À part ça… Nanard le rempart

À part ça… Nanard le rempart

Bernard Quintin va nous protéger des dangereux antifascistes, des méchants pro-palestiniens et des vilains militants du climat.

Alors, ça y est ? On y est presque. La loi n’est pas encore votée, mais notre bienveillant gouvernement fédéral a validé le projet. Ce sera dans le tube après les grandes vacances parlementaires. Et là, la Belgique sera tout subitement beaucoup plus sûre et protégée. Ah, si, vous verrez. Et grâce à qui ? Grâce à Bernard Quintin ! Que je voudrais donc chaleureusement féliciter tant ce projet représente pour lui une forme de réalisation de soi, un but de vie atteint, une quête du Graal aboutie. Parce qu’à part imaginer une fusion des zones dont personne ne veut à Bruxelles et ordonner un barnum policier à chaque déplacement de son vénéré président, je ne vois pas très bien à quoi ce garçon a bien pu passer son temps depuis un an et demi. Sauf à ça, donc : sa loi anti-groupes « radicaux ». C’est bien simple, il faudrait rebaptiser la fonction de ministre de l’Intérieur en ministre des Anti-Extrémistes. Pour rendre hommage au Nanard à son Georges-Louis.

Parce que donc samedi, le gouvernement Arizona a donné son feu vert au projet de loi qui permettra au gouvernement d’interdire les organisations radicales qui « menacent la sécurité nationale ». Enfin, pas tout-à-fait interdire. Dans une première version de sa loi, c’est ce qu’aurait voulu Nanard : moi tout seul, ministre de l’Intérieur, je vous trouve « extrémiste » et donc pouf, je décide la « dissolution » de votre groupe « radical ». Une première mouture de loi où Super-Robocop ouvrait la porte à toutes les fenêtres liberticides.

Quintin faisant partie des « ingénieurs » du MR, il avait bien sûr oublié qu’il existe dans ce pays une Constitution où est précisé qu’entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire il y a une stricte séparation des pouvoirs. Le Conseil d’État a donc glissé à l’oreille quintinesque qu’un gouvernement ne pouvait pas décider de l’interdiction d’une organisation : c’est à tout jamais le rôle des juges. Et que ce gouvernement ne peut prendre que des sanctions « administratives ». Et que dans un État de droit, les libertés d’expression et d’association sont des droits constitutionnels. Et que si sanction il y a à l’égard d’un groupe « radical », elle doit être réversible et proportionnée. Nanard avait donc dû s’en retourner le zgeg entre les jambes.

Mais quand il l’a là, il ne l’a pas ailleurs. Bernard est donc revenu en deuxième session. Et cette fois son projet permettra au gouvernement de décider l’interdiction administrative temporaire des « activités » d’organisations ou de groupements radicaux et/ou extrémistes qui « menacent la sécurité nationale ou sapent les fondements de la démocratie et l’État de droit ». Plus question donc d’une dissolution pure et simple, qui relèvera toujours du pouvoir judiciaire. Et nuance : on n’interdit pas le groupe lui-même mais ses « activités ». Donc on lui coupe ses possibilités de financement, on interdit ses lieux de rencontre, on ferme ses réseaux sociaux, etc. Et des fois qu’on en aurait douté à la lecture de la première version de la « loi Quintin », le ministre a jugé nécessaire de préciser que les organisations d’ordre politique, syndical, philanthropique, philosophique ou religieux ne pourront pas être « interdits ». Ça va mieux en le disant.

Et donc, qui interdire, alors ? Et pour quelles raisons ? La loi concerne d’abord des groupes liés de près ou de loin au terrorisme. Comme qui, par exemple ? Comme l’association pro-palestinienne « Samidoun », fréquemment dénoncée par le MR et la N-VA parce qu’elle ferait l’apologie du terrorisme. D’autres encore ? Des groupes qui profèrent des menaces ou promeuvent des discriminations en raison des origines, de la religion ou de l’orientation sexuelle. Comme qui ? Comme les « Frères Musulmans » qui, toujours d’après le MR, œuvrent à instaurer en Belgique et ailleurs un califat mondial régi par la charia. Et sinon ? Ah mais des tas d’autres groupes. Nanard nous apprend par exemple la résurgence des Cellules Communistes Combattantes des années 80, CCC qui avaient commis des attentats et qui seraient ravivées aujourd’hui. Autres chose, Bernard ? Oui : tous les groupes qui diffuseraient, de façon organisée, des « contenus extrémistes ».

Et c’est donc là que me vient une bête question, mon Nanard : c’est quoi, au juste, être « radical » ou « extrémiste » ? Ces termes n’ont aucune définition légale. Sauf bien sûr pour ton Georges-Louis Bouchez qui « est » la légalité à lui tout seul. Et qui donc sait que les groupes d’extrême gauche et les militants « antifas » représentent « la menace majeure pour la démocratie belge » et sont même « le seul groupe régulièrement violent dans notre société ». À d’autres moments, il y ajoute aussi les défenseurs des droits des Palestiniens qui sont, bien entendu, une bande d’antisémites et/ou des soutiens du Hamas. Selon l’humeur, et parce qu’ils commettent des actions spectaculaires chez les méga-pollueurs de TotalEnergies ou d’ailleurs, il verse également dans le même sac les activistes climatiques de « Code Rouge » ou même de « Greenpeace ». Méfie-toi donc de ces dangereux radicaux.

Je te demande ce qu’est être « radical » ou « extrémiste » parce que, tu vois, nous sommes quelques-uns à penser qu’avec toutes les fake-news, la propagande pourave et les manipulations qu’il propage, le Centre Jean Gol du MR est « radical ». Et que ses « activités » consistent essentiellement à diffuser des contenus extrémistes, et de façon très organisée. Avec tous ce qu’ils véhiculent de haine et de xénophobie mal cachée, les compte X ou Facebook de Georges-Louis Bouchez sont eux aussi dangereux pour la démocratie dont tu es le rempart. Tu lui diras, je suppose.

Et puis j’espère que c’est un malheureux oubli, mais dans les exemples de groupes « extrémistes » que tu donnes, je ne t’ai jamais entendu citer les groupuscules néofascistes ? Qui d’après ta propre administration sont officiellement responsables de 90% des violences politiques ? Rien non plus sur les agitateurs-relais du gouvernement israélien d’extrême droite. Mon ouïe défaillante n’a pas capté non plus le niveau de « radicalité » que tu accordes aux groupes de policiers ultra-violents qui injurient, matraquent et gazent des enseignants et des étudiants en arborant fièrement la Croix des suprémacistes blancs sur leur matériel d’intervention. Donc je m’y perds un peu. Je t’incite donc, pour nous guider, à faire une liste du vocabulaire ou des slogans qu’il nous sera désormais permis d’utiliser ou pas, des actions qui seront permises ou pas, et des sujets de protestation qui seront autorisés ou pas. Ceci afin de nous éviter de basculer dans l’extrémisme ou la radicalité. Merci d’avance

Vincent Peiffer
Chroniqueur MaTribune.be |  Plus de publications

Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

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