Premier ministre belge depuis un an, l’homme fort de la N-VA a déclaré à l’occasion du premier anniversaire de son gouvernement qu’il « change de fonctions, pas de convictions ». À l’écoute des interviews en français auprès de la RTBF et de RTL, dans lesquelles il détaille ses réalisations et ses projets, on ne peut pas lui donner tort : dans l’exercice de ses nouvelles responsabilités, Bart De Wever reste guidé par ses vieilles recettes.
Pour mieux le comprendre, il faut revenir sur l’histoire du parti nationaliste flamand Nouvelle Alliance Flamande (Nieuw-Vlaamse Alliantie – N-VA). Comme l’expliquent les sociologues et historien Koen Abts, Emmanuel Dalle Mulle et Rudi Laermans, celui-ci est né de la dislocation en 2001 de l’historique parti nationaliste flamand Volksunie : il est l’héritier de son aile droite, également la plus radicale à propos du nationalisme flamand.
Un positionnement historique
Avec le temps, la N-VA a diversifié ses discours politiques au-delà de la question de l’indépendance de la Flandre. Elle s’est positionnée comme néolibérale : à travers des prises de position positives à l’égard de la flexibilité du marché du travail et du libre-échange international, en mettant l’accent à la fois sur l’esprit d’entreprise, la compétitivité et l’efficacité des marchés autorégulés, mais aussi en refusant la mise en place d’un État-providence solide. En outre, en insistant sur les notions de devoirs et de responsabilités individuelles, le parti s’est appuyé sur des positions conservatrices pour renforcer le rejet de l’intervention de l’État. D’autre part, la N-VA a systématiquement relié ce positionnement politique à un conflit communautaire opposant les Flamands aux Belges francophones : à cause de ces derniers, présentés comme dépendants des transferts financiers et votant traditionnellement à gauche, la Flandre serait empêchée d’atteindre son plein potentiel en matière de bonne gouvernance, de prospérité économique et de protection de son identité.
Dans ce contexte idéologique, une réalisation personnelle de Bart De Wever mérite d’être évoquée. Le géographe Callum Ward s’est intéressé à la réforme de la politique d’urbanisme menée à Anvers à partir de 2012, lorsqu’une nouvelle majorité communale porte l’homme fort de la N-VA au poste de bourgmestre. Concrètement, la stratégie adoptée à l’époque a été celle d’une dérèglementation, aboutissant à une libéralisation du marché foncier. On retrouve ici l’idée néolibérale classique selon laquelle la concurrence économique – à travers le marché – est infaillible par principe, ce qui implique que toute intervention publique est irrationnelle. Mais les faits sont têtus : cette dérégulation a mené à la construction de nombreux biens immobiliers à faible surface et à forte rentabilité financière (notamment des logements pour étudiants et des résidences-services pour personnes âgées), plutôt qu’à la construction de logements familiaux correspondants aux besoins réels.
La rationalité néolibérale
Commençons par définir ce que l’on entend par « néolibéralisme ». Dans la forme, les philosophe et sociologue français Pierre Dardot et Christian Laval l’ont défini comme « la nouvelle raison du monde ». Par ces termes, ils considèrent qu’il ne s’agit pas d’une simple idéologie : un système d’idées fait pour guider des comportements mais qu’il est toujours possible de remettre en question. Non, le néolibéralisme est une rationalité : on ne discute pas ses principes, car il serait simplement rationnel, raisonnable, de les suivre. Et par conséquent, il serait irrationnel ou déraisonnable de s’imaginer penser autrement.
Les principes de cette rationalité justement, quels sont-ils ? De manière générale, il s’agit d’amener tout le monde à « vivre dans un univers de compétition généralisée », continuellement rythmé par une « lutte économique » entre les uns et les autres où tous les rapports sociaux sont organisés sur le modèle du marché, dans lequel chacune et chacun est appelé à concevoir sa propre vie comme la conduite d’une entreprise.
