Le flou artistique bruxellois

Le flou artistique bruxellois

Présentée à la presse le 12 février, au Parlement le 23 et adoptée le 27, la Déclaration de politique régionale (DPR) du nouveau gouvernement bruxellois a déjà fait couler beaucoup d’encre, à défaut d’en avoir utilisé beaucoup pour l’écrire. En effet, cette DPR est particulièrement brève (24 pages pour 12 thématiques) et pétrie d’intentions floues tout à fait incohérentes avec le contenu du premier et central chapitre budgétaire. Nombre de questions restent ainsi en suspens concernant les impacts budgétaires des très fortes mesures d’économie annoncées mais non détaillées.

La couverture des matières publiques est singulièrement inégalitaire : certaines matières disposent de leur chapitre dédié – comme la propreté – ou font l’objet de détails précis – tel l’urbanisme – alors que d’autres restent confinés au flou artistique – par exemple les enjeux environnementaux, climatiques et énergétiques – ou sont tout simplement absents de la DPR : quid des allocations familiales ? et surtout quid d’une réflexion stratégique institutionnelle pour éviter de réitérer ce chaos de 613 jours sans gouvernement ?

MaTribune.be a interrogé 4 experts de gauche sur des thèmes socioéconomiques de la DPR avec pour mission de résumer en quelques paragraphes l’essentiel des enjeux : le budget, les services publics, l’emploi, l’économie et la cohésion sociale, santé et action sociale. Voici leurs réponses.

1. Chapitre « Budget » : le regard d’Olivier Bonfond, économiste

Au cœur des négociations figurait la situation budgétaire préoccupante de la Région bruxelloise, sur laquelle nous nous sommes déjà penchés ici. Le budget de la Région apparaît donc en premier dans la table des matières de la déclaration de politique régionale du 12 février 2026 sous les traits de la « maîtrise ». En termes de maîtrise, il s’agit surtout d’un budget d’austérité basé sur un retour à l’équilibre budgétaire en 2029, soit un objectif plus strict que les exigences européennes. C’est donc bien un choix d’aller encore plus loin dans l’austérité, pour contenter le partenaire libéral flamand mais avec l’aval des six autres partis membres de la majorité bruxelloise (MR, PS, Les Engagés, Groen, Anders, Vooruit.brussels, CD&V).

L’économie budgétaire est ainsi annoncée à hauteur d’1 milliard d’euros d’ici 2029 sur un budget de 7 milliards. C’est énorme et la répartition de l’effort est clairement austéritaire : 80 % de cet effort serait réalisé via des coupes dans les dépenses et investissements publics, tandis que seulement 20 % le serait par l’optimisation des recettes fiscales et la hausse de tarifs (Stib et parkings). Ce sont d’une part les services publics qui vont trinquer et être définancés. Cela commence déjà par l’annonce de la réduction des effectifs publics via le non-remplacement des départs, ce qui va affaiblir l’administration et les services (y compris à la STIB qui est pourtant un acteur clé de la mobilité et donc de l’emploi également à Bruxelles). Et d’autre part, le secteur associatif va être affaibli par la coupe dans les subventions « facultatives » (- 25 millions annuellement), c’est-à-dire pour la plupart les associations de quartier, la culture de proximité. Ces deux secteurs d’économie vont gravement aggraver la fracture sociale. Dans le même temps, on augmente les dépenses dans la sécurité, la thématique préférée de la droite et l’extrême droite, avec une approche répressive (voir le chapitre 7 de la DPR).

Quant à la fiscalité, sans surprise, les mesures de la DPR favorisent les propriétaires et les classes moyennes supérieures. La baisse annoncée du précompte immobilier bénéficie aux 40 % de propriétaires bruxellois alors que la majorité de la population bruxelloise est locataire. L’élargissement de l’abattement fiscal lors de l’achat d’un bien immobilier jusqu’à hauteur de 800.000 € est un avantage pour l’achat de biens de valeur élevée. La réduction de 1 % de l’impôt sur les personnes physiques est surtout favorable aux actifs et peu redistributive. Clairement, la majorité en place n’envisage pas de nouvelles recettes fiscales (hormis la vignette automobile) ni une quelconque taxation redistributive, notamment en matière d’immobilier spéculatif.

2. Chapitre « Services publics » : le regard de Valérie Demeulemeester, secrétaire fédérale du secteur Amio (administrations et ministères) de la Centrale générale des services publics (CGSP)

Deux pages seulement pour le chapitre qui concerne les services publics (mais curieusement intitulé « Institutionnel »), avec un programme peu inventif et conforme à l’air du temps : les services publics restent manifestement la principale variable d’ajustement budgétaire pour la Région. À mettre en parallèle avec le chapitre « Budget » de la DPR qui précise qu’en matière de réduction des dépenses, 555 millions pèseront sur la seule fonction publique régionale, c’est-à-dire les deux tiers des économies bruxelloises prévues !

