Désirer la guerre en déshumanisant ses victimes

Désirer la guerre en déshumanisant ses victimes

L’actualité de la guerre en Iran a réactivé un argumentaire que les nations occidentales affectionnent tout particulièrement : les implications en matière d’énergie de cette guerre. Nombreux sont en effet les conflits armés dont l’incidence sur le consommateur de carburants (gaz, pétrole ou autres fossiles) est importante : guerre en Irak et en Afghanistan, guerre en Ukraine, guerre en Iran, etc. S’il n’est pas question de nier l’importance des répercussions économiques de ces événements, notamment sur les populations qui sont victimes de précarité énergétique, il convient aussi d’interroger le cynisme et la violence de cette argumentation.

Rappelons d’abord une évidence : une guerre est avant tout un drame pour les populations civiles qui en sont directement victimes. Se rapporter à la guerre qui fait rage ailleurs en pointant ce qui nous impacte ici en termes d’économie est une manière de réduire la vie des victimes à de simples choses (ou du moins, de nier leur importance, leur égalité). Cette réduction se réalise par une analogie implicite et par ce que l’argumentation voile en ne nommant pas. La focalisation sur des enjeux matériels plutôt qu’humains réifie les femmes et les hommes : ce procédé rhétorique est des plus dangereux. Beaucoup analysent ce phénomène comme le fruit d’un éloignement géographique, mais il relève aussi et surtout d’une déshumanisation couplée à une bonne dose de racisme ordinaire. 

La philosophe Déborah Brosteaux a récemment publié un ouvrage essentiel sur le rapport des modernités occidentales à la guerre : « Les désirs guerriers de la modernité ». Tout en pointant l’oubli des guerres passées sur nos territoires (par la reconstruction empressée des villes notamment), elle questionne ce qui rend possible le geste, sidéré mais blasé, du lecteur passant de la mort d’enfants tués à la suite d’un bombardement de leur école au cours du pétrole et du gaz (lorsqu’il ne s’agit pas des derniers résultats du club de foot local).

Cette sidération est sans doute aussi produite par la juxtaposition incessante de discours divers qui s’accumulent et se superposent, selon d’étranges effets de montage. Comment se rendre compte de la violence indicible d’une guerre lorsqu’on la nomme comme un pur fait à côté d’autres faits ? Car il s’agit bien d’affects et de leur cadrage. Lorsqu’à l’inverse, les passions collectives sont construites comme devant répondre à l’hypothèse d’une guerre future, dont résulterait un armement inévitable, les affects a priori individuels spontanés qui devraient s’insurger contre la violence de guerre sont comme neutralisés.

On oublie que les guerres, tout comme le fascisme, ont pu être désirées et qu’elles peuvent encore l’être (c’est la vieille thèse des philosophes français Deleuze et Guattari). Contre l’habituelle lecture d’une aliénation collective et d’une soumission intégrale à une autorité coercitive dans les régimes totalitaires, il faut se rappeler la part désirée, chez des sujets désaffectés-réaffectés, que peut prendre la violence politique. Cette logique de désaffectation-réaffectation n’est pas le résultat d’une pure volonté individuelle, mais plutôt du cadrage de pulsions désirantes, potentiellement mortifères, par des récits, des argumentations implicites et des institutions qui orientent la parole et les actions collectives.

Ceci nous rappelle que les affects sont des constructions historiques et sociales, parfois inscrites dans une histoire longue. On ne peut en effet dissocier le présent du passé des démocraties occidentales (notamment colonial) qui a construit nos manières d’être affectés. La vision de civilisations conquérantes et moralisatrices dans leur entreprise inégalitaire reste un refoulé incontestable du rapport à l’extériorité occidentale (l’Afrique, le Moyen Orient, le « Sud »). Ces constructions sont médiatisées par toute une série de facteurs : l’éducation, les productions culturelles, les modèles de société, les discours médiatiques et politiques. Si ces discours suivent de plus en plus ceux de la guerre et de la violence politico-militaire, avec une bonne dose de virilisme assumé, il est alors inévitable que leurs sujets en soient imprégnés, consciemment ou inconsciemment.

A contrario, rappeler le caractère indigne de ce qu’est une guerre, dans sa violence la plus crue et nue (c’est-à-dire l’anéantissement de vies humaines), est pour chacun d’entre nous une manière de suggérer d’autres manières d’être affectés, de se réaffecter.

Publié le 20 mars 2026.

Thomas Franck
Enseignant |  Plus de publications

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