Défendre Cuba pour défendre l’humanité

Défendre Cuba pour défendre l’humanité

Après avoir enlevé illégalement le président vénézuélien Nicolás Maduro le 3 janvier 2026, Donald Trump s’en prend maintenant au régime cubain, non par une action directe, mais par une asphyxie énergétique du pays. Son objectif est explicite : qu’aucune goutte de pétrole ne parvienne à Cuba, en menaçant de droits de douane punitifs et de représailles économiques tout pays qui tenterait de le faire. Pour justifier cette agression, Trump ressort ses mensonges habituels, prétendant vouloir sauver le peuple cubain de la dictature communiste et protéger les intérêts du peuple américain, alors que son objectif réel est de faire tomber le régime. En attendant, les conséquences sont dramatiques pour l’économie et pour les dix millions d’habitants de l’île. Subissant un blocus depuis plus de 60 ans, le pays tient bon pour l’instant, mais jusqu’où pourra-t-il résister ? Les critiques de la « communauté internationale » existent, mais elles restent beaucoup trop faibles. Il faut défendre Cuba, aujourd’hui et maintenant.

  1. Du blocus à l’asphyxie complète

Cuba connaît un blocus économique depuis plus de 60 ans. Mais fin janvier 2026, les États-Unis ont franchi un nouveau cap dans leur offensive en transformant ce blocus en une véritable asphyxie énergétique. La Maison Blanche a en effet annoncé le 29 janvier que plus aucune goutte de pétrole ne devait arriver à Cuba et que des droits de douane punitifs (+50 %) seraient imposés à tout pays qui tenterait d’approvisionner l’île. À cela s’ajoutent d’autres sanctions : bannissement des navires des ports américains, saisie des cargaisons, exclusion du système financier international des banques qui seraient impliquées, gel des avoirs et qualification des États concernés comme « complices d’un État parrain du terrorisme ». Mais ce n’est pas tout. En plus de ces menaces économiques, Washington a mis en place un dispositif destiné à empêcher physiquement toute livraison : surveillance renforcée par satellite, contrôle maritime assuré par la 4ᵉ Flotte de l’US Navy, interceptions et déroutements de navires soupçonnés d’acheminer du pétrole vers Cuba.

Jusqu’à récemment, le Venezuela et le Mexique étaient les deux principaux fournisseurs de pétrole de Cuba. Après l’enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier 2026, Caracas a perdu sa capacité à maintenir ses livraisons, et plusieurs pétroliers ont fait demi-tour pour éviter leur saisie. Le Mexique, par la voix de sa présidente Claudia Sheinbaum, a dénoncé des sanctions « injustes » tout en annonçant une aide alimentaire et des démarches diplomatiques pour reprendre les livraisons de pétrole. Mais face aux menaces américaines, Mexico a lui aussi suspendu ses exportations de brut vers l’île. La Russie, alliée historique de Cuba, a dénoncé les sanctions américaines et affirmé vouloir continuer à fournir du carburant à l’île. Un pétrolier russe serait en route, mais rien ne garantit qu’il ira jusqu’au bout, ou sera-t-il saisi comme les navires vénézuéliens précédents ? Quoi qu’il en soit, une seule cargaison ne représenterait que quelques dizaines de milliers de barils, soit à peine de quoi couvrir les besoins du pays pendant quelques jours.

2. Trump ment comme il respire

Pour justifier cette intervention criminelle, Trump recycle les arguments habituels. Il affirme vouloir « libérer » le peuple cubain de la dictature ; il invoque la sécurité nationale et prétend agir pour « protéger les citoyens et les intérêts américains », accusant Cuba, sans la moindre preuve, d’abriter des « groupes terroristes » tels que le Hezbollah ou le Hamas ; il soutient également, toujours sans aucune preuve, que la Chine aurait installé des bases d’écoute sur l’île.

Tout cela n’est que mensonge. Trump ment comme il respire, et la démocratie est le dernier de ses soucis. Rappelons que sa stratégie de sécurité nationale montre clairement un soutien assumé et actif aux régimes autoritaires et d’extrême droite, en Amérique latine comme en Europe.

Ce qu’il recherche à Cuba, c’est la chute du gouvernement et un changement de régime. Ce serait pour lui un trophée politique symbolique, la preuve qu’il a réussi là où, depuis 1959, presque toutes les administrations américaines ont échoué. Au-delà d’une victoire politique, cela adresserait aussi un message à l’ensemble des pays d’Amérique latine : ils doivent se soumettre à l’ordre qu’il impose.

