Briser le mètre étalon du monde civilisé

Briser le mètre étalon du monde civilisé

La reparution d’un roman allemand un peu oublié mais absolument visionnaire sur la montée du nazisme montre que, si les temps ont changé, les procédés et les menaces restent. Comme subsiste un aveuglement majoritaire. « L’histoire ne se répète pas, elle bégaye ». Aïe…

« Qui était l’Allemagne ? Ces types en uniforme brun qui traînaient dans les rues en braillant et en brandissant des armes détenues en dépit de la loi, ou les autres, ces millions d’autres, assez stupides pour se fier à la loi et livrer leurs armes, eux dont on défoncerait le crâne aujourd’hui dès qu’ils ouvraient la bouche. »

« C’est à cette roublardise qu’ils (les nazis) doivent justement leur succès : parce que les autres supposent à chaque fois que personne ne tombera dans un piège aussi grossier. Or, à chaque fois, tout le monde tombe dedans. »

« Ce qui les attendait (…) ce n’était pas l’attaque d’ennemis isolés ni un simple coup du sort. C’était un séisme, l’un de ces grands soulèvements où se concentre la bêtise humaine d’une profondeur insondable, et face à pareil cataclysme, que peuvent la force et la sagesse de l’individu ? »

Plic-ploc au gré des pages, voici quelques citations d’un roman qui ne date pas d’hier : « Les enfants Oppermann », de Lion Feuchtwanger. Un écrivain allemand d’origine juive, bavarois né dans un milieu conservateur mais qui deviendra pacifiste, proche collaborateur du dramaturge Bertolt Brecht. Feuchtwanger verra ses biens saisis dès l’arrivée des nazis au pouvoir.

Réfugié en France, et surpris là-bas par l’effondrement des armées alliées en 1940, il sera incarcéré au Camp des Milles – un camp d’internement et de déportation français situé à Aix-en-Provence – d’où il parviendra à s’échapper et à rejoindre les États-Unis.

Son roman raconte le quotidien et les dilemmes d’une famille juive de la bonne bourgeoisie allemande, les Oppermann, confrontée à l’installation progressive des nazis entre 1931 et 1933. Respectés socialement, les frères et sœurs Oppermann – comme tous les Juifs autour d’eux –, deviennent très vite des parias, menacés, boycottés, emprisonnés, tabassés, torturés, forcés de vendre leurs biens à vil prix, quand il y a un prix. Les Oppermann hésitent, entre leur foi en la civilisation allemande qui ne saurait supporter longtemps une telle barbarie, la sidération devant la rapidité des événements, et l’analyse froide qui ne voit qu’une seule solution : la fuite et l’exil, qui brisent les vies mais sauvent la peau.

Pionnier et précurseur

Ce genre d’histoire a été raconté cent fois, me direz-vous. Sauf que… le bouquin de Feuchtwanger date de 1933, ce qui en fait un des premiers, sinon le premier, à avoir mis noir sur blanc comment se matérialisaient au quotidien les élucubrations d’Adolf Hitler, qui n’étaient jusque-là qu’écrits délirants ou discours hargneux.

Et donc on referme le livre, opportunément réédité en 2023 après une longue disparition des rayonnages. On se dit que décidément, tout était bien clair depuis le début, et on se (re)demande comment et pourquoi il a fallu tant de temps pour réagir.

Et puis on ouvre quelques journaux de 2026. Celui-ci, tiens. Un grand quotidien français du soir, qui raconte comment en Suède un ménage d’origine ouzbèke a été expulsé du pays. Cela faisait 22 ans que le couple vivait en Suède, le mari mécanicien dans un TEC local et la femme employée dans une cantine scolaire. Leur titre de séjour était périmé, et le nouveau, régi par de nouvelles règles, pas arrivé. Ah oui, ils ont un fils de 21 ans, né bien sûr en Suède (et qui, lui, peut rester). Dans le même article, on découvre aussi d’autres « mésaventures » du même tonneau. Comme celle de Rabea Allah Wais, irakienne, 95 ans, en Suède depuis 20 ans mais qui vient d’être mise dehors. Retour en Irak…

Nous sommes bien en Suède, paradis (perdu semble-t-il) de la si humaine social-démocratie aux yeux de ceux qui, comme moi, sont les enfants des Trente Glorieuses… En Suède, l’extrême droite n’est pas au pouvoir, mais elle soutient le gouvernement libéral-conservateur. Et ce soutien a un prix, contre lequel les Suédois, selon ce que dit l’article, ne semblent se mobiliser que lentement.

On dira que ce n’est quand même pas la même chose. Or tout est dans ce « quand même pas » qui rappelle l’analyse d’un des frères Oppermann, dans le roman, pour qui la grandeur de la civilisation allemande, celle de Goethe ou de Nietzsche, ne saurait s’accommoder longtemps de la barbarie. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer, racrapotons-nous sous la tempête.

Le dur destin des Cassandre

Je dirai dès lors que si. Que c’est la même chose, à des époques différentes et à des stades différents d’évolution du cancer. La constance est que d’abord, l’opinion, majoritairement, ne veut pas entendre les Cassandre. Comme ce philosophe américain qui il y a un peu plus de 20 ans avait écrit, en réfléchissant à la fracture grandissante entre les milieux universitaires et la population, que cela pouvait aboutir à l’élection d’un « homme fort qui remettrait en cause les acquis dans la lutte contre les discriminations, le sexisme et le racisme » (Richard Rorty).

Nous y sommes. La galaxie trumpiste s’est installée, et continue d’avancer en écrivant, longtemps à l’avance, ce qu’elle veut faire, dans une ligne idéologique beaucoup plus claire que ne le laissent penser les foucades erratiques de son führer.

