Si elles ont joué un rôle très important dans la crise que connaît actuellement le Venezuela, les sanctions américaines et la contre-révolution de droite ne constituent qu’une partie du tableau et n’expliquent pas à elles seules la crise vénézuélienne. Tout en conservant une rhétorique se revendiquant du socialisme et de l’héritage de Chávez, Maduro a marqué des ruptures réelles et profondes avec l’orientation de son prédécesseur sur le plan économique et social : ouverture aux multinationales, retour des privatisations, mesures favorables au capital privé, attaque sur les droits des travailleurs (gel du salaire minimum, attaque sur le droit de grève…). Par ailleurs, bien que le Venezuela sous Maduro ne soit pas la dictature totalitaire et sanglante que les grands médias occidentaux tentent de dépeindre, la dérive autoritaire du régime est indéniable : criminalisation de la protestation sociale, emprisonnement de syndicalistes et d’activistes, lois répressives instrumentalisées contre les voix critiques.
Ces critiques, légitimes et documentées[1], méritent d’être connues et ne doivent pas être ignorées au nom de l’anti-impérialisme. Elles n’impliquent aucunement de légitimer l’intervention militaire américaine, le kidnapping de Nicolás Maduro et de son épouse est honteux et illégal, ni de rejeter toutes ses politiques (voir prochain article à paraître le 23 mars).
Une question fondamentale : qui paie la crise ?
Lorsque les prix des matières premières, qui rendaient possible le modèle chaviste, ont commencé à chuter, l’effondrement des recettes publiques – encore aggravé par les sanctions – a posé une question centrale : qui allait payer la crise ? Allait-elle incomber aux travailleurs ordinaires, bases sociales qui avaient soutenu et porté Chávez au pouvoir ? Ou allait-on vers une confrontation plus dure avec le capital ? Quels allaient être les choix de Maduro face à cette épreuve ?
C’est à ces questions que onze intellectuels, chercheurs et militants ont tenté de répondre dans l’excellent ouvrage collectif Venezuela in Crisis – Socialist Perspectives, coordonné par Anderson M. Bean (Haymarket Books, 2026). Notons que plusieurs contributeurs ont occupé des postes dans le gouvernement Chávez avant de devenir des critiques de son successeur, ce qui confère à leurs analyses une légitimité et une profondeur particulières. Il nous semble important de faire connaître ces analyses pour enrichir le débat sur la situation actuelle et sur l’avenir du processus bolivarien.
En résumé, la conclusion de ces auteurs est assez claire. À cette question fondamentale de savoir qui allait payer la crise, ils répondent clairement que « presque sans exception, Maduro a choisi de faire payer la classe ouvrière ». Et bien qu’il ait conservé la rhétorique socialiste et anti-impérialiste de Chávez, Maduro a pris des décisions en rupture avec de nombreux aspects du projet bolivarien, et a mis en œuvre un changement de cap économique, (ré)ouvrant les portes aux politiques néolibérales, le tout dans un cadre d’autoritarisme croissant.
Nous présentons ici les ruptures principales largement développées dans cet ouvrage. Bien que ces ruptures s’entremêlent chronologiquement, nous présentons d’abord celles d’ordre économique pour ensuite développer les ruptures sociales et démocratiques.
1. Accords néolibéraux et abandon de la souveraineté nationale
En 2016, face à l’effondrement du PIB et à l’épuisement des réserves en devises, Maduro ouvre l’Arc minier de l’Orénoque (12 % du territoire national), une zone stratégique de plus de 100.00 km² riche en or, pétrole, gaz, bauxite et coltan, et principale source d’eau douce du pays, à l’exploitation de 150 multinationales étrangères dans des conditions fiscales et contractuelles extrêmement avantageuses. Ce faisant, il rompt radicalement avec l’héritage de Chávez, qui avait nationalisé ces ressources, exclu ces mêmes multinationales du pays et rejeté un projet similaire pour des raisons environnementales et par respect des droits des communautés autochtones. Maduro va jusqu’à indemniser l’entreprise minière canadienne alors numéro un mondial dans l’extraction minière de l’or Barrick Gold, chassée par Chávez en 2011, et lui accorde en plus une exonération fiscale de dix ans.
Face à cette crise gravissime, Maduro devait nécessairement agir. Cependant, cette solution constituait un abandon de la souveraineté nationale et un retour aux arrangements néolibéraux et néocoloniaux contre lesquels les mouvements sociaux, les travailleurs et Chávez s’étaient battus pendant des décennies. Le résultat est un désastre sur tous les plans : déplacement de populations autochtones, destruction des écosystèmes forestiers et fluviaux, et surtout, abandon de la souveraineté nationale au profit d’un « colonialisme par invitation », selon l’expression du chercheur Mike Gonzalez, qui contredit tout ce pour quoi le mouvement bolivarien avait combattu.
