La presse écrite francophone : un concentré indigeste

La presse écrite francophone : un concentré indigeste

Nous y voilà. La fusion des groupes médiatiques Rossel et IPM a été avalisée par l’Autorité belge de la concurrence (ABC) le 3 juillet dernier. À l’automne, elle sera effective et mettra sur le carreau de nombreux travailleurs et travailleuses du secteur, dont certains postes feront doublons entre les titres de presse concernés. Les citoyens sont également affectés par cette concentration médiatique : que restera-t-il du pluralisme de la presse, de la liberté éditoriale et de la couverture des informations dites locales ?

Avec l’accord de l’ABC, le groupe IPM peut se délester de tous ses médias papier (La Libre, La DH, L’Avenir, Moustique, etc.) au profit du groupe Rossel en échange d’une participation à hauteur de 10 % dans le capital de ce dernier. 95 % de la presse francophone belge (quotidienne, hebdomadaire, bimensuelle…) passe ainsi entre les mains d’un seul groupe : Rossel, qui possède également 50 % de RTL Belgium en partenariat avec les flamands de DPG Média, lequel est devenu depuis peu l’unique propriétaire de RTL Nederland. Le seul quotidien qui ne sera directement la propriété de Rossel est L’Echo, propriété de Mediafin dont 50 % du capital est détenu par les flamands de Roularta – qui dispose d’un quasi-monopole dans le domaine des magazines (Le Vif, etc.) – et à 50 % par… Rossel. Pour reprendre les mots de l’ABC, « à la suite de l’acquisition d’IPM, Rossel détiendra, seule ou conjointement, l’ensemble des titres de presse quotidienne imprimée francophone ».

La concentration de la presse francophone écrite est donc actée. Une étude publiée en 2018 dans le cadre du groupe RE-Bel montre que ce mouvement de concentration de la presse francophone belge a pris son envol dès les années 1980. Pour la Wallonie et Bruxelles, il y avait en 1950, 30 titres de presse détenus par 20 « propriétaires ». En 1980, il y en avait encore 22 détenus par 10 « propriétaires ». En 2006, il ne subsistait plus que 12 titres et 2 « propriétaires » à savoir Rossel et Medi@bel, construction juridique dominée par le groupe flamand Corelio et comprenant alors IPM et L’Avenir. Après de multiples péripéties, en particulier son passage au sein de la nébuleuse Nethys-Tecteo, le groupe L’Avenir était repris en 2020 par IPM. Presque toute la presse écrite francophone était ainsi désormais partagée entre Rossel et IPM. Nous vivons donc actuellement la dernière étape d’un long processus marqué aussi par la disparition de toute la presse quotidienne et hebdomadaire de gauche.

Les pouvoirs publics – que ce soit au niveau de l’Union européenne, de la Belgique et de la Fédération Wallonie-Bruxelles – portent une écrasante responsabilité, mais sans doute que cette « évolution » les arrangeait. Ils ont, au minimum, accepté quand ils n’ont pas ouvertement encouragé ce processus de marchandisation et de concentration des médias en laissant faire le « marché », se conformant ainsi au paradigme néolibéral dominant depuis les années 1980. Le secteur audiovisuel connaissant d’ailleurs au même moment une dérive identique. Il est désormais bien tard pour se rappeler que plus la propriété des médias se concentre, plus la diversité d’opinion s’étiole, or sans pluralisme, plus de débat démocratique digne de ce nom… Était-ce vraiment de la (fausse ?) naïveté dans leur chef que de penser que le pluralisme des médias pouvait être confié sans danger à quelques familles très fortunées ou à des groupes financiers européanisés voire mondialisés ? Pourquoi ceux-ci se donneraient-ils en effet ce mal, les affaires sont les affaires ! Et comme ces familles ou groupes financiers ne sont absolument pas caractérisés par une volonté de remise en cause du système économique et social existant, cela fait autant de voix discordantes en moins…

Les faits

L’ABC valide donc l’absorption des activités de presse écrite d’IPM dans le groupe Rossel. Sa concrétisation ne prendra cours qu’en octobre prochain, le temps de finaliser les engagements et mécanismes de contrôle imposés par le régulateur comme garde-fous du pluralisme démocratique. Un mandataire indépendant proposé par l’Association pour l’autorégulation de la déontologie journalistique (AADJ) et nommé par le groupe Rossel sera chargé du contrôle de ces engagements pris par le groupe.

Parmi ces garde-fous, Rossel s’est engagé à garder la « quasi-totalité » des titres quotidiens de presse francophone, qui conserveraient leur identité, leur charte éditoriale et les ressources nécessaires à leur indépendance rédactionnelle. Toutefois, en termes démocratiques, « l’indépendance est structurellement compromise dès lors qu’un même actionnariat décide des budgets, des nominations de rédacteurs en chef et des orientations stratégiques ».

