Métaphores dans le discours patronal

Métaphores dans le discours patronal

Elles sont nombreuses les petites phrases issues du discours patronal qui se sont diffusées dans le langage commun, via les médias et les représentants politiques. On peut identifier les récurrences thématiques de ce discours, obsédé par l’indexation des salaires (qu’il faudrait supprimer), les subsides publics aux entreprises (qu’il faudrait augmenter) ou encore la part des cotisations (qu’il faudrait diminuer). Mais il est moins courant de cibler leurs métaphores, car oui les grands « portefeuilles » (ça, c’est une synecdoque[1]) peuvent aussi être des poètes.

On connaît les litanies du « développement durable », de la « croissance verte » ou encore des « épaules les plus larges ». J’aimerais ici examiner d’autres métaphores qui abondent dans le discours médiatique, politique et économique, non pas comme de jolies figures de style (ce à quoi on les réduit trop souvent) mais bien comme des formes pleines d’idéologie (ce qu’on oublie trop facilement).

L’accélération comme objectif

Prenons un premier exemple : « ne pas rater le train » des transformations sociales et économiques. Cette métaphore, sans doute héritée de l’imaginaire de la révolution industrielle, sous-entend que certains montent dans le bon wagon à temps et que d’autres restent à quai en regardant passer le train. Elle est liée à celle de la « trajectoire » budgétaire ou de la « courbe » de la croissance, termes qui sont initialement dédiés aux questions spatiales, et qui renvoient vers l’atteinte d’un objectif, vers un « horizon ».

La métaphore « ne pas rater le train » cherche à opposer les supposés vainqueurs aux perdants de « l’avenir en marche ». Elle divise la société entre ceux qui sont à l’heure et les retardataires, voire ceux qui créent ledit retard ou regardent dans le mauvais sens, sont sur la mauvaise « voie ». Le déplacement se lie ici à une fuite en avant. Rien de bien étonnant pour une classe dominante soucieuse de maîtriser le temps, les déplacements et les populations qui lui sont subordonnées. L’accélération devient l’objectif, sans questionner son sens. Peut-être est-ce plus problématique lorsqu’on se demande où ce train nous mène…

Guérir l’économie ?

Un deuxième registre de métaphores fréquemment lu ou entendu entremêle le discours médical au discours économique. Certaines réalités socioéconomiques sont ici décrites comme des « handicaps » (par exemple le « handicap salarial »), une croissance peut devenir « malade », un budget  peut subir un « régime strict », etc. On utilise même pour les jeunes entrepreneurs la métaphore de la « couveuse ».

Cette biologisation de l’économie  pose question. Elle suggère que l’économie serait liée à une forme de nature ; alors qu’il s’agit bien de constructions sociales. Si l’économie est une science de la vie, avec ses individus forts et faibles, ses moments de bonne santé et de maladie, alors on rend impossible la pensée même de sa transformation. Comment pourrait-on en effet lutter contre les lois de la nature ?

L’arbre qui cache la forêt

J’évoquerai une dernière métaphore qui s’oppose à la précédente : celle de la « flambée des prix ». On parle aussi de la « volatilité » ou d’« envolée des prix ». Alors que les lois de la nature sont a priori stables et prévisibles, le principe d’un incendie ou d’une bourrasque de vent est justement d’être imprévisible. Présenter la société comme régie par les aléas de cette nature est une façon d’introduire de l’anarchie dans le système. Et cette anarchie concerne non les individus (qui restent bien assignés à leur nature) mais les biens de consommation, les marchandises et leur valeur.

Comme si personne n’avait la main (invisible) sur la hausse et la baisse des prix, le coût de la vie dépendrait alors d’aléas totalement fortuits. Mais cela revient à cacher les inégalités et rapports de force qui conduisent à ces variations de prix. En imaginant les lois de l’économie comme étant naturelles tout en rappelant l’imprévisibilité de cette nature (incendie, inondation, envolée), on dit deux choses : l’économie est telle qu’elle est et elle peut agir à sa guise. Voilà donc une manière bien singulière de cadrer un modèle économique qu’on présente souvent comme le seul désirable.

Les métaphores sont de l’idéologie

Les métaphores du discours économique orientent notre perception du monde, elles nous placent dans des routines de pensée que nous ne questionnons plus. Nous prenons ces expressions et ce qu’elles sous-entendent comme des faits avérés, du moins comme des représentations admises et partagées, et nous acceptons que des décisions collectives soient prises sur cette base. C’est l’un des rôles des figures de rhétorique (que je préfère au terme de « figures de style ») : orienter les représentations pour orienter les actions, ou les inactions. En ce sens, les métaphores participent au regard idéologique sur le monde.


[1] Une figure de style qui remplace un mot par un autre avec lequel il a un rapport d’inclusion, la bonne vieille « partie pour le tout ».   

Publié le 20 février 2026

Thomas Franck
Enseignant |  Plus de publications

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