Jospin : le dernier Président qui a rendu les patrons furax

Jospin : le dernier Président qui a rendu les patrons furax

Grande figure du Parti socialiste, Lionel Jospin est mort le 22 mars à l’âge de 88 ans. Durant sa longue carrière politique, il a été Premier ministre de 1997 à 2002, sous la présidence de Jacques Chirac. C’est au cours de cette période qu’il a mis en place la réduction collective du temps de travail (RCTT), à savoir le passage de 39h de travail hebdomadaire à 35h. Contrairement au discours patronal et de droite, l’imposition de cette mesure aux patrons, qui les a rendus furieux, a donné des résultats positifs. Bien sûr, le bilan de Jospin est plus mitigé : si quelques autres mesures progressistes méritent d’être soulignées, il a aussi mené des politiques néolibérales (privatisations, plans sociaux cautionnés, contrôle accru des chômeurs, …) qu’il faut regarder en face.

1. De la gauche plurielle au traumatisme du 21 avril 2002

Pour les moins jeunes, au-delà des 35 heures, le souvenir le plus marquant attaché à Jospin reste sa défaite au premier tour de l’élection présidentielle d’avril 2002, considéré comme un séisme politique. Cinq ans plus tôt, il était devenu Premier ministre après une victoire inattendue. En 1997, Jacques Chirac dissolvait l’Assemblée nationale en espérant consolider sa majorité, mais c’est un bloc de gauche qui l’emporta, contraignant le Président de droite à cohabiter avec un Premier ministre socialiste. Cette « gauche plurielle » (alliance du PS, des Verts et des communistes) gouverna pendant cinq ans. Porté par une conjoncture économique favorable (croissance économique de 3 % environ et un chômage en baisse), le gouvernement Jospin atteignit des sommets de popularité, flirtant avec les 60% d’opinions favorables.

Mais le 21 avril 2002, Jospin tombe avec fracas. Avec 16,2 % des suffrages, Jospin est devancé de seulement 194.600 voix par Jean-Marie Le Pen (16,9 %) alors président du Front national, qui, avec Jacques Chirac (19,9 %), accède au second tour pour la première fois de la Ve République. Les causes de cet échec sont nombreuses et complexes mais être résumées par : dispersion des voix de gauche avec la multiplication des candidatures, notamment la percée des candidats de gauche radicale qui totalisent 10 % des suffrages ; excès de confiance du PS qui n’a pas pris au sérieux les signaux d’alarme ; campagne centriste, voire droitière, qui a détourné une partie de l’électorat populaire, préférant « l’original à la copie » ; bilan gouvernemental qui, malgré ses avancées sociales réelles, a accompagné la mondialisation néolibérale sans jamais vraiment la freiner, creusant un fossé croissant avec les classes populaires[1].

Dès le soir du 21 avril, Jospin annonce son retrait définitif de la vie politique : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après la fin de l’élection. » Ce geste fort mérite d’être souligné, tant il est devenu une anomalie dans le paysage politique actuel, où assumer ses échecs relève de l’exploit. On l’a encore vu récemment avec Giorgia Meloni, qui n’a pas envisagé une seconde de démissionner après l’échec de son référendum sur la réforme de la justice.

Ce naufrage électoral ne peut cependant pas éclipser ce que fut réellement ce quinquennat. Car Jospin, avant d’être un perdant historique, a été l’artisan d’une réforme majeure, la dernière vraiment de gauche depuis des décennies : la réduction du temps de travail à 35 heures.

2. Les 35 heures : une mesure pleinement de gauche

La gauche, quand elle arrive au pouvoir, est censée soulager les travailleurs, notamment en réduisant le temps de travail. En faisant travailler moins pour le même salaire, elle rééquilibre le rapport capital-travail. Et c’est précisément ce que Jospin va faire.

Le patronat pris par surprise et totalement furieux

Bien que cette mesure fisse partie du programme de la gauche plurielle, le patronat ne s’attendait pas du tout à ce qu’elle soit mise en œuvre, depuis quand la gauche applique-t-elle ses promesses électorales ? Et il s’attendait encore moins à la manière dont Jospin allait l’imposer. Le 10 octobre 1997, le Premier ministre convoque une grande conférence nationale sur l’emploi, les salaires et le temps de travail. Le patronat vient en confiance. Jean Gandois, président du CNPF (Conseil national du patronat français), l’ancêtre du Medef (Mouvement des entreprises de France), connaît bien la socialiste Martine Aubry, ministre du Travail, elle a été sa directrice adjointe chez Pechiney, le géant français de l’aluminium, et elle lui a donné des assurances : il s’agit avant tout de discuter.

