Un gouvernement bruxellois après 613 jours ? Non, peut-être !

Un gouvernement bruxellois après 613 jours ? Non, peut-être !

Illustration : « Les iris », linogravure par Eric Schelstraete

Le soir du 12 février 2026 marquait la fin de la plus longue crise politique de la Région bruxelloise. En effet, après 613 jours écoulés depuis les élections régionales du 9 juin 2024, sept partis (le MR, le PS, Les Engagés, Groen, Anders, Vooruit et le CD&V) sont tombés d’accord pour former un gouvernement régional après un conclave qui les a réunis du 10 au 12 février 2026. Revenons sur les éléments marquants de ce long blocage.

Mais d’abord, quels sont les rapports de force issus de l’élection régionale bruxelloise du 9 juin 2024 ? Elle est marquée par l’arrivée du MR en tant que premier parti dans le collège français. Le PS se situe en deuxième position. Le PTB continue de renforcer sa position tandis que Les Engagés se renforcent. Les deux grands vaincus sont Écolo et Défi. En termes de sièges cela donne 20 sièges pour le MR (+7), 16 pour le PS (-1), 15 (+5) pour le PTB, 8 (+2) pour Les Engagés, 7 (-8) pour Écolo, 6 (-4) pour Défi.[1]

Côté néerlandophone, Groen conserve ses 4 sièges, demeurant le premier parti dans le groupe néerlandais. Il est suivi par la Team Fouad Ahidar qui, avec ses 3 sièges pour sa première apparition, constitue la surprise de ce scrutin.  La N-VA, l’Open VLD (baptisé aujourd’hui Anders) et Vooruit.brussels (anciennement one.brussels-sp.a) perdent chacun 1 siège, passant tous de 3 à 2 sièges. Le PVDA (pendant néerlandophone du PTB) garde 1 siège, comme le CD&V. Le VB (Vlaams Belang) gagne 1 siège passant de 1 à 2[2]. À part Groen, très stable, on constate donc une diversification et une fragmentation croissante du paysage politique néerlandophone bruxellois.

1. Les divers rebondissements dans la longue négociation bruxelloise

La Région bruxelloise a connu la plus longue crise de son histoire (plus de 600 jours). Rappelons que, traditionnellement, les deux groupes linguistiques négocient chacun une majorité dans un premier temps, les négociateurs des deux groupes se rencontrent ensuite pour former une majorité régionale réunissant les deux communautés. Cette fois, cette procédure n’a pu fonctionner comme à l’accoutumée, en raison de deux facteurs : d’une part, la grande fragmentation des forces politiques néerlandophones issue des élections, d’autre part des vetos opposés par des partis francophones à la présence de certains partis néerlandophones dans la majorité bruxelloise. Ainsi le PS a annoncé un veto catégorique à la participation de la N-VA à une majorité régionale bruxelloise alors que l’intégration de la Team Fouad Ahidar (TFA) dans celle-ci posait un réel problème à des partis tels que le MR ou Défi. Dès le début donc, il était clair qu’en se passant de la TFA, il faudrait associer au moins quatre partis néerlandophones alors que les néerlandophones n’ont droit qu’à 3 postes exécutifs (deux ministres et un secrétaire d’État).

Dès le 10 août 2024, le MR, le PS et Les Engagés entrent officiellement en tripartite côté francophone et commencent à négocier le budget. La majorité absolue dans le groupe linguistique français est fixée à 37 sièges sur 72. Ces trois partis comptent 44 sièges, soit une large majorité. Compte tenu de sa première place obtenue lors des élections, le MR doit occuper le poste de ministre-président, celui-ci devant être confié à sa tête de liste David Leisterh, lequel prend la main des négociations. Toutefois, le 12 septembre, il apparaît qu’aucune majorité ne se dessine côté néerlandophone. Le Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale effectue donc sa rentrée officielle sans gouvernement.

Les contraintes de formation d’un gouvernement bruxellois

Le gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale est composé de cinq membres élus par le Parlement. Il ne faut pas appartenir au Parlement de la Région pour être élu au gouvernement. Le président excepté, le gouvernement régional bruxellois comprend deux ministres issus du groupe linguistique français et deux ministres du groupe linguistique néerlandais. Le 5 mai 2003, une loi a été votée qui garantit la présence de personnes de sexes différents dans les gouvernements régionaux et communautaires. Les candidats au gouvernement sont élus s’ils sont présentés sur une même liste signée par la majorité absolue des membres du Parlement comprenant la majorité absolue des membres de chaque groupe linguistique. Si un accord n’est pas intervenu, les présentations de candidats doivent être signées par une majorité absolue des membres du groupe linguistique auquel ils appartiennent. Il faut donc une majorité dans chaque groupe linguistique pour élire un gouvernement régional bruxellois complet. Sur proposition du gouvernement, le Parlement élit également trois secrétaires d’État régionaux dont un au moins appartient au groupe linguistique le moins nombreux, selon la même procédure que celle prévue pour les membres du gouvernement.