3. Des conséquences dramatiques

Cette pénurie de carburant est catastrophique et paralyse le pays, d’autant plus que 80 % de l’électricité cubaine dépend du pétrole. Les coupures d’électricité deviennent constantes. Les entreprises sont à l’arrêt. On ne peut plus émettre de factures, ni payer les salaires par virement. Les transports publics et de marchandises ne fonctionnent plus. Dans de nombreux quartiers, les déchets s’accumulent car les camions poubelles n’ont plus de diesel.  L’acheminement de la nourriture est bloqué. Les hôpitaux et tous les services essentiels sont fortement fragilisés. Plus de médicaments. Les pompes à eau des villes ne fonctionnent plus, et l’eau courante n’arrive donc plus. Chacun devrait prendre le temps quelques instant pour imaginer ce que serait la Belgique sans pétrole ni électricité…

Le secteur aérien est également touché : le kérosène n’est plus disponible dans plusieurs aéroports, obligeant certaines compagnies à suspendre des vols ou à ajouter des escales techniques. Conséquence directe : le tourisme, l’une des principales sources de revenus du pays, s’effondre. Les annulations se multiplient, les petits hôtels tournent presque à vide, ce qui prive l’économie de devises indispensables. L’asphyxie énergétique devient une asphyxie économique et sociale.

Face à cette énorme crise, le gouvernement évoque des « temps difficiles » comparables à la « période spéciale » des années 1990 (quand l’URSS s’écroule que la collaboration avec les pays « socialistes » s’arrêtent) et tente de s’organiser. La nourriture de base est rationnée. Le carburant restant est réservé aux secteurs vitaux, dont les hôpitaux et le transport des aliments, le reste est « coupé ».  Les administrations publiques passent à la semaine de quatre jours et le télétravail est généralisé. Le président Miguel Díaz-Canel se dit prêt au dialogue avec Washington, mais pas à la soumission : « Le dialogue est impossible sous la pression. Il doit se dérouler sans conditions préalables, sur un pied d’égalité, dans le respect de notre souveraineté, de notre indépendance et de notre droit à l’autodétermination, et sans aborder de questions qui pourraient être interprétées comme une ingérence dans nos affaires intérieures. »

Pendant, ce temps, la population tente de survivre au quotidien : covoiturage improvisé, recours accru aux transports alternatifs, cuisines collectives au feu de bois, solidarité locale, ajustement des horaires de travail et d’étude, utilisation du transport à cheval … Malheureusement, le peuple cubain a déjà traversé des crises majeures, il a donc, heureusement, acquis une grande expérience dans l’auto-organisation collective et les réseaux de solidarité.

4. Une réaction internationale beaucoup trop faible

Selon le professeur William LeoGrande, spécialiste de la politique étrangère américaine en Amérique latine, cette asphyxie et ces pressions exercées sur les autres pays privent le pays à assurer l’électricité, les transports et services de base à sa population. Or, en droit international, priver un État d’accès à l’énergie en temps de paix afin de l’amener à des concessions politiques en appauvrissant sa population civile peut être considéré comme un crime contre l’humanité.

Mais face à cette atteinte aux droits humains de l’ensemble des Cubaines et des Cubains, la réaction internationale reste beaucoup trop faible.

Le Venezuela, le Mexique et la Russie dénoncent les méthodes asphyxiantes des États-Unis et veulent envoyer de l’aide humanitaire.

La Chine tente de maintenir sa coopération économique, notamment pour aider Cuba à développer l’énergie renouvelable en installant des parcs de panneaux photovoltaïques. Mais elle ne compte pas affronter la puissance militaire des États-Unis.

La Belgique dénonce mais sans rien entreprendre de concret. Citons le ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot (Engagés) : « Notre position est constante et sans ambiguïté. Chaque année, la Belgique soutient la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies appelant à la levée de cet embargo. Mes services suivent cette situation de près, tant à La Havane qu’à Bruxelles. J’ai rappelé lors de mon entretien en janvier avec le Secrétaire d’État Rubio l’importance fondamentale du respect du droit international. Ce message reste d’actualité : les différends politiques ne peuvent justifier des mesures qui frappent en premier lieu les populations civiles. »

L’Espagne, une fois de plus, essaye de montrer l’exemple pour l’Europe en annonçant la fourniture prochaine d’une aide humanitaire à Cuba. Ce n’est pas suffisant mais c’est déjà ça…

La grande majorité des autres pays se taisent dans toutes les langues face au régime impérialiste américain.

