Lutter contre les préjugés, pas contre les réfugiés

Lutter contre les préjugés, pas contre les réfugiés

Image issue de Cracked Slab Foundation Repair Blog — licence Creative Commons CC BY-NC 4.0.

Un récent article de Matribune.be sur la situation des sans papiers en Belgique a provoqué un grand nombre de réactions, parmi lesquelles un défouloir de préjugés nauséabonds. Pratiquement toujours les mêmes. Outre la suppression des commentaires concernés, nous avons décidé d’y accorder une attention collective pour déconstruire trois de ces réflexions à l’emporte-pièce. C’est parti.

« Ils vont nous envahir », « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », « Prenez-les chez vous ! ». Ces assertions sont particulièrement délétères et certains autres propos relèvent de discours de haine, qui sont, nous le rappelons fermement, punissables par la loi (et pas seulement par la morale). Ces déclinaisons de la haine expriment des peurs, la xénophobie, et des émotions tristes, comme de la colère, de la jalousie ou de la frustration qui diminuent notre capacité de penser. Ces inquiétudes sont bien souvent fondées sur une vision partielle de la réalité qui se traduit par des préjugés, c’est-à-dire des idées toutes faites, des jugements posés sans avoir pu observer et comprendre la réalité des faits. Personne n’échappe aux préjugés, mais il est possible de les dépasser, de les déconstruire. De nombreuses associations comme Amnesty international, la Cimade ou le Ciré (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Étrangers) ont produit à cet effet de nombreux petits guides anti-préjugés très bien faits sur lesquels nous nous sommes appuyés.

« Nous sommes envahis »

Fin avril 2025, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), le nombre de personnes déracinées par la guerre, les violences, les persécutions et les violations des droits humains s’élevait à 122 millions. C’est pratiquement le double du chiffre d’il y a 10 ans. Parmi elles, 42,7 millions sont des réfugiés (personnes auxquelles le pays d’accueil accorde une protection en raison des risques de persécutions qu’elles encourent), 73,5 millions sont des déplacés internes, c’est-à-dire des personnes contraintes de fuir leur lieu de vie d’origine, mais demeurant dans leur pays et 8,4 millions sont des demandeurs et demandeuses d’asile, ces personnes qui fuient leur pays et qui demandent une protection officielle du pays hôte. En 2024, la majorité des réfugiés étaient originaires du Soudan, de la Syrie, d’Afghanistan et d’Ukraine. Des chiffres records liés aux nombreux conflits qui secouent la planète. Plus de 67 % des réfugiés sont accueillis dans un de leurs pays voisins, majoritairement des pays en développement. En 2024, le HCR précise que les principaux pays d’accueil de réfugiés sont l’Iran, la Turquie, la Colombie, l’Allemagne et l’Ouganda. De quoi relativiser le nombre de demandeurs d’asile arrivés la même année en Belgique (39.615 personnes).

Il n’y a donc pas de submersion migratoire ! Au premier janvier 2024, selon les chiffres du Centre fédéral Migration Myria, le nombre total d’étrangers arrivés en Belgique, quel que soit le motif de leur venue, est de 173.033, dont 50 % sont des citoyens de l’UE. Les principaux pays de l’immigration étrangère en Belgique sont, dans l’ordre décroissant, la Roumanie (12 % ou 20.888 personnes), la France (8 %), l’Ukraine (8 %), les Pays-Bas (5 %), l’Espagne (4 %) et le Maroc (4 %). Ces données montrent la nécessité de déconstruire le mythe selon lequel les pays du Sud, dont une majorité de pays musulmans, partiraient « à l’assaut » de ceux du Nord. L’immigration en Belgique est principalement européenne, issue de pays non musulmans. « L’invasion » de l’Europe par les migrants est au mieux une illusion, au pire une supercherie renforcée par certains discours politiques et les dispositifs de fermeture et de surveillance des frontières (Frontex) qui présentent généralement les migrants comme une menace.

Ce n’est pas sans conséquences car ces politiques poussent les migrants à emprunter des routes toujours plus dangereuses et à risquer leur vie pour rejoindre l’Europe. La qualité de l’accueil pèse peu dans le choix des migrants. Les principaux déterminants de la migration, selon ce professeur émérite de l’UCLouvain, ne sont pas les politiques sociales du pays d’arrivée, mais son attractivité économique et la présence, sur son territoire, d’une diaspora avec laquelle un maintien de liens culturels et sociaux sont possibles.

