L’année 2026 s’est ouverte par une nouvelle offensive majeure de l’impérialisme états-unien contre le Venezuela. À l’aube du 3 janvier, des attaques aériennes ciblant Caracas ont été menées par les forces armées américaines afin de kidnapper le président Nicolás Maduro et son épouse, Cilia Flores.
Pour justifier cette intervention, Donald Trump a mobilisé l’arsenal rhétorique classique de l’impérialisme américain : lutte contre le terrorisme, narco-trafic et défense de la démocratie. Maduro a ainsi été présenté comme le chef présumé d’une organisation « narco-terroriste » et comme un dictateur, responsable de milliers de morts, de tortures et d’assassinats. L’accusation de « narco-terrorisme » s’est rapidement effondré, y compris sur le terrain judiciaire aux États-Unis. Quant à la qualification de dictateur, s’il est vrai que le gouvernement de Maduro a connu certaines dérives autoritaires, elle est pour le moins exagérée. Rappelons ici qu’à l’époque de Chávez, le discours largement dominant le présentait également comme un affreux dictateur, ce qui était complètement faux. Ensuite, il est fondamental de comprendre que cette caractérisation abstraite et fourre-tout sert un objectif précis : légitimer cet odieux kidnapping et disqualifier toute voix critique. Dans tous les cas, quelles que soient les critiques que l’on puisse formuler à l’égard du gouvernement de Maduro, et il y en a, cette opération doit être dénoncée avec la plus grande fermeté, car elle constitue une violation flagrante du droit international mais aussi du droit états-unien.
Mais cette fois, le sociopathe et néofasciste Donald Trump a reconnu ouvertement le véritable objectif de l’opération : s’emparer du pétrole du Venezuela qui, rappelons-le, possède les plus grandes réserves de pétrole au monde. « Ils nous ont pris notre pétrole et nous voulons le récupérer », a-t-il déclaré.
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il est indispensable de revenir sur l’histoire récente du Venezuela. Une histoire marquée par un affrontement constant entre un projet de souveraineté populaire et les intérêts des puissances capitalistes et impérialistes. L’affirmation de Trump selon laquelle les États-Unis sauraient mieux gérer le pétrole vénézuélien que le Venezuela lui-même est démentie par toute l’histoire du pays. Lorsque ce secteur était dominé par les États-Unis, les immenses richesses pétrolières n’ont jamais profité à la population : elles ont surtout enrichi les compagnies étrangères et les élites locales, tout en alimentant la dette, la corruption et la misère sociale. Et ce n’est qu’à partir de 1998, avec l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir, que les revenus tirés du pétrole ont commencé, pour la première fois, à servir les intérêts de la majorité de la population vénézuélienne.
L’opération du 3 janvier 2026 vise précisément à revenir à l’ordre ancien : restaurer un contrôle impérial direct sur les ressources du pays et réactiver, sans détour, la logique coloniale de la doctrine Monroe, selon laquelle l’Amérique latine et ses immenses richesses serait la chasse gardée des États-Unis.
1948-1958 : une dictature militaire soutenue par les États-Unis et au service de ses entreprises pétrolières
Après la Seconde Guerre mondiale, le Venezuela connaît une courte période de transition politique marquée par l’espoir d’une démocratisation. Mais le gouvernement civil issu des élections de 1947, qui tente très timidement de réduire l’emprise des « élites » nationales et des intérêts étrangers – notamment dans le secteur pétrolier –, est brutalement interrompu en novembre 1948 par un coup d’État militaire rapidement reconnu par les États-Unis.
Entre 1948 et 1958, le peuple vénézuélien vit alors sous un régime militaire autoritaire dirigé par Marcos Pérez Jiménez. Ce régime se caractérise par une répression systématique de l’opposition, une censure généralisée et l’omniprésence d’une police politique. Dans ce contexte, parler de dictature militaire n’a rien d’exagéré.
Soutenu politiquement et diplomatiquement par les États-Unis, le régime de Pérez Jiménez sert avant tout les intérêts des grandes entreprises étrangères, en particulier dans le secteur pétrolier, largement dominé à l’époque par des multinationales états-uniennes.
Ce régime s’effondre en janvier 1958 à la suite d’un soulèvement populaire massif, combinant grèves ouvrières, mobilisations étudiantes et rupture au sein de l’armée. Face à cette pression, Pérez Jiménez est contraint de fuir le pays.
1958-1980 : une alternance politique au service de l’ordre établi, et des entreprises pétrolières états-uniennes
À partir de 1958, le Venezuela entre dans une nouvelle phase politique organisée autour d’un « grand accord » (appelé Pacte de Punto Fijo) entre deux partis : Acción Democrática (social-démocrate) et Copei (social-chrétien), qui vont se partager le pouvoir durant quatre décennies. Sous la pression des États-Unis et dans le contexte de la guerre froide, cet accord exclut la gauche communiste (le Parti communiste du Venezuela – PCV) qui avait pourtant joué un rôle important dans la lutte contre la dictature militaire. Ce régime issu du Pacte de Punto Fijo va rester en place pendant 40 ans, jusqu’à l’élection de Hugo Chavez en 1998.
Si ce système donne l’illusion d’une démocratie stable, le pouvoir réel reste concentré entre les mains des élites économiques. Ces deux partis, bien que considérés comme de centre-gauche et centre-droit sur l’échiquier politique, mettent en place un modèle économique qui repose presque exclusivement sur la rente pétrolière.
Le boom pétrolier du début des années 1970 génère des revenus considérables. Mais ceux-ci sont en grande partie captés par les élites nationales et par les compagnies pétrolières étrangères, principalement états-uniennes, qui en tirent d’énormes profits.
