De la musique au cinéma, en passant par le théâtre ou la littérature, les festivals se sont imposés comme des acteurs incontournables de la vie culturelle belge. Mais derrière cette « festivalisation », le modèle se fragilise : coûts en hausse, financements sous pression et climat sous tension – au sens strict comme figuré – obligent le secteur à se réinventer. Quitte, peut-être, à se remémorer ses premières forces.
Dour, Werchter, Tomorrowland : en Belgique, le mot « festival » appelle automatiquement l’image d’une foule compacte et ensoleillée, face à une scène. C’est oublier qu’on y célèbre aussi le cinéma, le théâtre, la littérature, le cirque, le conte, la bande dessinée ou encore les arts de la rue. En 2014 déjà, une étude du CRISP recensait 275 festivals culturels rien qu’en Wallonie et à Bruxelles, dont environ la moitié consacrés à la musique. Les auteurs s’interrogeaient alors sur la « festivalisation » de la culture belge, constatant que la culture se diffuse et se consomme de plus en plus sous la forme d’événements ponctuels et concentrés dans le temps – les festivals – plutôt qu’uniquement à travers les institutions et programmations culturelles permanentes.
Douze ans plus tard, difficile de comparer les chiffres tant la définition même du festival est élastique. « On peut se poser la question de savoir ce qu’est, au fond, un festival, souligne Hélène Sechehaye, professeure en musicologie à l’ULB et présidente d’ICTMD Belgium[1], est-ce simplement des gens qui se rassemblent ? Est-ce que, par exemple, les Fêtes de Wallonie sont un festival ? » Une chose est certaine : l’événementiel culturel est partout.
En Flandre et à Bruxelles, 280.523 événements culturels et de loisirs[2] ont été recensés par l’ASBL Publiq en 2025, soit un record depuis 2015. S’il n’existe pas de base statistique équivalente côté francophone, les données de la Fédération Wallonie-Bruxelles donnent néanmoins un aperçu de l’effervescence événementielle. En 2023, les seuls circuits « Art et Vie » comptabilisaient 3.918 représentations de théâtre, musique, danse, cirque et autres arts vivants. S’y ajoutaient 2.602 séances de « Spectacles à l’école » et près de 2.000 rencontres d’auteurs et illustrateurs. Et ce décompte ne couvre qu’une fraction des événements culturels organisés sur le territoire francophone wallon et bruxellois.
Quand la culture devient événement
Le succès de la formule n’a rien d’anodin. Le festival concentre artistes, publics, médias et financements. Enlevez l’une de ces cartes et le château s’effondre. Le festival permet à une ville ou une région de se raconter, en l’espace de quelques jours, et d’attirer au-delà de ses frontières. Combien connaîtraient les villages gaumais de Chassepierre ou Chiny sans le rayonnement du Festival international des Arts de la rue ou du Festival interculturel du Conte ? Le festival, en plus de rassembler, cultive la mémoire.
La politique touristique wallonne, nécessairement en synergie avec la politique culturelle de la Fédération Wallonie-Bruxelles en matière de festivals, porte dans ses textes cette notion de rayonnement : selon le nouveau Code wallon du Tourisme adopté en juillet 2025, pour obtenir certaines aides touristiques, un festival doit notamment démontrer sa capacité à attirer des visiteurs non locaux et à produire des retombées économiques. En 2025, 163.000 euros ont ainsi été consacrés à la promotion touristique de festivals musicaux wallons, comme le rappelait la ministre du Tourisme Valérie Lescrenier lors d’une session parlementaire, avant de reconnaître une certaine diminution de ces moyens dans un « contexte budgétaire contraint. » À Bruxelles, le Bright Festival qui propose des installations et œuvres lumineuses artistiques a attiré, à lui seul, l’année dernière 434.105 personnes, dont 17 % de touristes internationaux.