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde »

Nous l’avons vu, fin 2024, 73 % des réfugiés ont été accueillis dans des pays voisins de leur pays d’origine, souvent des pays à faible revenu. Ces pays accueillent donc les trois quarts des personnes déplacées. On ne peut franchement pas dire que les pays du Nord les accueillent toutes. Et certainement pas les plus pauvres ! En effet, migrer coûte cher ! Contrairement à ce que l’on croit parfois, les personnes qui migrent ne sont pas parmi les plus démunies, ni les moins qualifiées. Les indicateurs de l’intégration des émigrés 2023 de l’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE) indiquent qu’en 2020, 39 % des immigrés arrivés dans l’UE au cours des cinq années précédentes étaient diplômés de l’enseignement supérieur et 50 % dans l’OCDE, contre 25 % et 35 %, respectivement, dix ans plus tôt.

Il ne faut pas non plus oublier que les pays du Nord et notamment les pays européens, dont la Belgique, contribuent à créer et à entretenir la misère dans le monde. Notamment par leurs politiques économiques qui favorisent un partage inéquitable des richesses à travers le monde ; ou encore, par la responsabilité qu’ils portent dans la dégradation de l’environnement et ses conséquences sur le climat, qui privent toujours plus de personnes de leur habitat et de leurs sources de revenus. Le dernier rapport d’Oxfam de 2024 montre que les pays du Sud global, soit 80 % de la population mondiale, ne détient que 30 % des richesses mondiales. Face à cette inégalité criante, un constat s’impose : nos pays ont les moyens et la responsabilité de faire plus, et notamment d’ouvrir plus largement leurs portes aux migrants.

Et pourtant… Le Centre national de Coopération au développement (CNCD 11.11.11) a démontré dans son dernier rapport que la Coopération internationale est attaquée frontalement par des gouvernements conservateurs, comme celui de Trump aux États-Unis qui a fermé son agence USAID. Cette évolution s’accompagne d’un recul historique de 7 % de l’aide publique au développement mondiale, passant de 223 à 212 milliards USD. Ce désengagement a été suivi en Belgique par le gouvernement Arizona dont la première coupe budgétaire a été pour la coopération internationale. Elle est ainsi retombée à moins de 0,4 % du produit intérieur brut (PIB), contrairement aux 0,7 % promis par la Belgique lors de la négociation en 2015 de l’Agenda 2030 des Nations Unies.

« Vous n’avez qu’à accueillir les migrants chez vous »

L’expression se veut blessante. Elle tente de soulever une supposée contradiction chez l’interlocuteur, voire de blâmer son hypocrisie, en présentant une fausse dichotomie. Il n’y aurait ainsi que deux options : soit on s’oppose à l’immigration, soit on doit accueillir personnellement des migrants. Il s’agit là d’un sophisme qui opère un glissement de responsabilité. Celle d’une responsabilité collective et étatique (normes internationales, obligations législatives, gestion des flux, infrastructures de l’État) vers une responsabilité purement individuelle et privée.

En somme, l’argument mélange la question de l’accueil individuel et la gestion étatique de l’immigration qui sont deux niveaux de réponse différents. Accueillir un migrant ou un sans papier chez soi est un geste solidaire fort mais ne remplace pas une politique d’asile structurée qui inclut l’accès au logement, à la santé, à l’emploi et à l’éducation, indispensable pour une intégration durable. Le problème principal n’est pas tant le manque de volonté d’accueil que la saturation des centres d’accueil (comme ceux de Fedasil) et le manque de places d’hébergement d’urgence.

La vraie question à se poser, nous rappelle le Ciré, est celle-ci : refuser de les accueillir, qu’est-ce que cela dit de nous ? Dans quelle société voulons-nous vivre ? La réponse est à la fois éthique, politique et juridique.

Éthique, parce qu’elle fait appel à des valeurs fondamentales comme l’hospitalité, la solidarité et l’assistance. Politique, parce qu’elle implique de choisir de voir l’immigration comme une opportunité et non comme un problème. Et juridique, car tous les êtres humains ont des droits fondamentaux, comme celui d’être traités avec dignité, de ne pas subir de traitements inhumains et dégradants et de demander l’asile. Aujourd’hui, ces trois principes fondamentaux sont directement menacés par l’avant-projet de loi du gouvernement Arizona sur les visites domiciliaires.

Publié le 13 avril 2026.

Pierre Vermeire
Rédacteur MaTribune.be |  Plus de publications

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