Crédit photo : Eneas de Troya
Après avoir mis en évidence les énormes difficultés auxquelles Maduro a dû faire face, nous avons montré que le régime, tout en maintenant un discours socialiste, a marqué plusieurs ruptures importantes avec la dynamique impulsée par Chávez. Ces ruptures sont d’ordre économique (retour des politiques néolibérales), social (affaiblissement des conquêtes des travailleurs) et démocratique (dérive autoritaire).
Dans cet article, nous abordons trois points. Premièrement, nous montrons que, même si cela n’était pas facile, une autre voie était possible, et que celle-ci devait absolument s’appuyer sur la mobilisation populaire. Deuxièmement, si les dérives du régime sont réelles, le bilan de Maduro n’est pas pour autant entièrement négatif : il convient de reconnaître certaines réalisations positives, et dans tous les cas il ne mérite certainement pas la caricature du dictateur totalitaire et sanguinaire diffusée par les grands médias occidentaux. Troisièmement, et c’est un point essentiel qu’il faut répéter : quelle que soit la nature actuelle du régime, Maduro et son épouse doivent être libérés.
1. Une autre voie était possible
Dès son arrivée au pouvoir Maduro a dû faire face à d’énormes difficultés : la chute des prix du pétrole, les sanctions économiques américaines et les déstabilisations menées par la droite radicale vénézuélienne ont plongé le pays dans une crise économique et sociale. Dans ce contexte, Maduro a choisi de réaliser des concessions très importantes au capital, de faire supporter le poids de la crise à la population, en adoptant des politiques économiques de type néolibéral, et de restreindre les droits démocratiques.
Malgré ces énormes difficultés une autre voie que celle de la soumission aux intérêts du capital existait. Celle-ci passait notamment par : une meilleure redistribution des recettes pétrolières ; un impôt progressif sur les grandes fortunes, qui avaient prospéré durant les années de boom pétrolier et continuaient de s’enrichir malgré la crise ; une limitation des taux de profit de la bourgeoisie ; la suppression des exonérations fiscales et tarifaires dont bénéficiaient certains secteurs privilégiés ; la remise en cause du paiement de la dette extérieure, dont le service absorbait des ressources considérables au détriment des dépenses sociales…
Une chose est certaine : cette voie n’aurait pas pu reposer sur les seules décisions d’un gouvernement. Elle exigeait de s’appuyer sur la mobilisation populaire. C’est d’ailleurs une des leçons clés de la période Chávez. Face au lock-out patronal de 2002, organisé par Fedecámaras pour paralyser économiquement le pays, ce sont les travailleurs pétroliers qui ont repris eux-mêmes la production. Chávez a soutenu ce mouvement, et c’est cette alliance entre le gouvernement et les mobilisations populaires qui a mis en échec la droite. Plus largement, les acquis sociaux de cette période ne sont pas tombés du ciel : ils ont été arrachés collectivement, rendus possibles par le renforcement des mouvements sociaux vénézuéliens, soutenus et encouragés par le gouvernement Chávez.
Maduro a malheureusement fait le choix inverse. Face aux violences de la droite en 2014, plutôt que de s’appuyer sur les mobilisations populaires comme l’avait fait Chávez en 2002, il a choisi de négocier avec les organisations patronales, dont Fedecámaras, pourtant co-organisatrice du coup d’État contre Chávez, et en excluant totalement les représentants des travailleurs et des secteurs populaires[1]. Ces négociations ne laissaient que des voix de droite à la table.
Plus largement, plutôt que de mobiliser les travailleurs et les syndicats, Maduro les a progressivement réprimé et démobilisé, affaiblissant ainsi la seule force capable de défendre les conquêtes de la révolution bolivarienne.
2. Maduro n’a pas tout mal fait
Si critiquer les choix politiques de Maduro est légitime, il serait réducteur de ne retenir que ses échecs. Certaines critiques doivent être nuancées et certains points positifs méritent d’être soulignés.
