Quelle mémoire collective aurons-nous ?

Quelle mémoire collective aurons-nous ?

Le vrai visage de l’histoire n’apparaît que le temps d’un éclair. On ne retient le passé que comme une image qui, à l’instant où elle se laisse reconnaître, jette une lueur qui jamais ne se reverra.

Walter BENJAMIN, Sur le concept d’histoire.

Photo : Commémoration de la révolte de 1886 à Roux, 27 mars 2025 @Pierre Vermeire.

L’histoire demeure un acteur constant et actif des événements politiques contemporains, pensons, par exemple, aux conflits israélo-palestinien ou russo-ukrainien… On peut donc légitimement s’interroger sur l’usage qu’en fera le nouveau gouvernement fédéral belge mené, pour la première fois, par un nationaliste flamand qui n’est pas issu du pilier chrétien. Quelques déclarations récentes évoquées ultérieurement dans cet article fournissent déjà certaines indications.

L’importance actuelle de l’histoire dans quasi tous les médias témoigne qu’un besoin social – réel ou fabriqué, peu importe – existe. Les émissions de vulgarisation se multiplient à la radio, à la télévision et sur la toile, plusieurs médias papier ou audio-visuels sont même exclusivement dédiés à l’histoire. Le passé et son interprétation pèsent sur les acteurs d’aujourd’hui, l’histoire « ancienne » conserve très souvent une fonction légitimatrice des engagements du temps présent.

1. Batailles mémorielles

La campagne législative de juin-juillet 2024 en France a vu la gauche se référer explicitement au Front populaire de 1936 accompagné d’un rappel incessant (mais partiellement vain ?) des racines historiques profondes du lepénisme. La plupart des droites populistes européennes attribuent une place importante aux questions historico-mémorielles afin de réécrire justement certaines pages de l’histoire. Éric Zemmour tente ainsi constamment de réhabiliter Philippe Pétain et le régime de Vichy (1940-44) et de polariser les débats sur des questions historiques clivantes (par exemple l’indépendance de l’Algérie). 

David Broder, le correspondant en Europe de la revue américaine de gauche radicale Jacobin, connait bien le cas italien. Lorsque Giorgia Meloni (du parti Fratelli d’Italia) arrive en politique dans les années 1990, il a constaté que l’enjeu politique n’est pas d’héroïser les fascistes, mais plutôt de les présenter comme des victimes. Fratelli d’Italia s’inspira en cela de ce qui se fait déjà ailleurs en Europe, comme en Pologne, en Hongrie ou en Lituanie, sans mentionner l’Ukraine. Pour Meloni, 1945 n’était pas une libération, mais le moment où les communistes profitent de la défaite de l’Italie pour tenter d’imposer une dictature pire que le fascisme. C’est une vision de l’histoire auto-indulgente, qui met sur le même plan les victimes du fascisme et les « victimes » fascistes. À travers ce discours, les responsabilités du fascisme italien sont totalement effacées.  

De même, selon Médiapart, l’AfD a mené, dans le cadre des élections fédérales anticipées du 23 février 2025, une véritable guerre mémorielle tous azimuts, notamment au sujet de la « culpabilité» allemande concernant les deux conflits mondiaux du XXe siècle.

2. Un outil au service des puissants ?

Rappelons que tout le monde peut, d’une manière ou l’autre, écrire sur l’histoire et cela bien plus facilement que, par exemple, sur la physique quantique. En ce sens, la question inaugurale posée en 1975 par la revue française Les Révoltes logiques « emmenée » notamment par Jacques Rancière : « Quelle mémoire aurons-nous ? » reste fondamentale.

L’histoire est un art ancien tandis que la science historique et l’historiographie sont finalement assez récents, deux siècles tout au plus. Elle fut très longtemps conçue comme une sorte de fable « moralisante », même si elle n’était pas dénuée pas d’arrière-pensées politiques. Lorsqu’il rédige Les vies des douze Césars au début du IIe siècle, le haut fonctionnaire Suétone est un proche de l’Empereur romain Hadrien. Il crée, par ses récits biographiques, une sorte d’histoire continue de Rome depuis 150 ans mais en oubliant Trajan, le prédécesseur de son maître, dont ce dernier prenait le contrepied politique.

3. Il n’y a pas d’histoire scientifiquement neutre !

La question de l’objectivité supposée ou désirée de l’histoire fut posée à partir du XIXe siècle. L’historien et résistant français prochainement panthéonisé Marc Bloch (1886-1944) considérait que les jugements de valeur n’avaient pas de place en histoire.

Ce point de vue demeure contestable, il ne peut y avoir de recherche historique sans valeurs, d’histoire purement scientifique. La recherche d’une « vérité historique » sans ambiguïté est un leurre. La plupart des historiens contemporains admettent que la recherche historique ne peut négliger deux outils essentiels : l’empathie et l’imagination, ce qui n’empêche pas la rigueur scientifique. Est-il d’ailleurs possible d’étudier d’une manière parfaitement froide et scientifique des faits historiques toujours douloureux pour une population ?