D’événement culturel, le festival est donc aussi devenu outil touristique, économique et politique. Avec une question en toile de fond : à force de professionnalisation et de cadrage, que reste-t-il de son caractère spontané originel ? Hélène Sechelaye rappelle en effet que le développement des festivals contemporains à partir des années 1970 et 1980 s’accompagnait d’une dimension identitaire, voire subversive, et de propos et positions assumés. « C’est à nous, aujourd’hui, de savoir ce que nous attendons des festivals, ce que nous voulons. Des festivals très cadrés et aseptisés ou des événements plus subversifs ? » Le politique, souligne-t-elle, pèse aussi sur les formes que peuvent prendre ces événements et leurs programmations à travers les autorisations délivrées et les budgets octroyés, pouvant aller jusqu’à annuler la tenue d’un festival.
La frontière linguistique ajoute une particularité belge au phénomène. Les scènes festivalières flamande et francophone ne sont pas les simples reflets l’une de l’autre : programmations, artistes et succès diffèrent fortement, constate la chercheuse de l’ULB. Un festival participe donc aussi à la construction d’un territoire et de son identité culturelle, tout comme il la reflète le temps de quelques jours.
Faire son festival soi-même
C’est justement avec l’envie de rapprocher des territoires et des publics que Cédric Vlaes a lancé, en avril 2026, la première édition du Festival du Film wallon. Après huit années passées dans le milieu artistique belge en tant que comédien et chanteur, ce dernier confie avoir observé « à quel point de nombreux talents peinent à être mis en avant, bien qu’ils soient sous notre nez. » Face à ce constat, le jeune passionné de cinéma a alors décidé de se retrousser les manches : « alors pourquoi ne pas le faire moi-même et incarner cet intermédiaire entre talents et publics ? »
Son festival met à l’honneur des court-métrages et se veut itinérant, passant d’une province wallonne à l’autre sur une durée de cinq jours. Surtout, ce festival de films se déroule sans jury professionnel : « le seul jury, c’est le public » résume Cédric Vlaes dans un esprit de réappropriation par le public de la culture. « C’est une façon de remettre le spectateur au centre de l’attention, dans un esprit à la Belge ». L’idée est aussi de rompre avec une certaine solennité du milieu cinématographique : « On n’a pas besoin d’être en grandes pompes, de grandes décorations, d’être sur son 31 pour regarder et célébrer des films. Ce qui compte, c’est la qualité des œuvres et de découvrir des films qui racontent quelque chose. »
Mais créer un festival en 2026 relève du pari financier. Cédric Vlaes dit avoir financé cette première édition sur fonds propres, avec beaucoup de volontariat. « Je suis in fine rentré dans mes frais, sans remplir toutes les salles mais avec une fréquentation prometteuse pour la suite. » Surtout, le jeune organisateur a choisi, avec son équipe, de construire ce projet de festival de manière à ce qu’il puisse exister sans aide publique. Une première tentative, quelques années auparavant, s’était selon lui perdue dans les promesses politiques et méandres administratifs wallons. « On travaille déjà à la seconde édition, et on envisage cette fois, de solliciter les pouvoirs publics pour d’éventuels subsides, mais sans tout miser là-dessus car on nous a fait savoir que des aides sont en voie de disparaître. »
Le festival de l’austérité
Son expérience rencontre un malaise plus général. Tandis que les festivals sont volontiers célébrés pour leurs retombées culturelles, touristiques et économiques, les moyens publics qui irriguent leur écosystème se resserrent. En Wallonie, les aides à la promotion touristique des festivals musicaux sont ainsi passées de 217.000 euros en 2024 à 163.000 euros en 2025, soit une baisse de 25 pourcents par an.
Mais le tour de vis dépasse les seuls festivals. En Fédération Wallonie-Bruxelles, principal bailleur de la culture francophone, les festivals sont soutenus à travers une mosaïque de dispositifs dédiés à certains pans spécifiques (musique, cinéma, arts de la scène…) ou encore des aides culturelles transversales. Mais c’est l’ensemble de cet écosystème qui entre dans une période de disette. Le budget 2026 prévoit la non-indexation des subventions de plusieurs secteurs culturels et un moratoire sur de nouveaux agréments et reconnaissances jusqu’en 2028, sur fond d’un plan de gouvernement visant 500 millions d’euros d’économies nettes à l’horizon 2029. Et même lorsqu’elles ne diminuent pas nominalement, des enveloppes gelées perdent de leur valeur à mesure que les coûts augmentent.