Sur le plan de la résistance politique Maduro a tenu bon dans sa fonction face à une pression extérieure extraordinaire : tentatives de coup d’État, sanctions économiques massives, reconnaissance internationale de Juan Guaidó[2] comme président parallèle. Sa survie politique dans ce contexte est remarquable, quelle que soit l’opinion qu’on en ait.
Sur le plan démocratique Si le régime a connu une certaine dérive autoritaire, le Venezuela sous Maduro n’est pas une dictature totalitaire et sanglante, contrairement à ce que les grands médias occidentaux s’empressent souvent de dépeindre. L’opposition dispose de députés, de médias, et participe aux élections. La répression existe, elle est réelle et documentée, mais elle reste sélective et ciblée, et ne peut être comparée à certaines dictatures militaires, notamment celles qui ont ensanglanté l’Amérique latine dans les années 1970, comme le Chili de Pinochet (1973-1990), la dictature militaire argentine (1976-1983), le régime de Somoza au Nicaragua (1967-1979) ou le Brésil sous la junte militaire (1964-1985), responsables de dizaines de milliers de disparitions, de tortures et d’exécutions systématiques.
Cette caricature s’explique assez facilement : le Venezuela possède les plus grandes réserves pétrolières prouvées au monde, un enjeu stratégique et économique majeur pour les puissances occidentales ; le pays s’est allié à des puissances rivales des États-Unis – Russie, Chine, Cuba, Iran – ce qui en fait une cible privilégiée américaine ; le modèle bolivarien a longtemps incarné une alternative crédible au néolibéralisme en Amérique latine et ailleurs, et le discréditer sert à justifier sa déstabilisation permanente, jusqu’au kidnapping de son Président en janvier dernier
Sur le plan social Malgré la crise, certains programmes sociaux ont été affaiblis mais maintenus, notamment les missions de santé et d’éducation, et ont tout de même permis à de nombreuses familles pauvres d’accéder à une alimentation et des soins de base.
Sur le plan de la souveraineté alimentaire Un progrès significatif mérite d’être souligné : le taux d’autosuffisance alimentaire du pays est passé de 60 % à près de 90 %. Les CLAP (Comités locaux d’approvisionnement et de production, structures de quartier créées en 2016), en court-circuitant les intermédiaires privés, ont permis de développer des circuits de production et de distribution alimentaire nationaux. Malgré certaines dérives[3], ces CLAP ont stimulé la production agricole nationale, réduit la dépendance aux importations et permis à de nombreux ménages défavorisés d’accéder à une alimentation de base à des prix subventionnés.
Sur le plan de la démocratie locale. L’un des héritages importants de Chávez est le développement des conseils communaux : des structures de démocratie directe de quartier permettant aux habitants de gérer collectivement des projets locaux avec un budget dédié. Dès leur création, ces conseils présentaient cependant des limites importantes : ils ne disposaient pas du pouvoir de légiférer et ne contrôlaient pas réellement les budgets qui leur étaient alloués[4]. Sous Maduro, ces structures se sont néanmoins développées : le Venezuela compte aujourd’hui près de 49.000 conseils communaux et communes autogérées, concernant directement quelque 14 millions de Vénézuéliens[5]. Même si les faiblesses initiales subsistent et que le gouvernement les a parfois instrumentalisés en les réduisant à de simples gestionnaires de projets d’investissement communautaire au détriment de leur dimension de contrôle politique, ces Comunes représentent une expérience intéressante de démocratie participative de proximité.
Sur le plan diplomatique Maduro a maintenu des alliances stratégiques avec Cuba, la Russie et la Chine, évitant un isolement total et une intervention militaire directe à certains moments critiques, ce qui, dans le contexte des appétits impérialistes américains sur les ressources vénézuéliennes, n’était pas une mince affaire. Ces alliances n’auront cependant pas suffi à le protéger du coup de force de janvier 2026. Au contraire, elles en ont même été l’un des éléments déclencheurs, Washington cherchant précisément à couper ces liens et à réintégrer le Venezuela dans son orbite.