La compétitivité, leitmotiv du premier-ministre
Les principes néolibéraux de compétition sont encore particulièrement présents dans les déclarations de Bart De Wever, pour qui l’avenir doit être l’horizon d’une adaptation à la compétitivité notamment à travers l’approfondissement et la dérégulation du capitalisme mondialisé :
« L’Europe doit changer de direction. Elle doit mettre la compétitivité comme top-priorité, et prendre les mesures et les réformes qui sont nécessaires pour devenir compétitifs. […]
On doit intégrer les marchés […], on doit faire des accords de libre-échange […], et on doit déréguler : la charge administrative […] sur nos entreprises est beaucoup trop lourde. »
De plus, il est intéressant de noter que cette adoption du modèle compétitif fait de marchés dérégulés est directement liée à des partenariats au sein de l’Union européenne. Le Premier ministre belge s’est ainsi félicité d’avoir organisé une rencontre avec des industriels européens à Anvers, suivie d’un sommet rassemblant les dirigeants européens à la commanderie d’Alden Biesen dans le Limbourg :
« J’ai formé un club des amis de la compétitivité au sein de l’Europe. »
Cette proximité avec l’Union européenne n’est pas un hasard : comme l’a montré le chercheur Christoph Hermann, le processus d’intégration européenne a historiquement été utilisé pour adopter des politiques néolibérales en contournant les compromis nationaux qui avaient mené à la conquête de droits sociaux après la Seconde Guerre mondiale. En pratique, de grandes initiatives européennes comme le marché unique, l’intégration économique et monétaire, et la stratégie européenne pour l’emploi, ont renforcé des principes clés de la compétition économique : le libre-échange et la libre circulation des capitaux, la restriction monétaire et l’austérité budgétaire, la « flexibilisation » du marché du travail et la répression des revendications syndicales, et encore la privatisation des services publics.
Un nouvel impératif politique : s’adapter
Revenons sur l’idée selon laquelle le néolibéralisme est une rationalité qui ne se discute pas. D’après la philosophe Barbara Stiegler, pour se légitimer, le néolibéralisme s’appuie sur la répétition d’un nouvel impératif politique : « il faut s’adapter ».
Pour que le principe de compétition universelle ne soit pas perçu comme un projet politique à côté d’autres alternatives, il est présenté comme la seule réponse possible à un impératif permanent : celui de s’adapter à un sentiment oppressant de retard généralisé pour ne pas se retrouver dépassé. Bart De Wever joue lui-même sur ce registre :
« On doit s’adapter, et on doit se réveiller. On est restés endormis trop longtemps. On vit dans une autre époque, et on doit se préparer pour cette époque. »
Gouverner l’État et la sécurité sociale par la faillibilité
Un élément de discours important vient appuyer cet impératif à s’adapter dans le sens d’une mise en concurrence généralisée : ce que les sociologues Pierre-André Juven et Benjamin Lemoine appellent « gouverner par la faillibilité ».
Il s’agit de jouer avec les mots dans le débat public, pour faire craindre une situation catastrophique dans laquelle l’État lui-même se retrouverait en situation de faillite, provoquant la paralysie complète des services publics. Sauf que, comme le rappellent les deux sociologues, « en droit [européen continental], et au sens strict du terme, les villes, les États et les structures publiques ne peuvent pas faire faillite » : ils peuvent temporairement faillir à leurs engagements politiques et sociaux, mais pas être littéralement mis en liquidation ou en cessation d’activité au même titre qu’une entreprise[1]. Cet argumentaire, qui joue sur la peur, a donc surtout pour objectif de faire passer un message implicite : « demander “toujours plus à l’État” est inacceptable et irréaliste ».
