Dossier Venezuela (partie 2) | Les débuts de Chávez (1998-2002) : la démocratie comme arme ultime contre l’impérialisme et les coups d’État

Dossier Venezuela (partie 2) | Les débuts de Chávez (1998-2002) : la démocratie comme arme ultime contre l’impérialisme et les coups d’État

En tant que projet de rupture avec l’ordre néolibéral dans un pays périphérique, riche en ressources stratégiques et soumis à de fortes pressions extérieures, la période durant laquelle Hugo Chávez est au pouvoir (1998-2013) constitue l’une des expériences politiques les plus marquantes des cinquante dernières années pour quiconque cherche à réfléchir à la transformation de nos sociétés capitalistes vers davantage de justice sociale et de démocratie.

Dès son arrivée au pouvoir en 1999, Hugo Chávez met en œuvre l’une de ses promesses centrales : refonder la démocratie et redonner un pouvoir réel au peuple. Chávez le sait : reprendre durablement le contrôle du pétrole – principale richesse du pays – ne peut être réalisé sans un peuple conscient, organisé et prêt à se mobiliser face aux intérêts économiques, médiatiques et géopolitiques qui chercheront à bloquer toute tentative de souveraineté.

Les événements lui donneront raison. Quatre ans plus tard, en avril 2002, après les premières mesures visant à reprendre le contrôle effectif de l’industrie pétrolière, il est renversé par un coup d’État militaire, soutenu par les États-Unis. Mais, fait exceptionnel dans l’histoire contemporaine, une mobilisation populaire massive, appuyée par une partie de l’armée restée loyale, permet son retour au pouvoir quarante-huit heures plus tard. Cette mobilisation ne surgit pas de nulle part. Elle est le produit direct des premières années de gouvernement, marquées par un travail profond de démocratisation, de politisation et de conscientisation populaire, notamment à travers un « processus constituant » et la réappropriation du pouvoir politique par les classes populaires.

1998-2001 : Une nouvelle constitution au cœur d’une nouvelle dynamique démocratique

Dès son arrivée au pouvoir, Hugo Chávez met en œuvre l’un de ses engagements centraux : refonder le système politique vénézuélien en profondeur. Quelques semaines après son investiture, Chávez convoque un référendum afin de demander à la population si elle souhaite l’élection d’une Assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle Constitution en vue d’élargir les droits démocratiques et sociaux. Le « oui » l’emporte très largement.

L’Assemblée constituante, élue en juillet 1999, intègre une forte participation de représentants issus des classes populaires, des mouvements sociaux, syndicaux et communautaires, qui participent à l’élaboration du nouveau texte.  En décembre 1999, le texte final est soumis à un nouveau référendum. La nouvelle Constitution est adoptée par une large majorité. Alors même qu’il est à la présidence, Hugo Chávez décide de remettre son mandat présidentiel en jeu sur la base de cette nouvelle Constitution. De nouvelles élections générales (présidentielle et législatives) sont organisées en 2000, et Chávez est réélu au suffrage universel.

Pour faciliter l’appropriation populaire de ce nouveau cadre institutionnel, le texte de la Constitution est diffusé massivement sous la forme du devenu célèbre « petit livre bleu », distribué gratuitement à des millions de foyers et lieux publics, favorisant une forte politisation citoyenne.

Cette nouvelle Constitution, qui remplace celle de 1961, rompt radicalement avec l’ordre politique antérieur et se révèle, à bien des égards, plus progressiste que la majorité des constitutions occidentales. Elle étend considérablement les droits sociaux (santé, éducation, logement), elle reconnaît les droits des peuples autochtones, elle inscrit la participation citoyenne comme principe structurant de l’État, en instituant des mécanismes de démocratie directe tels que les référendums, les initiatives populaires et le référendum révocatoire.

Le référendum révocatoire mérite d’être souligné. L’article 72 de la Constitution prévoit que tout mandataire public peut être révoqué après la moitié de son mandat si au moins 20 % des électeurs inscrits demandent l’organisation d’un tel référendum[1]. Ce mécanisme démocratique, extrêmement rare dans les constitutions, et au cœur de revendications de mouvements populaires comme celui des Gilets jaunes, confère au peuple un pouvoir direct de contrôle et de sanction sur ses représentants élus. Notons que ce mécanise sera activé par l’opposition en 2003. À la suite de plusieurs tentatives de déstabilisation qui échouent (cf. infra), des signatures sont recueillies parmi la population pour convoquer un référendum révocatoire contre le président. Malgré les controverses sur la procédure de collecte des signatures, Chávez décide de se soumettre à ce référendum. Il a lieu le 15 août 2004 et se solde par une victoire nette pour Chávez, avec environ 59 % des voix en sa faveur, confirmant ainsi son mandat.

Notons également que sur l’ensemble de son mandat (1999-2013), une vingtaine de référendums sont tenus, dont des consultations sur la Constitution ou ses amendements, mais aussi des consultations sur des politiques spécifiques. Et tous les résultats seront respectés.