Les élections communales du 13 octobre 2024 confortent plus ou moins les tendances générales constatées lors du scrutin de juin : progression modeste des listes de tendance MR ou Les Engagés, maintien du PS. Elles entrainent des tensions entre le MR et les socialistes qui se disputent des mayorats.

En décembre, les néerlandophones annoncent leur volonté d’une coalition associant, côté flamand, Groen, Vooruit, l’Open VLD et la N-VA. Mais le PS bruxellois maintient son exclusive envers la N-VA qu’il refuse de voir monter à bord de la majorité bruxelloise, ce qui aurait pour impact de tirer un peu plus à droite le gouvernement bruxellois alors que le Parlement issu des élections de juin 2024 est davantage marqué à gauche.

Le 21 février 2025, David Leisterh indique par communiqué faire « un pas de côté » en tant que formateur bruxellois francophone, attribuant l’échec des négociations au PS qu’il invite à « prendre ses responsabilités », c’est-à-dire à prendre l’initiative des négociations au titre de deuxième parti francophone. Mais le PS ne prend pas la main. Pour dénouer la crise, Christophe De Beukelaer (Les Engagés) et Elke Van den Brandt (Groen) forment un duo d’informateurs. Après 3 semaines de consultations, les deux informateurs annoncent qu’une coalition regroupant le MR, le PS, Les Engagés, Groen, Vooruit, l’Open VLD et le CD&V est possible. Cette perspective est rejetée par l’Open VLD. 

Début mars, le MR avec Leisterh explore la piste d’un gouvernement sans le PS, mais se heurte au refus d’Écolo. De son coté, en mai 2025, le PS tente de constituer une majorité progressiste avec le PTB et Écolo. Cette coalition obtiendrait 38 sièges sur 72 dans le groupe linguistique français, soit une majorité. Mais cette porte est fermée par Vooruit le 13 juin 2025 dans le groupe néerlandais.

Le 11 juillet 2025, jour de la fête de la Communauté flamande, le président du MR Georges-Louis Bouchez annonce la reprise de négociations entre le MR et le PS. Quatre jours plus tard, il propose un poste de secrétaire d’État qui serait compatible avec la N-VA, sur le quota du MR. Mais la N-VA exige d’être présente à la table de négociation régionale, ce qui n’est pas accepté par le PS.

Désigné facilitateur le 13 août 2025, le président des Engagés Yvan Verougstraete essaye, début septembre, de relancer les négociations à Bruxelles et propose au MR et au PS de renoncer chacun à un poste de secrétaire d’État afin de pouvoir assurer un poste de ministre à l’Open VLD et de rallier le CD&V à la majorité.

Le 19 septembre 2025, David Leisterh annonce un début de négociations à 6 partis (MR, PS, Les Engagés, Groen, Open VLD, Vooruit, sans le CD&V donc) en vue de doter Bruxelles d’un budget 2026. En effet, le gouvernement Vervoort III est en affaires courantes sans budget depuis plus d’un an, il ne fonctionne que sur les « douzièmes provisoires », limitant les dépenses mensuelles à 1/12ème du budget 2024.

Souffrant de problèmes de santé, le ministre des Finances et de la Fonction publique régionale Sven Gatz (Open VLD) démissionne de son poste au sein du gouvernement régional bruxellois en affaires courantes. Il est remplacé par son coreligionnaire Dirk De Smedt le 24 octobre 2025, lequel décide de s’attaquer au grave problème de déficit budgétaire. Quatre jours plus tard, le 28 octobre 2025, David Leisterh (MR) décide de renoncer à son rôle dans la négociation bruxelloise, jette l’éponge et quitte la politique régionale. Le président du MR annonce reprendre la main sur les négociations bruxelloises.

Le 11 décembre 2025, Yvan Verougstraete, endossant le rôle de formateur, tente de former une majorité sans le MR, à la grande colère de Georges-Louis Bouchez. Il appelle cela une coalition « Guiness », faisant allusion au record battu en Région bruxelloise pour installer un gouvernement. Des pourparlers sont engagés avec Écolo et Défi, mais un siège manque à l’attelage pour obtenir une majorité dans le groupe linguistique français. Ce blocage sera levé grâce au ralliement au groupe socialiste du député El Mokadem, élu sur la liste du PTB. Toutefois, le parti Anders (ex-Open VLD) refuse de participer à la négociation, ce qui empêche de constituer une majorité du côté néerlandophone. Le 20 janvier 2026, Yvan Verougstraete décide alors de renoncer à sa mission en reprochant aux libéraux flamands de ne pas prendre leurs responsabilités.

Toute cette crise se déroule dans une situation budgétaire dégradée, ce qui amène l’agence de notation Standard and Poor’s à dégrader la note bruxelloise (NDLR : voir ici), laquelle est un symbole de la qualité de la dette pour les actuels et futurs créanciers. Elle se développe en outre sur un fond de grave mécontentement des habitants de Bruxelles et de représentants de la société civile. Diverses manifestations ont été organisées durant le processus : les 23 mars 2025, 4 avril 2025, 6 juin 2025, 8 décembre 2025 et 23 janvier 2026.