Bart De Wever a très bien intégré ce discours. Il le répète à plusieurs reprises :
« Et on ne peut pas accumuler les déficits et la dette nationale. Le moment est venu de guérir ce pays, d’assainir ce pays, et ce n’est pas une évidence. »
« On est en difficultés, en graves difficultés… ce pays, avec la dette et le déficit. »« On a amélioré le budget, parce qu’on était vraiment au bord du précipice. »
« Assumer le rôle de FMI » envers Bruxelles
Le Premier ministre applique cette menace de la faillite à la situation de Bruxelles, dont il se montre particulièrement intéressé par la gestion (rappelons que, au moment où il donne ses interviews, la région bruxelloise n’a pas encore de gouvernement) :
« Si un jour Bruxelles tombe en faillite, […] et demande de l’aide du niveau fédéral, c’est à ce moment-là que je vais assumer le rôle de FMI et que je vais leur imposer des réformes. »
Au-delà de l’enjeu communautaire d’une « reprise en main flamande sur Bruxelles », le parallèle avec le Fonds monétaire international (FMI) est loin d’être anodin. En effet, les sociologues Nitsan Chorev et Sarah Babb l’expliquent : cette institution internationale est intimement liée au néolibéralisme. Née après la conférence de Bretton Woods en 1944, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sa mission est de prêter de l’argent aux pays dans le besoin. Mais alors que les principes néolibéraux deviennent prédominants à l’échelle mondiale à partir des années 1970, l’institution participe à les diffuser en conditionnant ses prêts à l’adoption de réformes « structurelles » vers moins d’État et plus de marché : par exemple par des privatisations d’entreprises publiques, la libéralisation des marchés nationaux, et des réformes fiscales favorables aux entreprises.
La Sécurité sociale, un obstacle à la prospérité
En outre, le même discours est appliqué à la sécurité sociale, dont le principe de solidarité doit désormais s’effacer pour laisser la place à la compétition néolibérale :
« Ils doivent comprendre que si on veut garder l’État-providence dans ce pays, il nous faut de la prospérité. Et la prospérité, on doit [la] créer [en étant] compétitif. Et on ne peut pas être compétitif en ayant une sécurité sociale qui est trop large. »
« La prospérité, c’est la base de l’État-providence. Si on n’a pas de croissance économique, si on n’a pas d’innovation en Europe, à un moment donné l’État-providence va s’effondrer. »
L’argument est d’autant plus fallacieux qu’il sous-entend que la solidarité empêcherait la production de richesse et la prospérité. Or des bénéfices records ont été encore enregistrés ces dernières années : en 2024, des entreprises des secteurs du métal et de la chimie ont versé des dividendes supérieurs à leurs bénéfices. Et 91 milliards d’euros de dividendes ont été distribués en 2023. De plus, la Belgique alloue chaque année au moins 25 milliards d’euros de subsides publics aux entreprises, alors même que les structures multinationales bénéficient d’avantages fiscaux importants et de mécanismes d’optimisation qui réduisent leur contribution effective.
Les prises de position du Premier ministre ne sont donc pas surprenantes. Tant la personne que son parti restent guidés par des idées néolibérales avec lesquelles ils se sont construits. L’avenir serait-il définitivement marqué par une compétition généralisée, une lutte économique entre toutes et tous et dans tous les domaines de la société, désormais organisés sous forme de marchés au sein desquels nous serions chacun appelés à nous concevoir comme des entrepreneurs ?
Ce serait oublier ce que fait le néolibéralisme à la politique… Pour reprendre les mots des politologues Damien Piron et Zoé Evrard : « [Le] néolibéralisme, c’est “le désenchantement de la politique par l’économie” : on se prive de penser un projet politique alternatif. [Or,] résister au néolibéralisme, ce n’est pas plus compliqué que ce que la gauche a toujours fait : à savoir rêver, mobiliser, ouvrir l’horizon des possibles ». Voilà qui est bon à savoir…
[1] Les déclarations de faillite suivies des mises sous tutelle des villes de Detroit (États-Unis, 2013) et Birmingham (Royaume-Uni, 2023) ont été permises par des artefacts de droit anglo-saxon, mais le principe reste le même : en ce qu’il est l’entité souveraine qui organise les rapports sociaux, l’État (sous ses différentes formes) n’est soumis qu’aux principes auxquels il veut bien se soumettre.


