Des dirigeants à la botte. Une population qui a le droit d’obéir ou de mourir. Un État-entreprise capitaliste qui doit rapporter un maximum de fric. C’est le nouveau colonialisme à l’américaine. Une stratégie, pas une foucade.
C’est une carte qui laisse baba. Elle montre en rouge un pays qui s’appelle certes les États-Unis, mais qui englobe, outre ce qu’on appelle effectivement les États-Unis d’Amérique, le Canada, le Groenland, le Mexique, l’ensemble des États de l’Amérique centrale puis la Colombie et le Venezuela.
Cette carte arrive chez nous juste après – et donc, à l’occasion de – l’opération commando de l’armée américaine pour capturer le président vénézuélien Nicolas Maduro et l’annonce par le président américain de son intention de « prendre le contrôle » d’un pays bourré de pétrole.
Un document « top secret » échappé de la poche de l’impeccable et immuable veston de Donald Trump ? Non. Une carte datant, en fait, des années (dix-neuf cent) trente et illustrant le grand projet du mouvement « Technate ». Celui-ci pensait, déjà, que l’Amérique telle qu’elle existait alors, marquée par la Grande Dépression et les efforts pour en sortir du Président Franklin D. Roosevelt, était tombée bien bas. Elle était, selon les tenants de ce courant, aux mains de politiciens incompétents auxquels la démocratie représentative avait permis de prendre le pouvoir.
Il fallait en finir avec ce système de gouvernement et remplacer les élus démocratiques par des scientifiques qui choisiraient les solutions les plus appropriées au bien-être de la population. Technate jugeait le monde financier tout aussi inapte que le monde politique à mettre en place une bonne gestion, paralysé qu’il était par la recherche du profit. Et s’il fallait « agrandir » les États-Unis, sans demander bien sûr l’avis des populations, c’était parce que l’ensemble géographique ainsi défini apparaissait « scientifiquement » comme suffisant à assurer la satisfaction des besoins de la nation.
L’Empire américain
Parenthèse : agrandir l’Amérique, cela a toujours été une part du « rêve américain ». Même si un courant « isolationniste » professait que les USA n’avaient pas à se mêler des affaires du monde, c’était en considérant que le monde lui non plus n’avait pas à s’occuper des affaires de l’Amérique-Continent, ainsi érigée en chasse gardée de Washington.
Mais l’Amérique dissimulait son impérialisme. L’Empire américain que dépiauta en 1968, dans un ouvrage retentissant, le journaliste Claude Julien (l’un des fondateurs du Monde Diplomatique) était une redoutable machine : économique (pour enrichir le capital), militaire (pour maintenir la pression sur les autres nations) et culturelle (pour séduire et faire passer la pilule). Tout cela articulé sur un réseau de dépendances (dans le Tiers monde) ou de protections (en Europe). Et tout cela suffisamment cadenassé pour empêcher toute possibilité d’échapper aux lois du système. Les États-Unis avaient atteint le stade suprême de l’impérialisme. Fin de la parenthèse.
La carte de Technate, donc, revenons-y. Elle ressemble étrangement à quelques-uns des fantasmes proclamés du président actuel des États-Unis. Ces fantasmes qui font dire qu’au bout du compte, Trump se révèle, après un an, comme renouant avec l’impérialisme du mitan du XXe siècle. On aurait donc fait fausse route en pariant que sa politique étrangère serait une forme de repli des USA sur eux-mêmes ; ou qu’elle serait transactionnelle, une affaire de marchands de tapis entre États, comme dans le monde des promoteurs immobiliers dont il est issu.
Non, on en reviendrait à l’impérialisme pur et dur, cynisme en plus. Car jusqu’ici, quand les Ricains exerçaient des pressions militaires ou même partaient en guerre, comme ils le firent en Irak ou en Afghanistan, c’était au nom officiel des principes de la liberté et de la démocratie. Ce n’est même plus le cas aujourd’hui. L’intervention au Venezuela, encore « seulement » un coup de poing au moment d’écrire ces lignes, n’a qu’un but, et il est clairement proclamé : liquider le président en place (c’est fait) et mettre le grappin sur les ressources du pays. En s’appuyant, c’est l’idéal, sur l’actuel pouvoir (donc celui mis en place par Maduro) ou, s’il le faut, sur tout qui sera intronisé comme capable de le remplacer.
