Le gagnant ramasse tout. Marche ou crève. Le chef est le seul chef. Du passé faisons table rase. Tous en rang derrière moi. Nous d’abord. En six principes, voici les fondements d’un nouveau régime politique post-démocratique. Quelques chefs d’État y travaillent.
C’est aussi le signe d’un monde qui perd sa boussole politique et sa compréhension des possibles futurs : le vocabulaire politique s’enrichit en permanence, ces dernières années, de nouveaux concepts. Des créations totalement nouvelles, des hybridations parfois oxymoriques ou des exhumations inattendues de termes forgés autrefois et disparus de la circulation parce que non-pertinents devant les transformations du politique.
Et puisqu’un dictionnaire sans exemple est un squelette, disait Pierre Larousse, fondateur des dicos du même nom, en voici, des exemples de ces innovations : techno-césarisme, social-nationalisme, marxisme humaniste, autoritarisme libertarien, nationalisme inclusif, chauvinisme social, techno-féodalisme, national-capitalisme, féodal-capitalisme, vassalisation heureuse. Quelques exemples au hasard, sans se risquer d’ailleurs à en donner ici une définition. Faute de place d’abord, et faute d’accord des experts sur ce que ces expressions peuvent recouvrir. Probablement que seuls quelques-uns de ces concepts finiront par faire leur trou dans le langage courant. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne servent à rien, charriant chacun un lot de nuances qui sont bien utiles à un monde politique de plus en plus clivant où les nuances, justement, sont souvent reconduites manu militari aux frontières de la pensée.
Erdogan aux manettes
En voici un autre, de ces concepts : le « néo-royalisme ». Il m’est tombé dessus à la lecture d’un article du politiste turc Cengis Aktar[1], paru dans la revue en ligne Le Grand Continent du 7 juillet dernier. C’était à l’occasion du dernier sommet de l’Otan, qui se tenait à Ankara en ce début juillet. L’auteur détaillait à la fois le rôle, capital, de la Turquie dans la géopolitique de ce coin du monde et la manière dont le Premier ministre turc, Recep Erdogan, s’y prenait depuis plus de vingt ans pour mettre en place un régime de plus en plus autoritaire.
Le prototype, en somme, d’un tout nouveau régime politique, « fusionnant la République avec l’islam » et fondé sur « le désir autoritaire des masses ». Dans un pays qui est tout à fait notre allié (au sein de l’Otan). Et qui est candidat à l’entrée dans l’Union européenne depuis 1999. Ce processus est certes actuellement au point mort, en raison notamment des pratiques autoritaires d’Erdogan, mais serait un fameux prophète celui qui pourrait assurer que cette adhésion n’aura jamais lieu, quelles que soient les dérives autoritaires… Mais c’est un autre sujet.
Un démantibulateur précuseur
Ce qui est passionnant dans la réflexion d’Aktar, c’est la manière dont elle montre comment Erdogan, depuis le début des années 2000, s’est positionné comme un précurseur de la vague autoritaire qui se répand dans le monde (« l’ère post-démocratique », comme il la désigne). Décidément en verve de néologismes, le journaliste turc parle de « nomocide », soit la liquidation de ce qui est communément partagé dans une société (sur base du mot grec nomos).
Le régime, au plan interne, a commencé à démantibuler les institutions mises en place au début du XXe siècle lors de la création de la République : ainsi, le droit a cessé d’être la source de la légitimité du pouvoir, ce qui a été consacré, à raison de 51,41 % de « oui », par un référendum constitutionnel en avril 2017. Il s’agissait, notamment, de supprimer le régime parlementaire pour mettre en place un régime présidentiel et de réformer – pour le déshabiller de son indépendance – le pouvoir judiciaire. C’était, résume Aktar, consacrer l’abandon définitif du respect de l’État de droit en Turquie. Si le résultat a naturellement été contesté par l’opposition et par des observateurs extérieurs, cela n’empêcha pas les gouvernements occidentaux de continuer à traiter avec la Turquie, comme l’illustre le récent sommet d’Ankara.