5. Une asphyxie qui ne date pas d’hier

L’asphyxie actuelle s’inscrit dans une longue histoire. Depuis 1962, les États-Unis ont consacré des moyens considérables pour tenter de déstabiliser et renverser le régime, imposant un blocus économique unilatéral, en contradiction avec les résolutions de l’ONU votées quasi unanimement depuis plus de vingt-cinq ans. Il est important de rappeler ce que Cuba a subi ces dernières décennies.

  • 1962 : instauration du blocus économique total interdisant aux entreprises américaines de commercer avec Cuba.
  • 1990 : effondrement de l’URSS, qui prive l’île de son principal partenaire économique et aggrave sa vulnérabilité.
  • 1992 et 1996 : avec les lois Torricelli et Helms-Burton, Washington étend les sanctions aux entreprises étrangères commerçant avec Cuba, même si elles ne sont pas américaines.
  • 2015-2017 (administration Obama) : léger assouplissement du blocus avec le rétablissement des relations diplomatiques et l’allègement de certaines restrictions.
  • 2017-2021 (premier mandat Trump) : adoption de plus de 240 mesures supplémentaires, dont la réinscription de Cuba sur la liste des « États parrains du terrorisme », limitant fortement son accès au système financier international.
  • 2021-2025 (administration Biden) : maintien de l’essentiel des sanctions imposées sous Trump.
  • 29 janvier 2026 (deuxième année du deuxième mandat Trump) : interdiction de tout transfert énergétique ou technologique vers Cuba et mise en place de nouvelles mesures visant à empêcher toute livraison de pétrole à l’île.

Malgré toutes ces attaques indignes, Cuba a survécu et tient toujours bon. Mieux, il a réussi à maintenir l’essentiel de ses acquis sociaux (voir point 6). C’est précisément cet exemple incroyable de résistance que Washington cherche aujourd’hui à faire disparaître, et qu’il faut absolument défendre.

6. Cuba a beaucoup à nous apprendre, et doit être défendu !

Parler de Cuba en termes d’alternative au capitalisme suscite presque toujours des réactions brutales : comment osez-vous soutenir une dictature où il n’y a aucune liberté d’expression !

Il est évident que Cuba ne constitue pas un modèle. Des déficits réels existent, notamment sur les plans politique et démocratique. Mais il faut rappeler deux choses. Premièrement, ces déficits démocratiques s’expliquent en grande partie par les tentatives permanentes de déstabilisation et de renversement du régime du pays à coup de centaines de millions de dollars durant les dernières décennies.

Deuxièmement, malgré les difficultés innombrables et les défis démocratiques que ce pays doit affronter, Cuba a beaucoup de choses à nous apprendre dans de nombreux domaines.

  • Il a construit un système d’éducation de qualité, entièrement gratuit.
  • Il a mené une campagne d’alphabétisation d’une efficacité remarquable, devenue une référence internationale et a éradiqué l’analphabétisme.
  • Il a mis en place un système de santé également gratuit et forme des médecins reconnus mondialement pour leur compétence.
  • Il a envoyé à l’étranger davantage de personnels de santé que certaines grandes organisations humanitaires. 
  • Il a développé une industrie biotechnologique capable de produire ses propres vaccins, notamment contre le Covid-19.
  • Il a réalisé des avancées pharmaceutiques importantes, en particulier dans le traitement des brûlures graves et de certains cancers, saluées par l’Organisation mondiale de la santé.
  • Malgré le recul lié à la pandémie et à toutes les pénuries, l’espérance de vie est équivalente à celle des États-Unis.
  • Il a inscrit dans sa constitution l’égalité salariale stricte entre femmes et hommes.
  • Il a mis en œuvre une réforme urbaine radicale en attribuant la propriété des logements à leurs occupants, garantissant un droit au logement très étendu[1].

Ces acquis sociaux, réalisés dans un contexte d’hostilité extérieure et de contraintes économiques extrêmement fortes, méritent d’être reconnus et défendus. Malgré les faiblesses notamment démocratiques de l’expérience cubaine, celle-ci demeure porteuse d’enseignements pour toute personne cherchant à penser un projet émancipateur.


[1] Plusieurs difficultés structurelles persistent, notamment dans l’entretien et l’adaptation du parc immobilier. Par ailleurs, pour déménager, il faut réaliser ce qu’on appelle une « permuta », à savoir échanger son appartement avec quelqu’un d’autre. Cette pratique fait l’objet de nombreuses fraudes avec notamment la création d’un marché noir du logement, où des familles décident d’échanger leur logement pour un autre plus modeste en échange d’un dessous de table… (voir sur ce sujet le film « Se permuta » de Juan Carlos Tabio).

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) |  Plus de publications

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