Quand le milliardaire américain Warren Buffett a déclaré, il y a quelques années, qu’il existait « bel et bien une guerre des classes mais c’est ma classe, la classe des riches qui fait la guerre et c’est nous qui gagnons », il donnait la meilleure définition de ce hold-up social qui, en dépouillant la classe ouvrière de son rapport de force dans la redistribution des richesses qu’elle produit, a permis au capitalisme d’engranger des profits insensés.
Sommaire
Pourquoi il faut augmenter les salaires (partie 1/3) à à lire ici
1. On ne modère que ce qui est excessif !
2. La « loi de 96 » ou la légalisation du chantage
3. Changement de paradigme
4. Le travail n’est pas un coût
Pourquoi il faut augmenter les salaires (partie 2/3) à à lire ici
1. La cotisation sociale n’est pas une charge, c’est du bonheur
2. Le salaire brut, c’est notre force !
Pourquoi il faut augmenter les salaires (3/3)
1. Toujours plus riches
2. Le casse du siècle
3. Et l’avenir ?
On l’a vu dans le dernier épisode sur la formation des salaires, le salaire n’est donc qu’un pourcentage reçu par le travailleur sur la richesse qu’il a produite.
Si le salaire brut n’augmente pas, mais que la richesse produite est en progression, c’est alors la part des salaires dans la richesse globale qui est de plus en plus mince. Et cela pose question.

1. Toujours plus riches
Des salaires qui évoluent moins vite que la productivité, c’est tout bénéfice directement pour le capital. Mais cela devrait être un sérieux avertissement car la consommation et la demande des ménages se réduisent d’autant, freinant la dynamique économique…
Au point qu’actuellement, on ne peut plus parler de déséquilibres mais bien d’inégalités. La phrase choc du dernier rapport d’Oxfam est devenue emblématique du clivage de ces inégalités : huit hommes possèdent autant que la moitié de la population mondiale ! Elle signifie que les 1 % les plus riches empochent 82 % des richesses créées l’an dernier, la moitié la plus pauvre de l’humanité n’en voyant pas une miette…
Elle pointe du doigt une réelle injustice et l’impasse de l’évolution de nos sociétés. En effet, ce chiffre montre que derrière l’accaparement des richesses, chaque jour des millions de personnes, partout dans le monde, meurent de pauvreté et croulent sous la misère la plus éhontée.
En se basant sur les chiffres du Rapport sur les inégalités mondiales, l’économiste Michel Husson démontre que la part toujours plus grande des richesses allant aux 10 % les plus riches dépend de deux facteurs :
- La baisse de la part des salaires dans le partage de la valeur ajoutée. C’est le socle du creusement des inégalités et la première de celles-ci.
- La détention d’actifs financiers, largement non soumis à l’impôt, qui permet de capter une grande partie du profit global.
Ainsi, les entreprises ont utilisé leurs profits, non pour développer leur compétitivité – renouveler leurs équipements, investir dans la recherche, former leurs travailleurs – mais pour rémunérer des actionnaires et doper la spéculation boursière. Un véritable gaspillage des ressources…

Aujourd’hui, notre société donne le spectacle scandaleux d’une explosion de richesse (pour ceux qui font partie des détenteurs de capitaux) voisinant avec une déliquescence des infrastructures (routes, voies ferrées, justice, prisons…) et une explosion de la pauvreté. Il faut augmenter les salaires !
2. Le casse du siècle
Le Français François Ruffin utilise le mot de hold-up à bon compte. En effet, le capital a opéré le casse du siècle sur les revenus du travail en vampirisant à son seul profit entre 5 et 10 % de la richesse produite.
Sur le graphique ci-dessous, ce qui se trouve au-dessus de la courbe est la part de cette richesse qui revient au capital sous forme d’actions ou de revenus immobiliers. Ce qui se trouve en dessous de la courbe est le pourcentage du PIB qui revient aux salariés belges.

De 56 % au début des années 80 (début du néolibéralisme), les salariés belges ne perçoivent plus en 2017 que 49,2 % de la richesse qu’ils créent. Et le hold-up saute aux yeux lorsque l’on prend conscience des chiffres. La « perte » de plus de 6 points du PIB représente entre 35 et 40 milliards transférés des travailleurs vers les détenteurs du capital[1] !

De 2014 à 2018, les mesures austéritaires (blocage des salaires, saut d’index, tax shift, pensions à 67 ans, dégressivité du chômage, etc) mises en place par le gouvernement Michel (N-VA/MR/ CD&V/Open VLD) ont contribué à transférer environ 2 % du PIB des salaires vers le capital ! Pour la première fois, la part des salaires dans la richesse nationale est tombée sous la barre des 50 %. Moins de la moitié de la richesse produite en Belgique ! En quatre ans, cela représente une baisse de neuf milliards d’euros ! Dans le même temps, les profits des entreprises ont accru de 2,7 %, soit une hausse de 12 milliards d’euros !

On peut en déduire que si les salaires avaient évolué de la même manière que la productivité, au cours de ces 20 dernières années, en Belgique, les augmentations salariales auraient été deux fois supérieures. Ou bien le temps de travail se serait considérablement réduit. Les travailleurs n’ont pas leur dû : il faut augmenter les salaires !
3. Et l’avenir?
Le retour de la N-VA au gouvernement fédéral va approfondir ces mesures néolibérales et renforcer encore davantage la toute-puissance du capital…
Est-ce la société dans laquelle nous voulons vivre et à laquelle nous souhaitons contribuer ? Ou choisissons-nous la solidarité et la capacité contributive de chacun aux besoins de tous pour une meilleure répartition des richesses ? Les outils de cette redistribution sont connus et reconnus : la négociation collective, la fiscalité fortement progressive, la protection sociale et les services publics.
Assurer un haut niveau de prestation sociale, ce n’est pas « dépenser un pognon de dingue ». C’est, au contraire, permettre de vivre dignement et d’envisager son avenir avec confiance. Au bout de l’horizon indépassable du marché, il y a toujours un soleil qui se lève…
Rémunérer de manière juste le travail, ce n’est pas « un coût ». C’est, au contraire, un investissement dans l’avenir, la reconnaissance des qualifications, des savoir-faire, du travail créateur de richesse.
Voilà pourquoi il faut affirmer à nouveau avec force et fierté : il faut augmenter les salaires !
[1] Le PIB de la Belgique est en 2023 de 585 milliards d’euros. Voir B. Bauraind, « Part salariale des Belges », août 2018, http://www.gresea.be/Part-salariale-des-belges.
