Du 26 au 29 mars, la Première Conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples a réuni des milliers de militants de plus de quarante pays. Un signal fort, dans un monde où l’extrême droite avance à visage découvert.
Symbole d’un retour aux sources de l’altermondialisme
C’est en janvier 2001, à Porto Alegre au sud du Brésil, que le Forum social mondial avait initié une nouvelle étape dans la lutte contre le néolibéralisme, autour d’un slogan simple mais puissant : « un autre monde est possible ». Un quart de siècle plus tard, c’est dans cette même ville du Rio Grande do Sul que des milliers d’activistes, syndicalistes, féministes, écologistes, intellectuels et militants politiques venus des cinq continents se sont retrouvés pour tenter de construire une réponse collective à la montée du fascisme et à l’offensive globale de l’extrême droite.
Parmi les signataires de l’appel à la conférence, on trouvait des figures aussi diverses que la prix Nobel de littérature Annie Ernaux, l’ex-leader travailliste britannique Jeremy Corbyn, l’homme politique français Jean-Luc Mélenchon, l’eurodéputée française Rima Hassan, l’économiste haïtien Camille Chalmers, ou encore João Pedro Stédile, dirigeant du Mouvement des sans-terre brésilien (MST[1]). Cette diversité reflète la volonté explicite de construire un front large, sans effacer les désaccords, mais en identifiant les ennemis communs.
Une menace néofasciste bien réelle
Pour comprendre pourquoi cette conférence était utile et nécessaire, il suffit de regarder le monde tel qu’il est. L’administration Trump, revenue au pouvoir aux États-Unis, y applique une politique de nationalisme exacerbé, de suprémacisme et de répression contre les populations non blanches, au moyen de la milice ICE. Le salut nazi d’Elon Musk lors de l’investiture de Trump symbolise parfaitement ce basculement décomplexé. En Russie, le régime de Poutine présente des caractéristiques très proches de celui de Washington. En Europe, l’extrême droite menace d’accéder au pouvoir dans la majorité des États, voire y est déjà (en Hongrie et Italie par exemple). En Inde, Modi gouverne selon une idéologie hindouiste radicale et islamophobe. En Israël, le gouvernement Netanyahu mène un génocide à Gaza depuis plus de deux ans et demi, soutenu inconditionnellement par les États-Unis et sans sanction internationale ni européenne. En Amérique latine, après Bolsonaro et Milei, c’est désormais le Chili de Kast et l’Équateur de Noboa qui basculent également dans la mouvance d’extrême droite. Au Brésil, pays hôte de la conférence, l’extrême droite prépare son retour avec la présidentielle de novembre prochain. L’extrême droite brésilienne a été au pouvoir de 2019 à 2023 avec Jair Bolsonaro comme Président. Il est actuellement en prison pour tentative de coup d’État et tentative d’assassinat de Lula. Si ce dernier était battu aux prochaines élections présidentielles, les conséquences pour l’ensemble du continent seraient très importantes, tout comme le serait, pour l’Europe, une victoire du Rassemblement national en France en 2027.
Ce tableau n’est pas celui d’une simple poussée populiste conjoncturelle. C’est une offensive coordonnée que le sociologue français Ugo Palheta documente dans son ouvrage « La nouvelle internationale fasciste ». Il analyse la circulation des idées, les alliances transnationales, le rôle des mécènes dans le déploiement de cette mécanique de la haine. La Conservative Political Action Conference (CPAC) rassemble chaque année les droites radicales du continent américain. Le forum de Madrid, lancé par le parti espagnol Vox, joue un rôle similaire pour l’Europe. Ces forces disposent de financements, de relais médiatiques, de soutiens dans les grandes entreprises technologiques. Elles s’organisent, elles communiquent, elles gagnent (pas toujours, fort heureusement). La gauche, elle, n’avait pas encore commencé à internationaliser sa riposte. C’est précisément ce retard que Porto Alegre 2026 entendait combler.
