Monsieur le professeur

Monsieur le professeur

Pierre-Yves Jeholet n’a jamais été prof. Mais il pourrait très bien donner des cours de mépris. Ou de désinformation. Ou d’affabulation. Ou de suffisance…

Alors donc le gars était à Rochefort pour un énième meeting d’autoglorification du MR, ceci en la très belle compagnie de David Clarinval. C’est dire la qualité du moment. Et là, dans une intervention touchée par la grâce, PYJ fait part de son incroyable expertise des réalités scolaires : « Vous savez aujourd’hui, dans l’enseignement, on vous apprend plus vite vos droits à aller voir un syndicat quand vous sortez des études ou comment il faut bien remplir votre formulaire pour bénéficier du chômage que… » Et alors qu’on l’interpelle dans la salle sur ses propos, le ministre coupe sèchement l’importun : « Écoutez, je connais très bien le monde de l’école ! »

Ah parce que Pierre-Yves Jeholet a été professeur ? Ou instituteur ? Ou directeur ? Non, rien de tout ça. Il a été « collaborateur sportif » au journal régional Le Jour-Le Courrier (devenu L’Avenir Verviers) et il a aussi un peu bossé pour Radio-Ciel. C’était il y a très longtemps. Puis très vite, depuis 1995, c’est-à-dire depuis 31 ans, il a vécu de la politique. Si PYJ connaît « très bien le monde de l’école », c’est donc peut-être que des membres de sa famille y travaillent, alors ? Ah non, non plus. Eux aussi vivent exclusivement d’argent public à la commune de Herve ou à la Province de Liège. Ce n’est pas ça. Mais peut-être Pierre-Yves a-t-il bien connu Marie-Martine Schyns, qui est de Herve elle aussi, et qui fut ministre CDH de l’Éducation. Et qui, elle, était prof de français. Donc c’est peut-être comme ça, par proximité géographique avec Marie-Martine, qu’il connait si bien l’école.

Après, de 2019 à 2024, il est vrai que Jeholet a quand même été ministre de l’Enseignement supérieur : c’était compris dans son package de ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais on va dire que ça ne compte pas puisque, comme ministre des unifs et des écoles supérieures, il a laissé un souvenir évanescent, proche du grand vide sidéral. D’ailleurs durant ces cinq ans, il n’a même pas pensé à éradiquer cette fâcheuse tendance qu’ont les profs d’unif ou des écoles supérieures à donner des cours de « comment qu’on devient chômeur ». C’est bête.

Songeur et sous le choc d’une telle révélation de PYJ, je me pose pour une micro-sieste. Si Jeholet affirme un truc pareil, pense-je avant de sombrer, c’est donc qu’il a des preuves. Pierre-Yves est ministre, quand même ! De l’Emploi, de l’Économie, pas de l’Éducation, ok. Mais un ministre, ça connaît tout. Surtout un ministre MR. C’est là que mon portable sonne. Numéro inconnu. Mais je réponds. « Allô M’sieur Peiffer ? » Euh, oui. « Ici Pierre-Yves Jeholet ! » Quoi, le vrai ?! « Soi-même ! J’ai plein d’autres révélations sur ce qui se passe dans nos écoles de m… et avec nos profs de m… ! » Ah bon, et vous êtes sûr que tout ça est bien fiable ? « Puisque je vous dis que je connais très bien le monde de l’école ! » Ah oui.

C’est ainsi que nous conversons et que mon nouvel ami informateur me confie que désormais, forcés par les syndicats, les instits apprennent à leurs écoliers l’usage de l’accent circonflexe « en utilisant exclusivement les mots ‘chômeur’ ou ‘chômage’, rendez compte ? » Même chose pour la conjugaison des verbes réguliers du premier groupe (en -er), où « les élèves ne doivent conjuguer que le verbe ‘chômer’ : je chôme, tu chômes, il chôme, nous chômons, vous chômez, ils chôment. C’est dingue ! »  Autre gros scoop : les cours de maths du secondaire inférieur sont maintenant exclusivement destinés « à calculer la différence entre les salaires et les montants des allocations de chômage. » Les quatre heures de maths ? « Je le sais, je connais très bien le monde de l’école ! »  Et ces calculs, c’est avec ou sans les 500 euros de plus promis par les MR-Engagés à ceux qui bossent ? pose-je la question. Là, le ministre n’a pas précisé.

Et attention, d’après Pierre-Yves Jeholet, tous les cours sont gravement touchés par la vilaine vague anarcho-syndicale ! Après la brillante « réforme » de David Clarinval, les cours de français se sont déjà adaptés à l’exclusion du chômage. « Parmi les livres obligatoires à lire en humanités, il y a ‘Le CPAS pour les Nuls’. Et ‘Le Capital’ de Karl Marx », m’assure le ministre de l’Emploi. Et au cours de dessin ? « Ah mais là ils apprennent à réaliser des calicots géants avec ‘Fuck le MR’ écrit dessus ». Même au cours de gym, ils s’entraînent « au lancer d’œufs et de tomates pourries sur le cabinet de Jacqueline Galant. C’est véridique puisque je connais très bien le monde de l’école ! » Dans les écoles professionnelles, les cours sont également perturbés ? « Et comment, dites ! En couture ils font uniquement des chasubles syndicales pour les manifs. En menuiserie, ils fabriquent des palettes rien que pour pouvoir les brûler sur des piquets de grève. Et au cours de cuisine, ils s’exercent au barbecue pour faire des pain-saucisses en bloquant des ronds-points. Et ils boivent des Carapils en classe ! » 

Je tente de calmer le ministre en transe, lui disant qu’il s’imagine peut-être des choses. « Pas du tout ! Et il y a encore plus grave ! Les profs de chimie-physique, c’est les plus dangereux ! Ils montrent aux élèves comment on fait des cocktails molotov pour aller les lancer sur le siège du MR et dans les manifestations antifa ! Ils leur apprennent aussi à fabriquer de la kétamine pour se droguer ! En horticulture, ils cultivent du hakik et les élèves doivent en fumer à tous les cours ! D’ailleurs tous les profs de géo sont des bobos islamo-gauchiasses qui enseignent le relief de l’Amérique latine à leurs élèves en leur faisant sniffer des lattes de coke de Colombie. En option pâtisserie, ils font des tartes avec rien que de la crème fraîche dedans et puis ils ont des travaux pratiques : entarter Georges-Louis et Valérie Glatigny. Les profs de sciences, ils donnent des conseils pour devenir transgenre ! Si, c’est vrai puisque je connais très bien le monde de l’école ! Il faut leur envoyer l’armée ! Les enfermer dans des camps de redressement dirigés par Denis Ducarme ! Les envoyer en travaux forcés dans la mine de Blegny ! Les, les, les… »

Et c’est à ce moment que je me suis réveillé. J’étais en sueur. Pas d’avoir fait ce cauchemar. Mais de constater que, dans la réalité, les délires de Jeholet & Co ne sont pas si éloignés de cette insondable bêtise. Alors j’ai repensé aux parents. Les miens. À papa, instituteur, puis directeur, puis inspecteur, jamais à la maison avant 19 heures. Et à maman, institutrice de première primaire pendant 31 ans. « Madame Emma » qui ramenait parfois certains petits à la maison. Les moins doués. Elle leur donnait un goûter, puis leur réexpliquait un calcul ou un mot. De la remédiation. Et de la vocation. Ça m’a calmé.

Vincent Peiffer
Chroniqueur MaTribune.be |  Plus de publications

Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

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