Par contre, au sein de L’Avenir, Rossel ne garantit le maintien que de quatre des huit éditions régionales historiques du quotidien (Brabant wallon, Luxembourg, Namur, Tournai). Et la direction du quotidien a déjà annoncé des mesures de chômage économique pour son personnel dès la rentrée de septembre, en attendant la finalisation de la fusion Rossel-IPM et les premiers licenciements.

Car la fusion engendrera des synergies – qu’elle visait d’ailleurs à créer – entre rédactions et entre services « de support » que sont les départements informatiques, administratifs ou marketing. Sans compter que le sport est une exception : le partage de contenu sportif entre les titres sera effectif. Autant de postes qui vont se réduire comme une peau de chagrin dans un secteur professionnel déjà précarisé, même si Rossel s’est engagé à déterminer les conditions de travail des journalistes sur base des conventions en vigueur et dans le respect des mécanismes de la concertation sociale pendant sept ans.

Comment garantir un peu de pluralisme ?

Deux pistes se dégagent et pour chacune, les pouvoirs publics peuvent et doivent intervenir à travers des outils fiscaux, des financements directs ou indirects, des normes de régulation. À condition qu’ils aient une quelconque volonté de renoncer à leur fausse pudeur vis-à-vis du « marché ».

La première consiste en une rupture nette avec ce modèle économique qui saccage tout sur son passage. Le rachat en 2013 du groupe L’Avenir par Nethys/Tecteo, alors une intercommunale publique, montra que la manière de se comporter de dirigeants « publics » dans la gestion, y compris de l’activité éditoriale, ne fut pas fondamentalement très différente de celle prévalant depuis longtemps au sein des autres groupes de médias « privés », c’est-à-dire le primat incontesté de la rentabilité économique. Nous pensons donc plutôt au développement et au renforcement de modèles alternatifs dont nous avons présenté quelques exemples belges et étrangers dans notre précédent article. Mentionnons depuis lors, en France « Blast Info » média écrit et télévisuel présent sur le web au mode de financement « participatif » de son public via une coopérative (SCIC). On peut aussi évoquer le récent portail des médias indépendants français et sa revue de presse hebdomadaire. Le maintien d’un service public de l’audiovisuel de qualité étant, en parallèle, tout aussi fondamental pour la sauvegarde d’une forme de pluralisme.

Une autre piste qui ne remet pas en cause le modèle économique actuel est celle de la « sanctuarisation » des sociétés de rédacteurs (SR) ou de journalistes (SDJ). En France, plusieurs catégories de statuts de SDJ/SR coexistent déjà depuis un certain temps. Elles défendent principalement la déontologie du média, notamment au moyen de chartes éthiques et/ou qui les engageant à mieux traiter certains sujets et, dans certains cas, elles ont aussi la possibilité de rejeter la nomination d’un directeur de la rédaction ou de l’information.

L’exemple le plus intéressant est sans doute celui de la société du pôle d’indépendance du Groupe Le Monde qui a été créée en novembre 2010 par les journalistes, le personnel, les lecteurs et les actionnaires historiques du quotidien Le Monde, dont elle détient 25 % du capital. Ce pôle, disposant d’une minorité de blocage a été mis en place dans le but d’obtenir « des nouveaux actionnaires majoritaires un certain nombre d’outils assurant l’indépendance éditoriale des titres du groupe ». En outre, la société des rédacteurs (SRM) a négocié en 2019 un droit d’agrément empêchant tout nouvel actionnaire d’entrer dans le capital du quotidien sans son accord, les journalistes du quotidien ont ainsi une forme de contrôle sur l’actionnariat. Pourquoi ne pas tenter de mettre en place un mécanisme similaire chez Rossel ? Rien ne dit en effet que le groupe ne sera pas tenté, un jour, d’attirer d’autres actionnaires dans son capital ou même de revendre toutes ses publications.

Les SDJ et SR des quotidiens Le Soir, LLB et L’Avenir ont publié le 18 mai dernier une carte blanche insistant sur le fait que « le processus à l’œuvre ne peut se limiter à une lecture purement économique. Derrière ce rapprochement, c’est tout un projet de société qui est questionné. (…) À ce titre, les balises qui conditionneront ce rapprochement devront garantir un maintien effectif du pluralisme. (…) Un pluralisme qui dépend davantage des ressources allouées à des rédactions autonomes que de l’engagement de principe de maintenir des titres de presse qui ne seraient plus que des coquilles vides. » Ce constat est juste mais timoré, la vraie question est bien celle de la mise en place de mécanismes structurels garantissant l’autonomie des journalistes.