8.000 personnes dans les rues, et 3 jours de travaux
La conférence s’est ouverte par une manifestation qui a rassemblé près de 8.000 personnes dans les rues de Porto Alegre, un chiffre qui montre que l’événement a dépassé le cadre des initiés. Durant trois jours, 150 activités autogérées et 11 conférences plénières ont permis à des délégations de plus de quarante pays d’échanger analyses, stratégies et expériences. Les discussions ont porté sur le renforcement des mouvements sociaux, féministes et syndicaux, sur les moyens de contrer les discours et les actions de l’extrême droite, mais aussi sur la nécessaire solidarité avec Gaza, la lutte contre le négationnisme climatique, ou encore les liens entre mouvements sociaux et politiques.
Cette conférence a également réaffirmé qu’il n’y a aucune fatalité à la victoire de l’extrême droite. Car s’ils manquent encore de coordination, les mouvements progressistes et de gauche sont loin d’être inexistants. La semaine même où se tenait la conférence, plus d’un million de personnes descendaient dans les rues en Argentine pour défier le président Milei, des dizaines de milliers manifestaient au Royaume-Uni contre la montée de l’extrême droite et des millions d’Américains se rassemblaient dans des centaines de villes dans le cadre du mouvement « No Kings », qui dénonce les dérives autoritaires du régime Trump.
Une charte et un agenda commun de luttes
La conférence s’est clôturée par l’adoption en assemblée générale d’une charte qui fixe les contours d’un engagement collectif. Son diagnostic est sans ambiguïté : le système capitaliste-impérialiste traverse une crise profonde, et sa réponse à ce déclin est la promotion du fascisme, l’imposition de politiques néolibérales et des agressions militaires contre les nations qui refusent de se soumettre. Face à cela, la Déclaration appelle à une convergence de toutes les forces prêtes à défendre les classes travailleuses, les paysans, les migrants, les femmes, les personnes LGBTQ+, les peuples autochtones et la nature.
Il ne s’agit pas de créer une nouvelle Internationale, une structure centralisée avec un programme unique imposé à tous. Il s’agit de construire un espace de coordination, de convergence et de mobilisation commune, souple, pluriel, capable d’articuler des luttes très différentes sans les hiérarchiser.
La Déclaration exprime sa solidarité notamment avec : la lutte du peuple palestinien ; le peuple cubain, face au blocus criminel imposé par les États-Unis ; le peuple vénézuélien, dont le président Nicolás Maduro a été enlevé et emprisonné dans le cadre d’une ingérence étrangère flagrante[2] ; le peuple haïtien, victime des mêmes ingérences ; les peuples du Sahara occidental et de Porto Rico dans leur lutte pour l’autodétermination.
Elle appelle également à des mobilisations autour de plusieurs échéances : les VIIèmes Rencontres écosocialistes internationales à Bruxelles en mai prochain, le contre-sommet du G7 en juin à Genève, le Sommet contre l’OTAN en Turquie en juillet 2026, et le Forum social mondial à Cotonou (Bénin) en août.
Un premier pas sur le long chemin à parcourir
Le CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), l’une des chevilles ouvrières de cette initiative, a été le premier à le reconnaître : cette conférence est un premier pas et non une victoire. Les défis à relever restent très importants : la fragmentation des gauches, leurs désaccords stratégiques profonds, leur difficulté à parler aux classes populaires qui votent aujourd’hui pour l’extrême droite…
Pour autant, une dynamique est enclenchée. Des organisations qui ne se parlaient pas se sont rencontrées. Des agendas ont été harmonisés. Des solidarités ont été réaffirmées. Et une charte rassembleuse qui dit clairement : face à la barbarie, nous levons la bannière de la solidarité internationale, de la lutte des peuples et d’un avenir socialiste, écologique, démocratique, féministe et antiraciste.
Porto Alegre 2026 a montré que la gauche mondiale est capable de se rassembler. Il lui reste maintenant à prouver qu’elle est capable d’agir ensemble et de peser sur le cours des choses.
Publié le 13 avril 2026.
[1] Créé en 1984, le MST compte aujourd’hui plus de vingt mille membres. Son objectif principal est de faire en sorte que les paysans puissent avoir un accès à la terre. Afin de faire pression sur l’État pour que celui-ci procède à des expropriations, le MST pratique l’occupation des terres et la création de campements, s’appuyant notamment sur une loi brésilienne qui stipule que toute la terre qui n’accomplit pas sa fonction sociale doit être expropriée. Le MST a réussi à donner l’accès à 7,5 millions d’hectares de terre à plus de 400.000 familles.
[2] Lire notre dossier sur le Venezuela