Le gouvernement chaviste engage alors une série d’initiatives démocratiques visant à concrétiser les principes de participation populaire inscrits dans la Constitution. Il encourage notamment la création de nouveaux espaces de participation locale, préfigurant les futures communes et conseils communautaires. Ces dispositifs visent à permettre aux habitants, en particulier dans les quartiers populaires historiquement marginalisés, d’intervenir directement dans la définition, la gestion et le contrôle de projets collectifs, rompant ainsi avec des décennies d’exclusion politique et sociale.

Entre 1998 et 2002, le Venezuela connaît ainsi une intensification démocratique exceptionnelle, fondée sur la participation populaire, la souveraineté électorale et le contrôle citoyen du pouvoir.

2001-2002 : reprise du contrôle du pétrole, suivie d’un coup d’État militaire réussi, mais aussitôt vaincu par la mobilisation populaire

Fidèle à ses engagements électoraux, Hugo Chávez engage en 2001 une reprise en main effective du secteur pétrolier, pilier de l’économie vénézuélienne. Les nouvelles lois sur les hydrocarbures adoptées en novembre 2001 renforcent le contrôle de l’État sur Petróleos de Venezuela SA (PDVSA) qui avait été formellement nationalisée en 1976, mais était en réalité gérée comme un État dans l’État par une élite technocratique largement coupée de tout contrôle démocratique et de toute logique d’intérêt général. Ces nouvelles lois augmentent également les royalties versées par les compagnies privées et réaffirment clairement la souveraineté publique sur la ressource pétrolière.

La riposte est immédiate. Les élites économiques, la hiérarchie de PDVSA, une partie de l’état-major militaire et les grands médias privés vénézuéliens, avec le soutien des États-Unis, se coalisent pour renverser le gouvernement. Le 11 avril 2002, c’est le coup d’État militaire : Hugo Chávez est kidnappé par des officiers rebelles et exfiltré en hélicoptère hors de Caracas. Dans les heures qui suivent, Pedro Carmona, président de la principale organisation patronale (Fedecámaras, l’équivalent vénézuélien de la Fédération des entreprises de Belgique, FEB), dissout la Constitution de 1999 et s’autoproclame président.

Le lendemain, le gouvernement américain se félicite publiquement du renversement de Chávez, tandis que la plupart des grands médias internationaux, dont le New York Times et El País, reprennent la version putschiste selon laquelle le « dictateur » Chavez aurait quitté le pouvoir, et reconnaissent de facto le gouvernement putchiste de Carmona.

Ce qui se produit alors est sans précédent historique. En l’espace de 48 heures, une mobilisation populaire massive, partie des quartiers populaires de Caracas et appuyée par des soldats restés loyaux à la Constitution, renverse le rapport de force. Des centaines de milliers, puis des millions de personnes descendent dans la rue pour exiger le retour du président légitime. Face à cette pression populaire, et à l’impossibilité de reproduire une répression de masse de type Caracazo sans provoquer un bain de sang d’une ampleur incontrôlable, les putschistes cèdent. Hugo Chávez est ramené au palais présidentiel de Miraflores dans la nuit du 13 au 14 avril 2002. C’est une première dans l’histoire de l’humanité : un coup d’État ayant effectivement renversé un chef d’État est annulé en quelques heures par une mobilisation populaire consciente, massive, organisée et pacifique.

Dans les jours qui suivent, plusieurs médias internationaux reconnaissent leurs erreurs. El País publie notamment un mea culpa, admettant avoir relayé une version erronée des événements (« Rectificación », avril 2002). Le Carter Center et l’Organisation des États américains confirmeront par la suite qu’il s’agissait bien d’un coup d’État contre un président démocratiquement élu.

Cette première période nous livre un enseignement central : une démocratie vivante et une population consciente et mobilisée constituent une arme politique puissante pour tout gouvernement qui entend rompre avec la logique du capital. Ne l’oublions pas, les classes dominantes, les détenteurs de capitaux mobiliseront toujours tous les moyens économiques, médiatiques et institutionnels à leur disposition pour défendre leurs intérêts, à savoir le profit et l’accumulation du capital.

Une fois rétabli dans ses fonctions, Chávez appelle au calme et à l’absence de représailles. Mais surtout, il réaffirme que c’est maintenant le moment de concrétiser un autre objectif, tout aussi essentiel : utiliser les revenus du pétrole pour financer la justice sociale.

La phase suivante du processus de transformation sociale au Venezuela peut commencer … La suite de l’histoire politique du Venezuela à paraitre dans le prochain article lundi 2 février 2026.


[1] L’article 72 de la Constitution prévoit que : « Toutes les charges et magistratures de l’élection populaire sont révocables. Passée la moitié de la période à laquelle a été élu, le ou la fonctionnaire, un nombre qui ne peut être inférieur à 20 % des électeurs ou électrices inscrit·es dans la circonscription correspondante pourra solliciter la convocation d’un référendum pour révoquer son mandat ».

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) |  Plus de publications

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