Si l’industrie pétrolière est officiellement nationalisée en 1976 avec la création de Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), cette nationalisation n’est que formelle : l’entreprise fonctionne comme un État dans l’État, contrôlée par une élite technocratique étroitement liée aux intérêts états-uniens[1]. Bien que les multinationales états-uniennes (les majors Exxon, Shell, Gulf, Mobil) aient perdu le contrôle direct de la production, elles demeurent présentes à travers les marchés, les services, le raffinage et la commercialisation, et continuent ainsi à capter une part importante de la rente pétrolière.
1980-1989 : La crise de la dette et la mise sous tutelle du FMI, au profit des multinationales états-uniennes
Au début des années 1980, sous l’effet conjugué de la forte hausse des taux d’intérêt (+ 400%) imposée par les Etats-Unis et de la baisse des prix des matières premières, à commencer par le pétrole, c’est la crise mondiale de la dette[2]. La majorité des pays du Sud sont étranglés financièrement. Comme de nombreux pays d’Amérique latine, le Venezuela est alors placé sous la tutelle du Fonds monétaire international (FMI).
En échange de nouveaux financements, le FMI impose l’application de plans d’ajustement structurel : dévaluation de la monnaie, suppression des subventions, libéralisation des prix, privatisations massives et ouverture accrue aux capitaux étrangers. Si ces politiques profitent largement aux multinationales, elles provoquent une dégradation brutale des conditions de vie de la population et une explosion des inégalités sociales.
1989-1998 : Du Caracazo à l’élection démocratique de Chávez
En février 1989, une mesure imposée par le FMI met le feu aux poudres : l’augmentation brutale de plus de 30 % du prix de l’essence et donc des transports. La colère populaire explose. C’est le Caracazo, (traduisible par « le grand coup de Caracas ») qui désigne l’ensemble des manifestations et émeutes qui se sont tenues en réaction aux mesures le 27 février 1989 à Caracas et dans les villes avoisinantes.
La réponse de l’État est d’une extrême violence. L’armée est déployée dans les quartiers populaires et réprime en tirant à balles réelles. Le bilan officiel fait état de quelques centaines de morts, mais dans la réalité on s’approche plutôt des 3.000 victimes. Pour une grande partie de la population, le régime de Punto Fijo perd toute légitimité morale et politique.
C’est dans ce contexte qu’émerge Hugo Chávez, officier de l’armée. En 1992, il participe à une tentative de soulèvement militaire contre le gouvernement de Carlos Andrés Pérez (social-démocrate). L’échec de cette action le conduit en prison, mais son discours télévisé – et notamment sa célèbre déclaration « nos objectifs n’ont pas été atteints, pour l’instant » – trouve un écho profond dans la population. Chávez devient progressivement le symbole du rejet massif du système en place.
Libéré en 1994, il s’engage dans la voie électorale. Lors de la campagne électorale présidentielle de 1998, Chávez avance des promesses claires, fortes et en rupture avec l’ordre établi. Il s’engage à refonder la démocratie à travers une Assemblée constituante, à redonner un pouvoir réel au peuple, à lutter contre la corruption endémique, à rompre avec les politiques néolibérales imposées par le FMI, et à reprendre le contrôle des richesses nationales, au premier rang desquelles le pétrole, afin qu’elles servent enfin l’intérêt général.
Il est élu avec 56 % des voix le 6 décembre 1998 et, contrairement à ce que l’on affirme souvent, son arrivée au pouvoir ne résulte donc ni d’un coup de force ni d’une manipulation institutionnelle. Il est élu lors d’une élection démocratique, validée par tous les observateurs internationaux, y compris par le Centre Carter[3], organisation états-unienne spécialisée dans l’observation électorale internationale, fondée par l’ancien président Jimmy Carter.
Son élection marque une rupture politique majeure et l’irruption des classes populaires sur la scène institutionnelle. Pour la première fois au Venezuela[4], une majorité sociale jusque-là exclue du pouvoir parvient à imposer, par les urnes, un projet de transformation sociale, fondé sur la justice sociale, la souveraineté nationale et la participation populaire.
Comme nous le verrons dans un prochain article, ce projet ne restera pas au stade des intentions. Même si le processus sera traversé de contradictions et de limites, une part importante des promesses électorales de Chávez sera effectivement mise en œuvre, à travers des avancées sociales, économiques et démocratiques significatives, qui transformeront durablement les rapports de force au Venezuela et expliqueront, en retour, l’hostilité croissante des élites locales et des puissances étrangères. Ces dernières utiliseront tous les moyens à leur disposition pour renverser ce régime démocratique : blocus, sanctions économiques, coup d’État militaire, attaques spéculatives contre la monnaie, piratage de l’appareil productif, organisation de pénuries artificielles, grèves patronales et lock-out, financement de l’opposition, guerre médiatique… L’opération du 3 janvier s’inscrit pleinement dans cette continuité historique.
[1] Les cadres de PDVSA sont formés aux États-Unis, alignent la stratégie de l’entreprise sur les besoins du marché nord-américain et entretiennent des liens étroits avec les majors pétrolières américaines et le Département de l’Énergie US.
[2] Pour comprendre cette crise de la dette des pays du Sud, lire La dette du Tiers Monde.
[3] Selon le rapport final du Centre Carter sur l’élection présidentielle du 6 décembre 1998, le scrutin s’est déroulé de manière pacifique et transparente, reflète clairement la volonté du peuple vénézuélien, et figure parmi les scrutins les plus transparents de l’histoire électorale du pays à cette date.
[4] En 1970, un tel projet politique avait déjà été porté au Chili par Salvador Allende et connu une fin tragique par le coup d’État du général Pinochet en 1973, avec le soutien des États-Unis. Pour plus d’informations, voir ici.