3. Libérez Maduro ![6]
Critiquer, y compris de manière forte, les orientations du gouvernement Maduro ne signifie en aucun valider l’intervention militaire américaine. Cette opération viole frontalement le droit international, qui interdit l’enlèvement de dirigeants d’États souverains sur leur propre territoire, une violation flagrante de la Charte des Nations unies et du principe de souveraineté nationale. Elle est également juridiquement très contestable au regard du droit américain : pour mener une telle opération sans l’autorisation du Congrès, l’administration devait démontrer qu’elle agissait contre une menace terroriste avérée, or ces accusations de narco-terrorisme sont infondées et les charges liées au soi-disant « Cartel de los Soles » sont fallacieuses, puisqu’il a été reconnu que cette organisation n’a jamais existé en tant que telle. Condamner sans ambiguïté le kidnapping de Nicolás Maduro et de son épouse par les États-Unis et exiger sa libération immédiate et son retour au Venezuela est une nécessité absolue.
Il est également primordial de condamner fermement l’impérialisme américain et de s’opposer aux sanctions qui ont causé et causent encore des souffrances immenses à des centaines de milliers de Vénézuéliens. Mais il ne faut pas confondre soutenir le peuple et soutenir le gouvernement. Si la lutte contre l’impérialisme américain et la défense de la souveraineté vénézuélienne restent des exigences incontournables, il est nécessaire de pouvoir porter un regard critique sur le gouvernement, ses actions, ses dérives et ses choix politiques et économiques.
Le Venezuela traverse aujourd’hui l’une des crises les plus complexes de son histoire, à la croisée de l’impérialisme américain, des dérives d’un régime qui a trahi une grande partie de ses promesses, et des contradictions structurelles d’un capitalisme rentier que ni Chávez ni Maduro n’ont réussi à dépasser. Ce qui se joue au Venezuela dépasse les frontières du pays. C’est la question de savoir si les peuples peuvent reprendre le contrôle de leurs ressources naturelles, construire des alternatives au néolibéralisme et résister à l’hégémonie impérialiste américaine. La réponse ne viendra certainement pas d’un alignement sur une opposition de droite au service des intérêts du capital transnational. Mais pas non plus d’un soutien inconditionnel à un gouvernement qui a trahi une grande partie de ses promesses… Comme on l’a vu au temps de Chávez mais aussi comme l’histoire nous l’a souvent prouvé, les avancées sociales et démocratiques seront avant tout le fruit des luttes portées par les mouvements populaires, les syndicats progressistes et l’ensemble des travailleurs et travailleuses.
Publié le 23 mars 2026.
[1] « Maduro’s approach to resolving the violence of the guarimbas was to negotiate with the business elite. In an attempt to reconcile with sectors of the traditional capitalist class, these so-called peace negotiations brought Maduro to the table with business leaders and powerful private capitalists, including Fedecámaras — an organization that had played a key role in the failed 2002 coup against Chávez. Notably absent from these negotiations were representatives of the working class and popular sectors, leaving only right-wing voices at the table. » Anderson M. Bean (dir.), Venezuela in Crisis: Socialist Perspectives, Haymarket Books, 2026.page 18
[2] En janvier 2019, Juan Guaidó, président de l’Assemblée nationale et membre du parti de l’opposition, s’autoproclame « président par intérim », avec le soutien explicite des États-Unis et de plusieurs gouvernements occidentaux.
[3] Importation de produits de mauvaise qualité, surfacturation, utilisation comme outil de fidélisation politique et mécanisme d’enrichissement pour des réseaux proches du pouvoir, au détriment de leur mission sociale originelle.
[4] Leur création découlait notamment d’une volonté de l’exécutif de contourner les conseils municipaux de droite et de maintenir un tissu militant au plus près du terrain.
[5] Sur cet aspect, lire les analyses de Thierry Deronne, spécialiste de la question : venezuelainfos.wordpress.com.
[6] Ce sous-titre s’inspire de l’article de Maurice Lemoine, Libérez Maduro !