Et puis Jospin prend la parole. Au bout de quelques minutes, il annonce qu’une loi fixant la durée légale du travail à 35 heures sera applicable à partir du 1er janvier 2000. Le patronat est furax. Un responsable dira : « Il est clair que si on pénalise le travail par rapport à d’autres pays où il n’y a pas de fiscalité ou que les salaires sont bas, vous allez tuer toutes ces industries[2]. » Un autre : « Je suis personnellement scandalisé par la manière dont a été prise la décision des 35 heures. Et je trouve regrettable que le gouvernement qui invite sans cesse les entreprises à la négociation ne se donne pas la peine de l’exemplarité. » Jean Gandois quittera la salle avant la fin de la réunion, déclarant avoir été « berné ». Il démissionnera de la présidence du CNPF trois jours plus tard, estimant qu’il fallait désormais « un tueur » à la tête du patronat[3]. Ce sera Ernest-Antoine Seillière, élu en décembre 1997 avec 82 % des voix sur un programme de guérilla contre le gouvernement. L’organisation changera même de nom : le CNPF deviendra le Medef.

Le Medef négocie

Passée la fureur des premiers jours, le Medef engage le bras de fer : menaces de délocalisations, arguments sur la compétitivité, lobbying intense auprès des parlementaires de droite qui déposeront des milliers d’amendements pour ralentir le processus législatif. La stratégie paie partiellement. Pour faire passer la pilule, le gouvernement consent des contreparties significatives : des exonérations de cotisations sociales pour les entreprises qui jouent le jeu, et surtout une flexibilisation accrue de l’organisation du travail. Concrètement, la durée de 35 heures devient une moyenne annuelle, et non plus une limite hebdomadaire stricte. C’est l’annualisation du temps de travail : les entreprises peuvent désormais faire travailler leurs salariés 48 heures certaines semaines, à condition de compenser sur d’autres périodes. Ce que la loi donnait d’une main, la négociation le reprenait partiellement de l’autre. Par ailleurs, cette RCTT s’accompagne souvent d’un blocage des salaires et d’une intensification du rythme : on travaille moins d’heures, mais plus vite, pour produire autant.

Malgré ces atténuations réelles, les menaces et les pressions, la loi entre en vigueur. Et c’est bien là l’essentiel : pour la première fois depuis des décennies, une mesure de réduction du temps de travail imposée au patronat devient réalité.

Contrairement aux idées reçues, ça a fonctionné 

Contrairement au discours de droite la réduction du temps de travail hebdomadaire à 35 heures a donné des résultats très positifs. Une étude de l’Insee (Institut national de la Statistique et des Études économiques) montre que sur les deux millions d’emplois créés entre 1998 et 2002, 350.000 sont directement imputables à la RCTT. Et cette réduction s’est réalisée sans dégrader la compétitivité des entreprises et sans plomber les finances publiques. En décembre 2014, un rapport parlementaire conclut sans équivoque que les 35 heures ont constitué la politique la plus efficace et la moins coûteuse en matière de création d’emplois depuis les années 1970. Toujours selon l’Insee, les résultats auraient même pu être encore meilleurs si la réforme ne s’était pas accompagnée d’un blocage des salaires et d’une intensification et flexibilisation du travail.

3. Les autres avancées sociales

Le bilan progressiste du gouvernement Jospin ne se limite pas aux 35 heures. En 1999, le Pacs (Pacte civil de solidarité) permet pour la première fois une union légale entre personnes de même sexe, ouvrant des droits concrets en matière de logement, de patrimoine, de fiscalité et de protection sociale. La même année, la loi sur la parité en politique constitue une rupture majeure dans les rapports entre genre et politique.

À cela s’ajoutent l’allongement des délais pour avorter, la création de la couverture maladie universelle (CMU) garantissant l’accès aux soins pour les plus précaires, y compris les étrangers, mais aussi la loi Solidarité et Renouvellement urbain (SRU) qui contraint les communes à disposer d’au moins 20 % de logements sociaux sur leur territoire, sous peine de pénalités financières.

