Glatigny : un tour de passe- passe à 25 millions

Glatigny : un tour de passe- passe à 25 millions

Présentée par la ministre libérale Valérie Glatigny comme la preuve que les économies budgétaires ne se feront pas au détriment des élèves les plus fragiles, une enveloppe de 25 millions d’euros est devenue l’un des principaux arguments de défense d’une réforme qui fait tant débat. Mais que représente réellement cette somme, au-delà du vernis rhétorique ?

« Faire des économies ne fait plaisir à personne », martèlent en substance les défenseurs de l’austérité. Depuis plusieurs mois, la ministre de l’Enseignement Valérie Glatigny (MR) défend sa réforme à coups de chiffres. Du pragmatisme, rien de plus ?

Face aux critiques des enseignants, de l’opposition, des syndicats et d’une partie du monde académique, elle rappelle l’état préoccupant des finances de la Fédération Wallonie-Bruxelles et la nécessité, selon le gouvernement, de réaliser plusieurs centaines de millions d’euros d’économies à l’horizon 2029. À ces économies, la ministre oppose régulièrement un autre chiffre : 25 millions d’euros supplémentaire, promis à terme pour renforcer l’accompagnement personnalisé des élèves. Cet argument, Valérie Glatigny l’a martelé, couplé à celui du pragmatisme budgétaire. « Nous sommes en train de manger notre pain noir », affirmait-elle début juillet sur Matin Première, appelant à « une rentrée plus sereine ». Pour les férus de chiffres, cette somme apparaît pourtant bien menue au regard de l’ampleur des réalités budgétaires que la réforme prétend maîtriser.

Une réforme qui ne passe pas : les manifestations et grèves de ces derniers mois en témoignent. Relèvement des seuils de réussite au CEB, CE1D et CESS, réduction de certains moyens, durcissement de plusieurs dispositifs touchant le personnel et, bien sûr, les fameuses deux périodes supplémentaires « face classe » imposées à une partie des enseignants du secondaire supérieur… À cela, le gouvernement répond, entre autres arguments tournant majoritairement autour de l’état des finances publiques, qu’il faut simultanément relever le niveau d’exigence…et mieux accompagner les élèves pour y parvenir.

C’est ici que les 25 millions entrent en scène. « Pas question de réduire l’encadrement des élèves, ni de rogner sur les apprentissages, au contraire nous investissons 25 millions dans l’accompagnement personnalisé des élèves ! », a ainsi insisté Valérie Glatigny pour défendre ses mesures en mai dernier. Le « au contraire » a son importance : dans le discours de la ministre, l’enveloppe n’est pas seulement présentée comme une politique parmi d’autres, mais comme le contrepoint aux économies imposées, avec peine, ailleurs. Les fameux 25 millions ont alors pris la forme d’une pancarte brandie à tour de bras pour rassurer les parents autant que pour éventer l’odeur de soufre qui accompagne la réforme.

Attention toutefois au jeu des grands nombres. Contrairement à ce qu’une lecture rapide du débat pourrait laisser penser, ces 25 millions ne sont pas présentés par le gouvernement comme une compensation proportionnelle aux centaines de millions d’économies réalisées par la Fédération. Il s’agit d’une enveloppe ciblée, appelée à monter progressivement en puissance jusqu’en 2029, destinée à renforcer l’accompagnement personnalisé à certains moments jugés charnières de la scolarité.

Formellement, rien à redire. Politiquement, en revanche, cette enveloppe occupe une place singulière dans le récit de la réforme. À elle seule, elle semble incarner la promesse que l’élévation des exigences ne se fera pas au détriment des élèves les plus fragiles.

Une confusion complique toutefois l’affaire : il n’y a pas un, mais au moins deux « 25 millions » qui circulent autour de la réforme. Avec la disparition progressive du degré différencié – qui accueillait notamment les élèves arrivant dans le secondaire sans avoir obtenu leur CEB –, quelque 10.000 périodes-professeurs, représentant environ 25 millions d’euros, sont conservées et réaffectées à l’accompagnement renforcé de ces élèves dans la nouvelle première secondaire. Cet argent-là n’est donc pas nouveau : il existait déjà dans le système et ne doit ainsi pas se confondre avec les 25 millions supplémentaires que Valérie Glatigny met en avant pour développer l’accompagnement personnalisé, notamment en 4e et 6e primaires et en 1ère secondaire. Et dans cette énième confusion, le discours fait son chemin.

La nuance est de taille. Lorsque la ministre affirme avoir « dégagé 25 millions d’euros supplémentaires pour l’accompagnement personnalisé », elle ne parle donc pas simplement des moyens récupérés du degré différencié. Les deux enveloppes participent néanmoins d’une même transformation : faire entrer davantage d’élèves dans le tronc commun tout en concentrant des moyens d’accompagnement sur celles et ceux qui éprouvent le plus de difficultés. Concernant la réforme de la première secondaire, la ministre déclarait ainsi devant les députés que « le but de la réforme n’est pas de faire des économies mais de réallouer les moyens au bénéfice des élèves les plus en difficulté ». Une réallocation qui intervient alors même que les enseignants du différencié avaient, au fil des années, développé une pédagogie spécifiquement adaptée à ces publics.

C’est peut-être là tout l’intérêt des grands nombres : plusieurs centaines de millions d’économies à l’échelle de la Fédération, 25 millions supplémentaires d’accompagnement personnalisé, près de 25 autres millions redéployés depuis le degré différencié… À force de passer d’une enveloppe à l’autre, les écarts et objectifs réels deviennent moins intuitifs. Des montants qui n’ont ni la même origine, ni la même destination, ni le même calendrier finissent par dialoguer comme s’ils jouaient dans la même catégorie.

Le gouvernement ne prétend pas que les 25 millions effaceront les économies imposées ailleurs. Mais leur omniprésence dans la défense publique de la réforme leur confère une fonction qui dépasse largement leur poids budgétaire, qui, lui, est cosmétique. À eux seuls, ils sont devenus le visage rassurant d’une politique autrement dominée par les économies et la réduction des dépenses.

Les 25 millions ressemblent finalement moins à une compensation budgétaire qu’à un contrepoids narratif : un investissement réel et ciblé, suffisamment visible pour accompagner la communication autour de la réforme, beaucoup moins pour en modifier l’équilibre financier.

À l’aube de la rentrée des classes, une leçon à retenir de l’odyssée Glatigny : en politique budgétaire aussi, un petit cheval de Troie peut transporter une grande réforme.

 Publié le 24 août 2026.

Ayrton Jacquemin
Rédacteur MaTribune.be et journaliste freelance |  Plus de publications

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