Bien sûr, par définition même, il est difficile de reconnaître les Cassandre. On ne veut pas les entendre, on ne veut pas croire les discours de la droite dure, de la droite extrême ou de l’extrême droite. En Suède, un eurodéputé (donc siégeant à Bruxelles) du parti des Démocrates de Suède (extrême droite) s’est réjoui fin mars que « l’ère de la déportation ait commencé ». Et en France, après les municipales, les maires élus du Rassemblement national (RN) ont commencé à briser les symboles. À Carcassonne, on a retiré le drapeau européen du fronton de la mairie. À Liévin, pour les commémorations du 8 mai, jour de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le RN a été un cran plus loin en retirant tous les drapeaux alliés (américain, anglais, belge…) pour n’en laisser qu’un seul : le Français…

Ça se passe près de chez nous

Zozoteries d’élus en mal de comm’ ? Des élus ont interdit des rassemblements du Premier Mai, ont coupé dans les subsides d’associations culturelles au profit d’autres (exemple à La Flèche, près du Mans, où le subside de l’association d’aide aux exilés a été transféré à un club de rollers). Et pendant ce temps-là, Jordan Bardella, probable candidat RN à l’élection présidentielle et se présentant comme un gendre idéal, propose, s’il arrive au pouvoir, d’interdire l’accès des binationaux à une série de hautes fonctions publiques, ce qui est en fait ressusciter le tout premier texte de loi adopté par le régime pétainiste le 17 juillet 1940…

Les choses sont claires, affirmées haut et fort. Elles sont au programme et ne s’en félicitent pas seulement les fachos. Beaucoup en tirent aussi un argument qu’on doit retenir pour le combattre mais aussi pour mesurer ce qui arrive : « Au moins, eux, ils font ce qu’ils disent, et ils agissent ». La complexité de la démocratie empêche l’analyse en noir et blanc, or c’est cette analyse que propose la droite disons radicale, pour ne pas se limiter aux extrêmes. Les fachos font de la nuance une perversion du système alors qu’elle est sa richesse, et ils imposent ce discours parce qu’ils ont compris que la nuance avait disparu de l’horizon.

Ils n’ont pas amolli leur propos, mais ils sont parvenus à le faire passer pour normal. Ils se comportent désormais non plus en outsiders du paysage politique mais en formations politiques conventionnelles, dans un cadre démocratique alors que leur discours n’a pas changé dans ses fondements. Ainsi ils abusent l’opinion (les électeurs) mais aussi la classe politique qui vit dans l’illusion qu’il y aurait dans ces discours un bon grain à panifier pour son propre bonheur politique et une ivraie à éliminer.

Normalisation

Ainsi, la droite classique, sur des sujets comme l’islam, la sécurité ou l’identité, tient désormais des discours fort proches de l’extrême droite (en Belgique, regardons Bouchez, mais aussi entre autres le non-respect des décisions de justice dans le chef de la ministre de l’Asile et de la Migration (N-VA), ou le contorsionnisme autour du principe du cordon sanitaire). Et comme, sur les thèmes économiques et sociaux, le discours du « tout au marché » est largement majoritaire, la droite dure, en le propageant aussi, s’enduit d’un vernis de respectabilité qui la rend acceptable en quelque sorte par assimilation.

Ce mécanisme est indissociable de la pratique forcenée du mensonge. La banalisation n’est qu’un moyen de parvenir au pouvoir sans effrayer. Elle ne doit pas trop se voir. La droite extrême doit rester crédible dans un paysage mou, donc elle doit mentir à l’extérieur en prenant soin de cultiver pour l’intérieur quelques aspérités propres à la singulariser aux yeux de ses soutiens. L’exercice est délicat, mais parfaitement maîtrisé.

Cela passe par la désignation de quelques ennemis : l’étranger, ces temps-ci spécialement s’il est musulman ; le chômeur ; le pauvre ; l’assisté, qu’on fait disparaître à coup de renvois au pays ou d’exclusion des statistiques. Cela renforce l’idée évoquée plus haut que les dirigeants agissent. Et cela passe par l’atomisation de la société, en brisant les solidarités. Les nazis l’ont fait en isolant les Juifs, puis les marxistes, puis tous ceux qui n’étaient pas dans le moule, sans compter tous ceux qui se sont imaginés qu’il fallait « se montrer gentils avec le chien enragé pour ne pas être mordus », dit un protagoniste du roman en réflexion sur l’attitude à adopter.

Maillage et contrôle

La dictature présuppose la surveillance de toute communication, donc un compartimentage social rigoureux, organisé par les nazis et totalement sous leur contrôle, remplaçant tout ce qu’on appelle de nos jours l’associatif. Il leur a fallu un peu de temps, mais aujourd’hui ce serait tout à fait un jeu d’enfant, quand nous disposons des « moyens techniques les plus modernes pour faire croire aux affamés qu’ils sont rassasiés et aux opprimés qu’ils sont libres », écrit encore Feuchtwanger.

La « dictature de papa » a changé d’époque et est devenue une perspective, celle du techno-fascisme, dont les horreurs sont encore à matérialiser dans les chairs et les esprits, mais auquel travaillent d’arrache-pied quelques tyrans de la technologie. Qui ne s’en cachent pas pendant que nous nous demandons encore, nous, nouveaux enfants Oppermann, si nous devons les croire, leur faire encore un peu crédit, leur résister ou prendre le chemin de l’exil… Puisqu’ils ont à nouveau « brisé le mètre-étalon du monde civilisé », comme s’en indignait en 1932 un des protagonistes du récit.

Fabrice Jacquemart
Journaliste, retraité de Form'action André Renard |  Plus de publications

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