Cette déclaration de politique régionale ne comporte aucune vision politique de l’outil public. Les services publics ne sont abordés que sous l’angle purement budgétaire, c’est-à-dire, leur coût supposé pour les finances régionales, sans réfléchir à leurs apports économiques et à leur rôle redistributif auprès des citoyens.

Il n’y a, par ailleurs, aucune clarté sur la proposition de nouvelle structure ni sur la forme future des services publics bruxellois réorganisés en « 4 piliers », dont l’un deviendrait une société anonyme de droit public, à la gestion nettement plus proche du secteur privé. La logique interne de ces piliers n’est pas non plus sans poser question. On n’annonce pas de licenciements secs mais on ne comprend pas bien comment cette « simplification » du paysage administratif de la Région est supposée produire des gains financiers sans toucher au volume du personnel.

Déjà appliqué, et ici reconduit, le moratoire sur l’emploi public – total en 2026 et très important les années suivantes – aura de facto un impact négatif sur la qualité et la rapidité des services rendus au public ainsi que sur la détérioration des conditions de travail et de rémunération du personnel régional bruxellois.

On s’étonne que la réalisation de telles réformes d’ampleur puisse être réalisée manifestement sans moyens humains supplémentaires. Cela apparait irréaliste pour toute personne ayant déjà expérimenté des transformations majeures au sein de services publics. Le rythme paraît également irréaliste au regard de l’engagement annoncé de respecter la concertation sociale.

3. Chapitre « Emploi » : le regard de Samuel Droolans, directeur politique du syndicat socialiste FGTB Bruxelles

Le quatrième chapitre thématique de la DPR est consacré à l’amélioration de l’accès à l’emploi des Bruxelloises et Bruxellois. Dans un contexte où Bruxelles est particulièrement touchée par les conséquences désastreuses de la limitation dans le temps des allocations de chômage décidée par le gouvernement Arizona. Avec plus de 45.000 personnes exclues en 2026, l’emploi constituera bien sûr l’un des principaux défis que devra relever la nouvelle majorité gouvernementale.

L’objectif affiché ? Atteindre 70 % de taux d’emploi d’ici 2030, soit une progression de 5 % par rapport à 2025. Comment ? Par un accompagnement renforcé et dans un délai fortement raccourci des demandeurs d’emploi par l’opérateur public d’emploi Actiris qui devra proposer une solution effective sous forme d’emploi, de stage ou de formation ; par un test linguistique obligatoire dans l’une des deux langues régionales avec obligation de formation en cas d’échec ; par, une réforme des agences locales pour l’emploi et des outils de mise à l’emploi et de formation…

Mais on peine à trouver l’équilibre dans ce chapitre car si les demandeurs d’emploi, avec les exclusions chômage, et Actiris, avec des objectifs très ambitieux en termes d’accompagnement, sont fortement responsabilisés dans la résolution de la crise de l’emploi à Bruxelles, les employeurs restent au balcon. Quels engagements de leur part en termes de respect de leurs obligations de formation, de transmission des offres d’emploi, d’offres de stage, de non-discrimination … ? Quel sera l’impact des importantes économies budgétaires annoncées dans les programmes d’emploi et les partenariats ? Sur les emplois ACS indispensables au fonctionnement de nombreuses ASBL ? Quid de la qualité de l’emploi bruxellois et du renforcement de l’inspection sociale à Bruxelles ? Augmenter le taux d’emploi ne peut et ne doit pas se faire via une détérioration des conditions de travail !

On s’interroge notamment sur la priorité de lutte contre la discrimination à la (seule) embauche, et non à toutes les discriminations, y compris dans l’emploi, c’est-à-dire tout au long du parcours professionnel. On regrette de ne rien lire sur l’un des freins majeurs à l’accès à l’emploi et à la formation, qui touche particulièrement les femmes à Bruxelles, celui de la faible disponibilité de places accessibles dans les crèches. Ce qui rappelle le nécessaire renforcement des politiques de gender mainstreaming des politiques d’emploi et de formation, c’est-à-dire l’attention portée à la dimension genrée des politiques publiques.

Enfin, des réponses crédibles au défi bruxellois de l’emploi ne pourront être apportées qu’en s’appuyant sur les interlocuteurs sociaux, et donc en respectant la concertation sociale, que le gouvernement bruxellois ne mentionne pas. 

4. Chapitre « Économie » : le regard de l’économiste Olivier Bonfond sur la création d’une « zone franche urbaine »

La création d’une « zone franche urbaine » autour du Port de Bruxelles et du site d’Audi-Forest est présentée officiellement comme une stratégie de « reconquête industrielle ». Elle repose sur trois leviers. Un levier fiscal, avec un allègement du précompte immobilier et une réduction des droits d’enregistrement, conditionnés à la création d’emplois locaux, à des investissements productifs et à des performances énergétiques ; un levier administratif, avec une procédure accélérée (fast-track) et un guichet unique centralisant permis et démarches ; et un levier « humain », avec une cellule spéciale d’Actiris et des formations qualifiantes adaptées aux besoins des entreprises.