Le philosophe Walter Benjamin (1892-1940) nous mettait d’ailleurs déjà en garde en 1940 : « Or quiconque domine est toujours héritier de tous les vainqueurs. Entrer en empathie avec le vainqueur bénéficie toujours, par conséquent, à quiconque domine. Tous ceux qui, jusqu’ici, ont remporté la victoire participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps des vaincus d’aujourd’hui, […] le sujet du savoir historique est la classe combattante, la classe opprimée elle-même ! »

4. L’histoire et le pouvoir

L’histoire est un enjeu politique, en Belgique et en Wallonie comme partout ailleurs. L’historien Guillaume Mazeau considère que : « l’histoire se fera toujours rattraper par son arrimage au présent et par sa dimension politique (…) Elle est un bien commun sur lequel se fondent les communautés politiques [1]

Depuis ce 4 février 2025, la Belgique fédérale a à la tête de son gouvernement un historien de formation, issu d’une famille nationaliste flamande. Cet événement pourrait bientôt donner lieu à certaines « révisions » de l’histoire officielle belge (ou belgo-flamandisée ?), voire à une bataille mémorielle dont on ne mesure pas encore la portée. Il n’est pas question ici du pédigrée familial des principaux dirigeants de la N-VA (ou d’ailleurs de celui des dirigeants des autres partis au gouvernement), mais bien de leur attitude concrète.

Rappelons d’abord que la N-VA siège au Parlement européen dans le même groupe que les élus du parti de G. Meloni ainsi que d’anciens disciples du Français Éric Zemmour, celui des Conservateurs et réformistes européens (CRE). Groupe dans lequel siègent également et notamment leurs collègues du PiS de Pologne, où le récit sur l’histoire nationale reste un enjeu politique décisif.

5. Des attitudes historiques interpellantes

Déjà en 2007, lorsque le bourgmestre sp.a d’Anvers Patrick Janssens s’était excusé au nom du collège communal pour l’implication de l’administration communale et de sa police dans la déportation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, Bart De Wever avait considéré ces excuses comme « gratuites ».

Plus récemment, durant la précédente législature et s’inspirant des Pays-Bas, la N-VA, certes soutenue par la plupart des partis politiques flamands, a activement contribué à l’adoption d’un « Canon de Flandre » dont l’objectif déclaré est de renforcer la mémoire collective du peuple flamand. Bruno De Wever, lui aussi historien et frère ainé du Premier ministre, y voit essentiellement « un projet politique » destiné à la construction de la nation flamande.

Le député fédéral N-VA Michael Freilich, par ailleurs ex-rédacteur en chef du magazine Joods Actueel, a demandé le 20 février 2025 la confiscation de l’équivalent des 50,7 millions de francs belges payés entre 1942 et 1944 par le IIIe Reich à la SNCB pour la déportation vers les camps de la mort des Juifs et des Roms. Selon lui, cet argent pourrait être ensuite utilisé pour mieux protéger la communauté juive face aux menaces qui pèsent sur elle ainsi que pour aider les associations impliquées dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Serait-ce un bel exemple de politique mémorielle mise au service d’autres objectifs, par exemple, le démantèlement d’une SNCB décidemment toujours beaucoup trop « nationale » pour son parti ?

Ajoutons à ce panorama une autre question mémorielle. Début 2024, la famille libérale, MR en tête, bien aidée par la N-VA, le VB et le CD&V, a délibérément œuvré à ce que le rapport de la Commission spéciale parlementaire sur le Passé colonial belge, faisant plus de 700 pages et accompagné de 128 recommandations, se clôture par un cinglant désaccord politique. Tout cela après deux ans et demi de travail, 300 auditions et plusieurs missions en Afrique centrale ! D’éventuelles excuses (ou dédommagements) à adresser aux populations colonisées pour les violences, le racisme, les discriminations, le pillage des ressources nées de la colonisation belge seront certainement enterrées pour la présente législature.

Tous ces exemples montrent que les questions historico-mémorielles feront, elles-aussi, partie des nombreuses batailles à livrer dans les prochains mois et années. L’histoire de la Wallonie possède des spécificités saillantes, notamment le développement précoce (vers 1800) d’un prolétariat puissant qui s’exprima par le biais de multiples médias, manifestations, grèves et révoltes. Il en résulta l’émergence d’une organisation principalement sociale-démocrate (mais pas que), y compris syndicalement, parmi les plus puissantes au monde. Celle-ci força l’État belge à adopter à partir de l’insurrection populaire du printemps 1886 des normes politiques, économiques et sociales enfin favorables aux travailleurs et travailleuses. Cette histoire déjà fréquemment ignorée, voire occultée, par la plupart des dirigeants politiques wallons (y compris de gauche !) risque bel et bien d’être définitivement effacée dans le cadre belge. Il est donc plus qu’urgent de faire connaitre nos propres formes d’histoire(s) et de mémoire(s) ouvrière et wallonne avec notre propre langage, des exemples existent déjà, on peut notamment citer le site web connaitrelawallonie.wallonie.be.

Dans ce contexte menaçant, verra-t-on donc s’imposer cette vision mémorielle, évidemment de droite, et principalement au service des ambitions nationales flamandes ?


[1] G. Mazeau, Histoire, Éditions Anamosa, 2020.

François André
Coordinateur de la formation syndicale à l'IRW-CGSP |  Plus de publications

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