliquera qu’elles sont vides et qu’on « ne peut pas faire autrement » que couper dans les soins de santé, les services publics et les protections du citoyen précaire. Pardon ? Tu t’en fiches. J’avais cru comprendre.

Vincent Peiffer
Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