4. L’envers du décor : Jospin, l’ami du marché

Ne nous trompons pas cependant, Jospin n’est pas socialiste. Il le dira : « mon programme n’est pas socialiste ». C’est un social-démocrate libéral. C’est-à-dire qu’il accepte le capitalisme et l’économie de marché, tout en estimant qu’il faut la réguler. Dans les années 1990, après la chute du bloc soviétique, cette ligne semblait raisonnable, et elle était loin d’être impopulaire. C’était l’aube d’internet, l’optimisme économique de l’an 2000, et on n’avait pas encore connu la crise financière, économique et sociale de 2008.

Parallèlement aux avancées sociales, Jospin applique toute une série de politiques qui s’inscrivent dans la logique néolibérale :

  • Il lance une vague inédite de privatisations : Aérospatiale (future EADS, European Aeronautic Defence and Space Company)), Crédit Lyonnais, CIC (Crédit industriel et commercial), Air France, autoroutes du Sud, France Télécom.
  • Quand Danone et Michelin, des entreprises françaises qui engrangent des milliards de bénéfices, annoncent des plans de licenciements massifs, Jospin choisit de ne pas intervenir, estimant que l’État ne peut pas s’immiscer dans les décisions des entreprises privées, avec sa fameuse phrase : « Il ne faut pas attendre tout de l’État. »
  • Face au mouvement des chômeurs de 1997-1998 qui avait vu des dizaines de milliers de personnes occuper des bâtiments administratifs à travers toute la France, réclamant une prime de Noël de 3.000 francs et une revalorisation des minima sociaux, il lâche quelques mini concessions symboliques tout en réprimant et ordonnant l’évacuation des lieux occupés.
  • Sur les sans-papiers, après une première vague de régularisations, il rejette 70.000 dossiers et durcit le discours, au point d’être accusé par les associations de soutien aux sans-papiers et une partie de la gauche d’amalgamer travailleurs clandestins et filières d’exploitation.
  • Il réforme l’UNEDIC (Union nationale interprofessionnelle pour l’emploi dans l’industrie et le commerce), organisme paritaire géré conjointement par les syndicats et le patronat qui gère l’assurance chômage) en renforçant le contrôle des chômeurs et en durcissant les conditions d’accès aux indemnités.

5. Conclusion

Là où Tony Blair, Premier ministre britannique, et Gerhard Schröder, chancelier allemand, ont épousé la mondialisation néolibérale sans contrepartie, Jospin aura tenté de la conduire en lui donnant une dimension sociale. Et les 35 heures, la CMU, le Pacs n’étaient pas que du maquillage : ce furent des avancées concrètes, durables, qui ont amélioré la vie de millions de personnes, et qui, malgré le retour de la droite au pouvoir, sont restées d’application.

Mais ce compromis, à savoir accompagner la mondialisation tout en lui donnant un vernis social, n’a pas tenu très longtemps, et il s’est fracassé dès que la conjoncture économique s’est retournée, notamment avec l’explosion de la bulle internet au début des années 2000. Ne l’oublions pas, le capital n’est pas un partenaire de bonne volonté – c’est un rapport de force social permanent, et le patronat ne renonce jamais définitivement à ce qu’on lui a arraché.

La suite, on la connaît. La droite revient au pouvoir avec Nicolas Sarkozy, avant que le Parti socialiste ne pousse la logique néolibérale jusqu’à son terme, avec un François Hollande qui assumera une politique pro-business décomplexée (cadeaux fiscaux massifs aux entreprises) et un Manuel Valls qui ira jusqu’à déclarer, devant un banc patronal ravi, qu’il faut « aimer l’entreprise ». Plus de compromis, juste la politique du patronat, menée par la gauche, qui finira par donner naissance au Macronisme, c’est-à-dire la même politique de soumission au capital, mais en pire…

Publié le 2 avril 2026.


[1] Pour approfondir, lire « Lionel Jospin, ou le trauma du 21 avril 2002 » par Fabien Escalona et Romaric Godin, 23 mars 2026, Mediapart.

[2] Voir le documentaire : « c’était vraiment mieux sous Jospin ?»

[3] Jospin, l’énigme du conquérant, de Gérard Leclerc et Florence Muracciole, éditions JC Lattès, mai 2001.

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) |  Plus de publications

ARTICLES APPARENTÉS

Laisser un commentaire

Dessins x