Le même futur possible pourrait être celui de Cuba, de la Colombie, pourquoi pas de l’Iran. Quant au Groenland, comme personne n’imagine le Danemark ni les autres pays de l’Otan entrer en guerre contre les USA qui, d’ailleurs, sont leur principal voire seul fournisseur d’armes…
Un club de penseurs-provocateurs
Tout cela a même été théorisé. Trump, on l’a déjà écrit ici, n’est pas fou. Il y avait moyen d’hésiter au début, en tout cas pendant son premier mandat, mais le doute n’est plus permis : il a un objectif. Ses choix politiques, sa façon de gérer, sa communication même s’inscrivent dans un canevas cohérent, du moins à ses yeux et à ceux de son clan.
De même que sont sorties ces jours-ci la carte et les analyses du mouvement Technate, l’année qui vient de s’écouler a vu apparaître, dans les médias européens, les réflexions des « penseurs » de Trump. Des hommes qui ont élaboré des schémas politiques, économiques, culturels et stratégiques. Et qui ont nourri la pensée des conseillers du président peroxydé et de toute la galaxie de ce qu’on a appelé le « technofascisme ». Des mecs, pour l’essentiel, façon l’hyper-médiatique Elon Musk ou le bien moins connu mais tout aussi redoutable Peter Thiel, le patron de Palantir (une boîte spécialisée dans la production de logiciels d’analyses de données). Principaux clients : les services de renseignements, de police, les assurances, le monde financier. Bref : tout ceux dont l’intérêt est de vous fliquer.
Une revue française s’est fait une spécialité de décrypter ce que pensent ces gens. Elle s’appelle Le Grand Continent. Il s’agit d’isoler chimiquement les composants du bouillon de culture qui nourrit les penseurs dont Trump s’inspire. Ce n’est pas très ragoûtant, mais cette soupe risque bien de finir dans nos assiettes, demain ou après-demain.
Ces Trump Boys sont de brillants intellectuels. Provocateurs aussi parce qu’une idée se vend mieux si elle provoque. Mais absolument dénués de tout scrupule moral ou humaniste qui risquerait de les empêcher d’aller jusqu’au bout de leur raisonnement. Un exemple ? Si les Américains ont échoué en Irak, dit l’un d’eux, c’est tout simplement parce qu’ils n’ont pas utilisé suffisamment leur force après la conquête du pays. Il ne fallait pas tenter d’instaurer une démocratie, mais continuer avec une poigne de fer jusqu’à l’annihilation de toute velléité d’opposition.
La théorie réactionnaire de la paix
Leur objectif n’est rien moins que de déterminer selon quelle méthode occuper et gouverner un pays étranger pour le mettre dans le « droit chemin » tel qu’ils le conçoivent. Organiser un coup d’État, s’assurer d’une souveraineté absolue puis de transformer le régime en État-entreprise. C’est la « théorie réactionnaire de la paix », où des « États (sont) gérés de manière compétente dans un but purement financier (…) Un territoire est conçu pour maintenir un niveau absolu ou quasi absolu de sécurité et d’ordre (…) Le souverain coopère si la coopération est profitable (et) devient prédateur si la prédation l’est davantage ».
Ces phrases sont extraites d’une interview d’un de ces boutefeux, Curtis Yarvin, dont Wikipédia nous apprend qu’il est un des proches de J.D. Vance, le vice-président américain. Il défend ce qu’il appelle la « philosophie des Lumières obscures », une appellation sans doute choisie parce qu’elle est le négatif parfait de la « philosophie des Lumières »qui inspira la Révolution française et toute notre conception de la démocratie « à l’occidentale ».
Yarvin et ses potes, c’est donc l’extrême-droite, mais qui ne s’encombre même plus de ce discours populiste adapté aux classes moyennes ou populaires qui fait le succès des fachos européens à la Meloni ou Le Pen. Ces penseurs se veulent rigoureusement élitistes et tant pis pour ceux qui ne sont pas cette élite : le but n’est-il pas « d’anéantir le progressisme » ?