2. Un nouveau gouvernement

Georges-Louis Bouchez reprend alors la main et annonce, le dimanche 8 février 2026, la tenue inédite d’un conclave réunissant les partenaires potentiels d’une majorité (MR, PS, Les Engagés, Groen, Anders, Vooruit, CD&V). Un conclave sans la N-VA donc, Anders ne conditionnant plus sa participation à celle du parti nationaliste flamand. Cela a été précédé de contacts entre le PS et Anders, ainsi qu’avec le MR qui ont permis de jeter des bases importantes. Les échanges entre le président du PS bruxellois, Ahmed Laaouej, et le ministre du budget sortant, Dirk De Smedt (Anders), ont démarré dans les jours qui ont suivi la démission d’Yvan Verougstraete en tant que formateur, lequel avait essayé de mettre en place une majorité de centre-gauche. L’annonce par Dirk De Smedt d’un déficit régional moins important que prévu (1 milliard d’euros et non 1,3 milliard) a aidé le processus. En effet, avec un milliard d’euros d’économies à réaliser, les libéraux flamands peuvent obtenir l’équilibre budgétaire en 2029 qu’ils exigeaient. Ce montant est précisément celui qu’avait accepté le PS dans la tentative d’Yvan Verougstraete. Il faut dire que la paralysie politique et les difficultés financières régionales mettent sous pression des secteurs (notamment non-marchand) et des dossiers chers aux socialistes : la situation financière de la Société du logement de la Région de Bruxelles-Capitale (SLRB), le réaménagement du plateau du Heysel, l’achèvement du futur musée Kanal.

Le conclave débute le mardi 10 février 2026. Les négociateurs et leurs conseillers sont réunis à la Fondation universitaire, un bâtiment du centre-ville. Les réunions plénières s’enchainent entre deux réunions bilatérales. Le conclave se termine le jeudi soir du 12 février : le MR, le PS, Les Engagés, Groen, Anders, Vooruit et le CD&V sont tombés d’accord pour former un gouvernement bruxellois. Le CD&V fait partie de la majorité mais a accepté de ne pas faire partie du pouvoir exécutif régional. Des mécanismes sont prévus pour compenser cela. Deux jours après, le président du MR désigne inopinément Boris Dilliès (MR), bourgmestre d’Uccle, comme ministre-président. Le 23 février, ce dernier présente la déclaration de politique régionale négociée par son président de parti. Il tient un discours rassembleur mais un accord de majorité fort peu exhaustif dont les zones d’ombre sont naturellement fustigées par l’opposition. Le 27 février, le Parlement bruxellois accorde vendredi sa confiance au gouvernement MR, PS, Les Engagés, Groen, Anders et Vooruit, soutenu de l’extérieur par le CD&V (surnommée la coalition « We zullen zien », issue de l’expression de son ministre-président peu connaisseur de la langue néerlandaise en réponse à un entretien avec la presse flamande). Malgré 613 jours d’attente, rien dans la déclaration de politique régionale de la nouvelle majorité n’apporte le début d’une proposition pour éviter de replonger dans pareil chaos aux prochaines élections régionales.


[1] Notons que, moins de trois mois après le scrutin et l’installation du Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale, la députée Ludivine de Magnanville, élue sur la liste Défi, a rejoint le groupe MR. De son côté, Fabian Maingain, également élu sur la liste Défi, a fait le choix de siéger comme indépendant à dater du 30 avril 2025. En conséquence, le groupe Défi ne compte plus que 4 membres au Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale. Notons également que la députée du MR Latifa Aïtbaola a rejoint le PS et que le député du PTB Soulaiman El Mokadem a quitté son groupe le 15 mars 2025 pour siéger comme indépendant. Il rejoindra par la suite le groupe PS.

[2] Sonia Holaerts, élue sur la liste VB, a décidé de siéger comme indépendante, à partir du 16 décembre 2024. Ange-Raïssa Uzanziga, suppléante de la liste Groen, a quitté son parti pour rejoindre la Team Fouad Ahidar. Son arrivée comme membre du Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale, en remplacement d’un membre de Groen, conduit à ce que la liste Team Fouad Ahidar devienne le parti le plus important du groupe linguistique néerlandais, Groen ne disposant plus alors que de 3 sièges.

Publié le 6 mars 2026.

Jean-Paul Nassaux
Collaborateur scientifique du Centre de recherche et d'information socio-politiques (CRISP). Nassaux, J.P. (2026). Montaigne, précurseur dans la lutte pour les droits humains. Cahiers de Psychologie Politique, (48). https :// cpp.numerev.com/articles/revue-48/4114-montaigne-precurseur-dans-la-lutte-pour-les-droits-humains. |  Plus de publications

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