
Bientôt l’Eurovision sur la RTBF. Et avec Israël. Donc avec les morts de Gaza, de Cisjordanie, mais aussi ceux du Liban et de l’Iran…
Comme je suis bon citoyen, j’ai parfois envie de soutenir mes ministres. Surtout ceux qui en ont le plus besoin. Donc Jacqueline Galant. À qui je pose la question : veux-tu te rendre utile, Jaja ? Oui ? Bien. Comme ministre MR des Médias, je propose d’abord qu’avec ton président Georgio d’Amour vous arrêtiez d’essayer de fourguer des candidats MR carnavalesques à la tête de la RTBF ou à sa direction de l’info. Ça devient grotesque. Donc laisse faire les grandes personnes qui savent ce qu’est un média public et ses missions d’information. OK ? Merci. En revanche, si tu veux avantageusement occuper tes journées, j’ai un truc bien pour toi. Que je t’explique.
Tu sais certainement qu’à la mi-mai à Vienne, ce sera le 70ème Concours Eurovision de la chanson. Si, si, je sens bien que tu es fan puisque tu es amatrice d’une musique de qualité. Tu sais peut-être aussi que le gouvernement d’extrême droite israélien a envoyé son armée commettre un effroyable génocide sur le peuple palestinien de Gaza. Georges-Louis ne t’a pas dit ? Pourtant si. Et ce même gouvernement Netanyahou envoie aussi des milliers de colons extrémistes voler les terres des Palestiniens en Cisjordanie, et y installer dans une violence inouïe ce qui s’apparente à un régime d’apartheid. Des crimes abjects dans les deux cas, oui.
Puisque tu es ministre des Médias, tu dois savoir que malgré ces monstruosités, Israël est toujours le « bienvenu » à l’Eurovision. C’est ce qu’a décidé l’Union européenne de radio-télévision (UER) début décembre dernier : comme en 2024 et 2025, les chanteurs israéliens y pousseront la chansonnette en 2026. Parce que, dit-on à l’UER, la compétition « doit rester un espace neutre et ne peut pas être instrumentalisée ». Ceci alors qu’en février 2022, le lendemain de l’invasion en Ukraine, la Russie était très éjectée du concours parce que son maintien « nuirait à la réputation de l’événement », disait la même UER. Mais Israël, c’est OK. Et donc là, tu te demandes : mais pourquoi donc ce deux-poids, deux-mesures ? Question qu’on ne se pose plus dans les médias publics d’Espagne, d’Irlande, des Pays-Bas, d’Islande et de Slovénie, qui boycottent l’Eurovision 2026 : pas de candidat et pas de diffusion tant qu’Israël en est.
À la RTBF, le quasi-retraité Jean-Paul Philippot a depuis longtemps perdu sa boussole de dignité (avec des « C’est vous qui le dites » ou des « Viva For Life ») au profit d’un mercantilisme tout permis et de la Sainte-Audience. La RTBF diffusera donc l’Eurovision. Et ce même si, avec le soutien des potes américains, le gouvernement d’Israël a encore entretemps déclenché deux guerres illégales, en Iran et au Liban, où il en profite pour occuper des territoires libanais. Toujours pas de quoi faire sourciller les instances de l’UER et de la RTBF, qui diffusera donc bien la demi-finale du 12 mai et la finale du 16 mai. Comme si de rien n’était. Alors Jaja qu’on soit clair : l’Eurovision, je m’en contre-barate le sgeg à la pelle à tarte. Comme chaque année, j’aurai kayak nocturne ces soirs-là. Mais c’est juste que je refuse que mon argent de contribuable finance cette kermesse de l’hypocrisie et de l’outrage moral. C’est aussi ce que pensent des tas de membres d’associations et de collectifs citoyens qui ont diffusé une « Lettre ouverte » réclamant que le service public belge se retire de l’Eurovision. Samedi, ils l’ont encore crié en manifestant devant les centres de production régionaux de la RTBF. C’est encore ce que pensent les syndicats CGSP de la RTBF et ACOD de la VRT, qui ont appelé leurs directions à ne pas envoyer de candidat à Vienne, à ne pas diffuser le concours et ont placé dans le hall d’entrée de Reyers une installation « Boycott Eurovision ». C’est surtout ce qu’a fini par penser celui qui devait représenter la Belgique à Vienne. À la mi-février, Loïc Nottet se retirait simplement de cette mascarade. Pas dupe de sa fausse « neutralité culturelle ».
Et donc c’est là que tu peux te rendre utile. Comme tu es la ministre de tutelle, je veux bien pour une fois que tu fasses pression sur la RTBF. Si, Jaja, fais-toi plaisir ! Comme ton président, tu prends ton téléphone et tu hurles aux directeurs de Reyers que tu ne veux pas de cette putain d’Eurovision de m… ! On ne t’en voudra pas. Note que je dis ça en désespoir de cause. Je sais bien que tu ne le feras pas. Surtout quand je relis ce que tu avais déclaré en décembre, quand Reyers confirmait sa participation : « Je salue la décision de la RTBF. L’Eurovision doit rester un rendez-vous culturel qui nous rassemble autour de la paix. » Si, Jaja, tu as dit ça : un rendez-vous culturel autour de la paix… C’est presque drôle, tu ne trouves pas ? Ou alors écœurant, sachant par exemple que dans le Sud Liban, l’offensive de l’armée d’Israël touche même les secouristes libanais qui tentent de sauver les blessés. Ce week-end, les soldats de Tsahal en ont abattu neuf, et cinquante-trois depuis début mars. Des secouristes, Jaja… Pardon ? Que te souffle Georges-Louis dans l’oreillette ? Qu’il s’en cale le goujon. Et donc toi aussi, fatalement. Obligée. Par loyauté.
En revanche, tu dois absolument faire quelque chose pour cette pauvre remplaçante de Loïc Nottet. Essyla, qu’elle s’appelle. En vrai Alice Van Eesbeeck, de Perwez, qui était finaliste de The Voice en 2021. Alors certainement que la choutte de 30 ans est très en foufette à l’idée de chanter devant des millions d’Européens (et d’Israéliens). Et donc que ça l’aveugle un peu. Mais de la part de la RTBF, je trouve dégueu de lui faire porter à vie la honte d’avoir un jour participé à ce cirque exécrable. Et pour ça, je ne vois guère qu’une solution. Je fais appel à ton sens du sacrifice : tu y vas à sa place ! Si, Jaja, tu représentes la Belgique à cette Eurovision de m… Tu verras, ça ira. D’habitude, tu ne crains pas le ridicule et tu n’es jamais étouffée de scrupules. Donc parfait. D’ailleurs tu as déjà un nom de scène, et il est top : Tata Jacqueline.
En hommage aux 40 ans de la victoire de Sandra Kim, je propose donc que tu reprennes sa chanson victorieuse de 1986, mais dans une version adaptée aux circonstances : « J’aime, j’aime la vie à Gaza ». Et regarde, on t’a même retrouvé un de ses costumes d’époque. Qui te sied à ravir. Si tu t’y colles toi-même, ça aura un triple avantage. Un : tu préserve Essyla d’une grosse bêtise. Deux : puisque tu chantes très probablement comme un pot d’échappement, tu seras recalée en demi-finale, ce qui nous préservera d’une finale et donc d’une épidémie des cancers du tympan. Trois : ta prestation sera la garantie de ne pas devoir organiser l’Eurovision en 2027. Et de devoir inviter Israël. L’honneur sera un peu sauf. Un tout petit peu…

Vincent Peiffer
Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