Un effet de ciseaux qui tombe mal : technique, sécurité, énergie ou cachets artistiques pèsent toujours davantage sur les organisateurs. À l’automne 2025, la question remontait jusque dans les travées du Parlement wallon, où étaient évoquées les difficultés d’un secteur confronté simultanément à la hausse de ses charges et à la diminution de certains soutiens. Sans provoquer de nouveau mécanisme de soutien wallon, la ministre wallonne du Tourisme Valérie Lescrenier (Les Engagés) renvoyant leur financement structurel vers la Fédération Wallonie-Bruxelles. Par contre, son collègue régional en charge de l’Égalité des chances Yves Coppieters (Les Engagés) annonçait en juin 2025 mettre progressivement fin aux subsides publics qui servaient à garantir l’accessibilité des festivals aux personnes en situation de handicap.
Les festivals dans un monde qui change
À ces tensions budgétaires s’ajoutent de nouvelles contraintes qui finissent, elles aussi, par se traduire dans les comptes. « Un des grands enjeux aujourd’hui avec les festivals, c’est la question de la sécurité », relève Hélène Sechehaye. Aux dispositifs désormais incontournables pour encadrer des rassemblements parfois considérables viennent se greffer les conséquences du dérèglement climatique : épisodes de fortes chaleurs, orages violents, accès à l’eau, zones d’ombre ou solutions de repli. Anticiper davantage de risques signifie aussi davantage d’infrastructures, de personnel et, souvent, de dépenses.
Le paradoxe est là : au moment où les moyens se resserrent, les attentes envers les organisateurs augmentent. Empreinte environnementale, accessibilité, prévention des violences sexistes et sexuelles ou diversité des programmations et publics représentés sont désormais difficilement contournables. En 2025, Scivias relevait par exemple que seuls 35,3 % des projets programmés dans 42 festivals musicaux belges étaient portés par des femmes cisgenres, des personnes transgenres ou non-binaires.
Une accumulation de contraintes qui ne pèse pas de la même manière sur tous. Les grands événements disposent davantage des équipes, sponsors et volumes de billetterie nécessaires pour absorber de nouveaux coûts. Pour les festivals plus modestes ou naissants, chaque exigence supplémentaire peut au contraire relever un peu plus le prix d’entrée ou remettre en cause l’existence du festival.
À Marchin, l’Ereff-stival – qui se tient ce samedi 22 août – a fait le choix d’un modèle entièrement bénévole et fondé sur la « participation libre ». Depuis cinq éditions, l’ASBL Solid’Art’Notes ouvre gratuitement le pré qui accueille entre 500 et 700 personnes, invitées à contribuer au chapeau selon leurs moyens. Les artistes acceptent donc une rémunération variable, déterminée par la somme récoltée et le nombre de musicien·nes à se la partager. « Au début, c’était difficile de trouver des musiciens qui acceptent de jouer le jeu. On dirait que le bouche-à-oreille a fonctionné », raconte Yves Fonsny, président de Solid’Art’Notes. Avec ses concerts et ses ateliers d’éveil musical pour les enfants, le festival revendique avant tout la convivialité d’une « ambiance village » et une culture accessible à toutes et tous.
Douze ans après que le CRISP documentait la « festivalisation » de la culture en Belgique francophone, la question n’est donc plus seulement de savoir combien de festivals peuvent voir le jour, mais lesquels auront encore les moyens d’exister. « On doit comprendre qu’on est à un tournant et qu’on doit se réinventer face à la perte de soutiens publics et d’acquis sociaux », estime Cédric Vlaes. Dans un pays qui a fait du festival l’une de ses manières privilégiées de vivre la culture, le défi sera aussi de préserver les conditions publiques permettant à de nouvelles initiatives de continuer à émerger pour représenter tous les publics.
Publié le 21 août 2026.
[1] Comité national belge de l’International Council for the Traditions of Music and Dance qui œuvre pour le développement de l’ethnomusicologie en Belgique.
[2] Ce chiffre élevé s’explique par le périmètre particulièrement large de la UiTdatabank : celle-ci recense, outre les manifestations culturelles (concerts, festivals, théâtre, cinéma, etc.), des cours et ateliers, stages, activités sportives, brocantes, fêtes et autres activités de loisirs.