Sur le papier, cette stratégie d’attractivité territoriale paraît globale, voire cohérente. Mais plusieurs critiques sont à formuler. Premièrement, avec cette baisse ciblée d’impôts pour les entreprises, ce sont encore des cadeaux fiscaux aux entreprises, le tout habillé en « politique de relance ». Pourquoi la Région se prive-t-elle ainsi de potentielles recettes fiscales dans un contexte budgétaire si tendu ? Deuxièmement, on mobilise une fois de plus les forces du service public au profit des investisseurs privés. Troisièmement, le risque d’effet d’aubaine est grand : comme le souligne l’économiste Marek Hudon, les expériences passées montrent que ces dispositifs déplacent souvent l’activité plutôt qu’ils ne la créent. Quatrièmement, aucune précision n’est fournie concernant les emplois annoncés : nature des contrats, niveau salarial, conditions de travail, durabilité des activités implantées. Enfin, des interrogations subsistent quant au maintien du contrôle environnemental, à la concertation publique et aux exigences sociales si les procédures sont accélérées.

En 2014, l’Institut wallon de l’Évaluation, de la Prospective et de la Statistique (Iweps) avait émis de sérieux doutes sur l’utilité du mécanisme des zones franches mis en place dans le cadre du plan Marshall de la Région wallonne. Il invitait alors l’autorité publique à « reconsidérer l’opportunité de poursuivre cette politique sous sa forme actuelle » (sic).

Tout dépendra de la volonté et capacité réelle des pouvoirs publics à contrôler et faire respecter les engagements annoncés par les entreprises avec de réelles sanctions en cas de non-respect. La durée des investissements sera également déterminante : sans ancrage dans le temps, il y a un fort risque d’implantations opportunistes au détriment d’un véritable redéploiement industriel durable. En l’état, le dispositif correspond à un modèle de politique industrielle libérale incitative (donc passive) fondée sur des avantages et des facilités accordés au secteur privé, plutôt qu’à une industrialisation pilotée par un investissement public massif.

5. Chapitres « Social, santé et cohésion sociale » : le regard d’Éric Buyssens du syndicat socialiste bruxellois

Les chapitres consacrés à la cohésion sociale, l’action sociale et la santé dans les déclarations de politique régionale et communautaire (puisque ces compétences personnalisables sont exercées par les commissions communautaires) ancrent à gauche dans ses intentions, beaucoup moins dans sa réalité budgétaire, ce nouvel accord de majorité, arraché comme on le sait dans la douleur. L’accord reprend pour l’essentiel les préoccupations portées durant les négociations successives par les syndicats et les mutualités. Clairement, la nouvelle majorité ne s’inscrit pas en rupture, sur le plan social, avec les politiques des gouvernements précédents. Les principes du plan social santé intégré sont ainsi confirmés, à savoir l’intégration, le décloisonnement et l’approche territoriale des dispositifs socio-sanitaires déployés à Bruxelles.

La majorité tente à plusieurs reprises de rassurer les travailleurs et les travailleuses du non-marchand, en faisant du secteur associatif un pilier de la cohésion sociale et en s’engageant à pérenniser les moyens alloués aux pouvoirs locaux, aux CPAS, à leurs hôpitaux et maisons de repos. Toutefois, l’accord reste assez évasif et se limite surtout à des déclarations de principes, qui peuvent s’opposer à des réductions budgétaires annoncées dans d’autres chapitres. Certes les dotations financières des commissions communautaires qui ont en charge la santé et l’aide aux personnes semblent préservées, indexation comprise, mais l’accord budgétaire n’en prévoit pas moins une réduction de 25 millions de subsides dits « facultatifs » aux acteurs de terrain. Et il n’indique pas les arbitrages budgétaires qui seront requis par l’ampleur des besoins et la limitation drastique des moyens …

Tout va se jouer maintenant dans le cadre de la concertation sociale. En effet, le nouveau gouvernement est tenu de réunir rapidement les interlocuteurs sociaux interprofessionnels pour fixer les priorités partagées de la législature. Il devra ensuite rencontrer les secteurs du non-marchand pour négocier l’évolution des conditions salariales, ainsi que les mesures de promotion de l’emploi et de la formation. Les syndicats de la fonction publique devront, cette fois-ci, être associés ; évitons comme par le passé de laisser à la traîne les travailleurs et travailleuses des services publics de santé et d’aide aux personnes. Surtout que les licenciements pleuvent à tour de bras dans les hôpitaux publics. Y aurait-il un gouffre entre les belles déclarations d’intention et la pratique ?

Publié le 6 mars 2026.

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