Ce sont ces gens qui ont imaginé que la bande de Gaza, après l’expulsion des Gazaouis, pourrait être reconvertie en une sorte de Dubaï. Et le Venezuela pourrait leur servir de labo grandeur nature. Yarvin considérait d’ailleurs ce pays, bien avant même l’opération contre Maduro, comme un « bordel au potentiel énorme, un laboratoire parfait pour la gouvernance du XXIe siècle ».
Colonialisme
Y intervenir est-il légitime ? « Yarvin considère qu’aucun conflit ne peut être réglé par un argument de légitimité (… et) propose d’évacuer la question de légitimité au profit de la stabilité et de la prospérité ».
Est-ce du colonialisme ? « Bah, oui, évidemment. Occuper et gouverner un pays étranger correspond assez bien à la définition du colonialisme. Surtout si l’objectif n’est pas de restaurer la démocratie, mais d’instaurer de manière permanente une administration stable, responsable, efficace et rentable. (…) Tout gouvernement peut prévenir et/ou mettre fin à toute violence interne en faisant clairement comprendre à ses opposants que la victoire est impossible et que le seul résultat de toute lutte sera, au mieux, l’ignominie et l’emprisonnement, au pire la mutilation et la mort (…) La solution au problème du gouvernement colonial consiste donc à gouverner : faire respecter l’ordre immédiatement, complètement et sans compromis, sans tolérer aucune contestation de l’autorité occupante (…) ».
De pages comme cela, il y en a centaines, et c’est finalement fastidieux. On n’a probablement jamais été aussi loin dans le rêve d’une société d’où le peuple a disparu en tant que concept (« ce n’est qu’un élément du capital », explique Yarvin), et où ne compte plus que l’accroissement des profits au bénéfice de quelques-uns, ces quelques-uns qui pourront s’offrir le « luxe » d’une vie éternelle. Le transhumanisme, que certains scientifiques croient possible et auquel, en tous cas, ils travaillent.
« Celui qui ne connaît pas l’Histoire est condamné à la revivre », a dit Marx. Les Philosophes des Lumières sombres biaisent l’argument et leur profonde connaissance de l’Histoire leur sert à isoler dans celle-ci les comportements passés qu’il conviendrait de revivre, corrigés le cas échéant, pour atteindre leurs objectifs. Les « erreurs » commises en Irak pourraient être rectifiées lors d’une guerre contre l’Iran. Le scénario de celle-ci – occupation suivie d’une répression féroce menée par les Iraniens eux-mêmes surveillés par leurs nouveaux colonisateurs – est décrit avec force de détails. Qui laissent parfois songeurs : mais où est la frontière entre réalisme et irréalisme chez des hommes qui ont déjà aboli les frontières entre la vérité et les « vérités alternatives » ?
1.000 ans
Ces types sont-ils des cinglés ? La question n’est pas vraiment là. Ils ont de l’influence, c’est suffisant. Peut-être même ce côté délirant est-il un de leurs atouts auprès d’un monde politique et technocratique américain qui cherche des idées neuves et médiatiques pour donner l’image du changement. Ils savent aussi que toutes leurs idées ne passeront pas et qu’une théorie politique ne s’applique jamais à 100 % à une réalité. La seule exception est peut-être le régime de Pol Pot et des Khmers rouges au Cambodge, mais cela donne froid dans le dos…
Et donc, une partie de leurs délires s’appliquera nécessairement, donnant une image de disruption qui permettra d’aller vers d’autres disruptions, plus radicales. Comme faire acter la fin de la démocratie telle que nous la connaissons.
« L’idée la plus stupide de Trump et celle que j’aime le mieux, explique Yarvin, c’est de rebaptiser le golfe du Mexique en golfe d’Amérique. Cela fait 400 ans qu’on l’appelle le golfe du Mexique et il n’y a aucune raison de changer sauf pour pouvoir dire qu’on a le pouvoir de le faire, donc de poser ainsi un véritable geste d’humiliation. »
Le pouvoir, c’est humilier. Humilier et détruire pour faire émerger les plus forts aux dépens des autres réduits à rien… Cette philosophie avait déjà inspiré une autre folie, celle du Reich de 1.000 ans.