Erdogan n’est bien sûr pas l’inventeur de ces mécanismes. Mais sa façon de procéder, développée depuis 2001, est étonnamment proche de celle d’autres dirigeants occupés à gommer toute trace de légitimité juridique au profit de leur pouvoir personnel. Ainsi, Netanyahou (Israël), au pouvoir depuis 1996 ; Modi (Inde) depuis 2014 ; Trump (États-Unis) depuis 2017. Et on peut y ajouter, même s’il vient de se faire dégommer, le hongrois Viktor Orban, dont le premier mandat date de 1998.
Un trône à six piliers
Tous ces dirigeants sont arrivés au pouvoir par les urnes, faut-il le rappeler. Et, pour leur premier mandat en tout cas, sans contestation du mécanisme constitutionnel ayant abouti à leur installation. Et tous installent leur « trône » sur 6 piliers qui pourraient charpenter un nouveau système politique.
Le premier est ce qu’on appelle le « majoritarisme » : « le gagnant ramasse tout ». L’idée est que le résultat issu des urnes l’emporte sur tout le reste, que ce soient les institutions ou les principes, même fondamentaux, de la vie politique et sociale. Le majoritaire, du fait qu’il est majoritaire, peut donc détruire ce qui a été décidé avant lui, sans aucune considération pour les minorités, ni même pour l’ancienne majorité.
Le corollaire de ce principe et deuxième pilier du système est la délégitimation de toute opposition potentielle au pouvoir en place : « marche ou crève ». L’opposant n’est plus un acteur politique, mais un ennemi qu’un Erdogan n’hésite d’ailleurs pas à envoyer en prison, comme il l’a fait avec le maire élu (mais d’un autre parti) d’Istanbul, par ailleurs son plus dangereux rival potentiel aux prochaines élections présidentielles.
Dans la même veine, et c’est le troisième pilier, « le chef est le seul chef ». S’appuyant sur un clan étroit de fidèles, il impose l’unité du pouvoir, c’est-à-dire que tous les autres pouvoirs lui sont subordonnés. Cela vaut pour le pouvoir judiciaire, pour l’armée, pour le corps diplomatique, pour l’administration et pour le citoyen lambda qui peut voir le ciel lui tomber sur la tête. Le système Trump est un exemple criant, où des juges se voient attaqués en justice par la présidence et des citoyens abattus en rue après avoir exprimé leur refus des politiques présidentielles. « L’État est capturé », a résumé ainsi le philosophe allemand et professeur de théorie politique aux États-Unis Jan-Werner Müller, dans une interview au Monde le 29 juin 2024.
Cette méfiance (ou ce mépris) envers les institutions n’empêche pas le pouvoir de chercher à mettre en place ses propres institutions. Il cherche à « faire table rase du passé ». Ce n’est pas propre, c’est vrai, à cette forme de pouvoir. Chaque chef d’État, chaque dirigeant, pour peu qu’il en ait la possibilité, veut modifier le présent mais aussi verrouiller ces modifications pour le futur. Les nouveaux principes remplacent les anciens, mais la foi dans la permanence des principes reste constante, et c’est quasi antinomique.
La frontière du totalitarisme
Il s’agit en fait probablement de conforter une sorte de « pacte social » avec la population. Nous entrons là dans un inépuisable thème de polémiques souvent virulentes : mais il faut admettre que ces régimes ont besoin d’un soutien de masse dans l’opinion. « Tous en rang derrière moi », dira le chef, le « néo-Roi », qui doit capter l’adhésion et endormir les mécontentements pour survivre. On est ici à la frontière du totalitarisme, qui, lui aussi, a besoin pour s’installer et survivre du consentement et de la participation des masses au système. Mais on est toujours dans les termes d’un échange entre le pouvoir et la masse, où le premier s’engage à fournir à la seconde des résultats concrets (sécurité, accès à la société de consommation, fierté) en échange de sa docilité. Le totalitarisme, par contre, ira jusqu’à nier la masse en la contrôlant pour l’exclure des circuits politiques. Les néo-Rois reviennent chercher, régulièrement, une légitimation, dans des scrutins (quitte à les truquer) ou dans l’opacité des réseaux sociaux. S’ils construisent une société post-démocratique, ils ne renient pas certains codes démocratiques : dans une conception majoritariste, 50,1 % des suffrages suffisent à proclamer que tout le monde est derrière soi, comme le fait Trump avec toute son outrecuidance.