Rappelons d’ailleurs que les organisations syndicales jouent aussi un rôle en tant que défenseurs de l’intérêt matériel et moral du collectif de tous les travailleuses et travailleurs, y compris donc les journalistes, dans les entreprises médiatiques. En simplifiant, nous pourrions dire que les syndicats se battent pour les droits sociaux des salariés notamment par leur présence en conseil d’entreprise, la société des journalistes se battant pour une ligne éditoriale (même si celle-ci n’est, en général, plus très variée).

Un marché économique en difficulté

Le professeur Frédéric Antoine le rappelait déjà en 2016 : dans l’espace médiatique francophone (Bruxelles et Wallonie), les entreprises de presse doivent tenir compte de la deuxième source de leurs revenus après les ventes et abonnements : le marché publicitaire. Si la publicité reste l’un des derniers secteurs économiques « nationaux », le marché « francophone » est souvent considéré comme un « marché résiduel » tant par les annonceurs (essentiellement flamands) que par leurs clients. La situation économique et l’image de la Wallonie (et de Bruxelles) ainsi que certains discours politiques n’y sont sans doute pas étrangers. Selon Frédéric Antoine, il y a aussi moins d’équipements numériques, moins de temps passé sur Internet et les réseaux sociaux, plus de temps consacré à la radio et à la télévision y compris émises depuis la France voisine… La taille réduite de ce marché ainsi que la présence d’un encombrant voisin constituent certes un handicap. Mais, par exemple, la République d’Irlande, avec une population équivalente à celle de la Fédération Wallonie-Bruxelles et dans l’ombre de l’encombrant voisin britannique, a réussi à conserver certains titres de presse en des mains nationales, montrant ainsi que la taille du marché n’est peut-être pas toujours une fatalité

Ces constats posés, il n’en demeure pas moins que le modèle économique actuel nous a mené dans une impasse. Les groupes financiers contrôlant la presse écrite ont d’ailleurs choisi une forme de fuite en avant en cessant, depuis 2025, de publier leurs chiffres de vente. Ces chiffres existent donc toujours mais ils ne sont plus rendus accessibles au grand public, un comble en matière de transparence démocratique de la part de ceux qui sont, normalement, sensés veiller sur celle-ci ! Place donc désormais à des chiffres d’audience cumulant lecture papier et digitale, extrapolés pour l’instant sur base d’un sondage commandité par le Centre d’information sur les médias (CIM). Cette décision ne vise-t-elle pas aussi à dissimuler le fait que l’évaporation déjà ancienne du lectorat de la presse écrite a été parallèle à la raréfaction de la diversité éditoriale et du pluralisme ?

De l’impact de la presse écrite

Alors, c’est vrai, les derniers mouvements de concentration dans la presse écrite pourraient être accueillis avec un certain détachement, tous les quotidiens dorénavant contrôlés par Rossel n’ont en effet jamais remis en cause les trois consensus dominants (« libéral-capitaliste », européiste et belgiciste). Il suffit de se souvenir de certains éditoriaux de La Meuse ou de La DH concernant la mobilisation sociale contre les gouvernements fédéral, régionaux et communautaire depuis plus d’un an.

Mais comme l’ont bien analysé Nikos Smyrnaios et Pierre Ratinaud dans un article sur les discours de haine, les médias dits traditionnels comme la presse écrite participent toujours à la hiérarchisation des problèmes publics en régulant l’agenda de l’actualité mais aussi en choisissant les angles et les cadres « normatifs » à travers lesquels ils abordent ces types de discours. Se focaliser sur le rôle potentiellement néfaste joué par la dimension numérique occulte la propagation de tels discours par les principaux médias « traditionnels ».

Ainsi La Libre Belgique vend sans doute moins de 30.000 exemplaires par jour – ou, pour utiliser les audiences calculées en 2025 par le CIM a un lectorat fidèle de 174.000 personnes – mais son rédacteur en chef le comte Dorian de Meeûs d’Argenteuil de Trannoy participe régulièrement en tant qu’éditorialiste à l’émission matinale « Le débat du jour » dela radio publique La Première… Preuve s’il en est que même avec une audience limitée, la presse écrite continue à influencer le débat public.

Nous devons donc collectivement, ce qui inclut nos représentants au sein des pouvoirs publics, cesser de penser que la concentration médiatique ressort du fonctionnement normal du « marché », l’information n’est pas une marchandise, elle est un bien commun qui devrait être défendu.

Publié le 17 août 2026.

François André
Coordinateur de la formation syndicale à l'IRW-CGSP |  Plus de publications

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