Enfin, dans le cadre des relations extérieures, cette conception du pouvoir se traduit par un « Nous d’abord » dont la politique étrangère américaine (mais pas qu’elle, bien sûr) déborde d’exemples, entre menaces directes sur les alliés (l’affaire du Groenland), actions militaires unilatérales (Venezuela, Iran) ou gangstérisme de haut… vol (fluctuations infinies et « à la tête du client » des régimes de taxes à l’importation). Les traités et accords n’ont aucune importance face au proclamé « bon droit » d’un État à exporter ses méthodes au nom de la lutte antiterroriste, de la continuité historique liée à d’anciens territoires ou par rapport à des populations considérées comme « ethniquement » ou « culturellement » proches. C’est nier ainsi le fragile écheveau des relations internationales et c’est ouvrir la porte à des guerres qui se présentent toutes comme n’étant pas des guerres, ce qui aurait pu, au fond, être un beau tableau de Magritte.
Et voilà donc, tout mis bout à bout, le portrait-robot d’un régime politique intermédiaire, qui n’est plus une démocratie mais pas encore un régime autoritaire ou une dictature pour le dire plus brutalement.
Une post-démocratie sournoise
Pourquoi avoir appelé cela un système néo-royaliste ? En Belgique, et surtout en ces moments où entre 21 juillet[2], retour des Diables rouges et références constantes du Premier ministre à l’Empire romain, l’idée d’un néo-Roi devrait plutôt faire rigoler que vraiment inquiéter. Cengis Aktar n’explique pas les raisons de son choix, et il manque à sa synthèse au moins un élément classique de la monarchie : la transmission héréditaire (très compliquée il est vrai dans la monarchie turque des sultans, renversée par une république – laïque – en 1922).
Mais sa synthèse, on l’a écrit, montre bien ce que pourrait être un régime post-démocratique « soft » ou plutôt sournois. Pas une dystopie brutale façon 1984 de Georges Orwell, pas des machines de contrôle intime du citoyen par des structures complexes comme en Chine ou en Russie, non : un autre régime qui fermerait une parenthèse, parce qu’on oublie toujours que la démocratie, qu’elle soit république ou monarchique, est une (très courte) parenthèse dans l’histoire.
Un autre régime… Bizarrement, le système monarchique absolu, tel qu’il a existé aux XVIIe et XVIIIe siècles, coche quelques-unes des six cases si on lit la description qu’en font des spécialistes comme l’historienne Arlette Jouanna (Le pouvoir absolu, naissance de l’imaginaire politique de la royauté, Gallimard, 2013) : un pouvoir qui peut transgresser les lois au nom d’une légitimité supérieure, un Roi qui traduit dans la société l’ordre qui règnerait dans le monde, bref un pouvoir sacré unifiant le peuple en une communauté. Trump, Erdogan ou Netanyahou, c’est sûr, adoreraient.
Comme adoreraient d’autres qui finiront bien par arriver au pouvoir, si les démocrates continuent leurs conneries, par exemple du côté de la France, à une centaine de kilomètres d’ici. Ne levons pas trop vite les yeux au ciel. Ne sourions pas trop vite avec notre plus bel air narquois. En histoire et en politique, le pire est toujours possible.
[1] Dans sa notice explicative, la revue présente l’auteur comme un professeur de sciences politiques, journaliste et écrivain turc. Il a travaillé près de 22 ans au sein des Nations unies, principalement sur les politiques de migration et d’asile et sur les opérations de terrain. Il a été à l’origine de l’initiative civile qui a lancé la candidature d’Istanbul pour le titre de capitale culturelle d’Europe en 2010. Il est professeur invité à l’Université d’Athènes, où il enseigne les politiques de l’Union européenne, le XIXe siècle ottoman. Il travaille aussi sur les politiques de mémoire.
[2] Rappelons que le 21 juillet n’est pas la date de la création de la Belgique, ni même celle d’une quelconque révolution libératrice, mais tout bonnement le jour de la prestation de serment du premier Roi des Belges, Léopold. On pourrait y voir ironiquement une première manifestation de la primauté de la personne sur les institutions…