2. Le retour des privatisations
De 2015 jusqu’à la fin 2021, avec un essor particulier à partir de 2019, le gouvernement a remis à des capitalistes privés le contrôle d’au moins 33 entreprises dans les secteurs agroalimentaire, touristique et manufacturier. Il a privatisé des pans entiers de l’industrie nationale : pétrole, fer, aluminium, or, diamants et même la distribution d’essence, alors que cette dernière est explicitement réservée à l’État par la loi, ce qui rend cette privatisation illégale. Notons que nombre de ces privatisations ont souvent ciblé les secteurs que Chávez avait nationalisés, opérant ainsi un retour en arrière qui a restitué au capital privé des actifs autrefois publics[2].
Cette politique de privatisation, officiellement justifiée par la nécessité de répondre à la crise et à l’épuisement des réserves de devises étrangères, poursuivait également un autre objectif inavoué : satisfaire (ou en tout cas ne pas rentrer en conflit avec)les intérêts de la classe capitaliste nationale et transnationale. Dans tous les cas, elle rompt radicalement avec l’héritage de Chávez et, comme l’écrit Anderson Bean, « rappelle davantage les pratiques de la quatrième République qui l’avait précédé. »
3. La loi « anti-blocus », moins de démocratie au profit du secteur privé
En 2020, Maduro fait adopter la loi anti-blocus, présentée comme une réponse aux sanctions américaines, mais dont la portée va bien au-delà. Explicitement qualifiée d’inconstitutionnelle par Anderson Bean, elle permet à Maduro de gouverner hors des limites constitutionnelles, sans contraintes et sans reddition de comptes. Elle suspend de fait des pans entiers de la Constitution et concentre entre les mains de l’exécutif des pouvoirs économiques extraordinaires. Surtout, elle autorise la conclusion d’accords entre le gouvernement et le capital privé dans le plus grand secret, sans aucun contrôle légal, constitutionnel ou démocratique.
Dans la pratique, cette loi a servi à ouvrir davantage le pays aux multinationales, en leur accordant des avantages considérables, tout en approfondissant le modèle extractiviste et rentier qui est au cœur même de la crise vénézuélienne. Ce modèle, fondé sur la dépendance quasi exclusive aux revenus tirés de l’extraction et de l’exportation de ressources naturelles – pétrole, or, minéraux – n’a jamais été remis en cause ni sous Chávez ni sous Maduro. Or c’est précisément cette dépendance qui a rendu le Venezuela si vulnérable à l’effondrement des prix des matières premières à partir de 2015 et qui a empêché toute transformation structurelle de l’économie. En choisissant d’approfondir ce modèle plutôt que d’en sortir, le gouvernement Maduro a non seulement reconduit les causes profondes de la crise, mais les a aggravées, au bénéfice exclusif du capital transnational et au détriment de la classe ouvrière et des secteurs populaires.
4. Zones économiques spéciales : dérégulation au service du capital étranger
En 2021, Maduro fait adopter la Loi organique sur les Zones économiques spéciales (ZES). Concrètement, cette loi confère au président le pouvoir de délimiter des territoires soustraits à l’application du droit commun : fiscalité, réglementation financière et commerciale, normes environnementales et protection des travailleurs y sont suspendues ou allégées. L’objectif affiché est d’attirer les capitaux étrangers par un arsenal de concessions – réductions fiscales massives, accès privilégié aux ressources naturelles, dérégulation environnementale et affaiblissement des droits syndicaux et salariaux. Résultat : le Venezuela se retrouve désormais avec la main-d’œuvre la moins chère du monde entier, transformant ainsi un pays qui fut pendant deux décennies un symbole de résistance au néolibéralisme en destination privilégiée pour un capital étranger en quête de conditions d’exploitation maximales.
Ce texte, adopté alors que Maduro cherchait à relancer un pays exsangue, révèle néanmoins les contradictions du madurisme. Qu’il ait recueilli l’approbation conjointe du gouvernement et de Fedecámaras, puissante fédération patronale de droite co-organisatrice du coup d’État contre Chávez en 2002, témoigne d’un pragmatisme aux conséquences profondément ambiguës pour l’héritage de la révolution.
5. Destruction du salaire minimum
Sous Chávez, le salaire minimum dépassait 300 dollars par mois, plaçant le Venezuela en tête de l’Amérique latine. Aujourd’hui, il oscille entre 2 et 3 dollars par mois, le plus bas du continent. Pour beaucoup de travailleurs, ce maigre salaire est insuffisant pour assurer la simple survie quotidienne, tandis que l’effondrement de la consommation intérieure aggrave encore une économie déjà déprimée. C’est en grande partie pour cette raison que des millions de Vénézuéliens ont quitté le pays, pour travailler et envoyer des ressources à leurs familles depuis l’étranger faute de pouvoir survivre sur place.
Si Maduro a augmenté le salaire minimum à plusieurs reprises, ces augmentations n’ont jamais pu compenser la très forte inflation, qui a eu pour conséquence de diminuer les salaires réels. La dernière hausse remonte à mars 2022. Depuis, plus rien. Le pays n’avait pas connu un tel gel depuis 27 ans. Cela constitue, une rupture flagrante avec l’héritage social de la révolution bolivarienne et viole la Constitution bolivarienne de 1999 qui garantit à chaque travailleur le droit à un salaire couvrant ses besoins fondamentaux et prévoit une revalorisation annuelle.
Luis Bonilla attire notre attention sur un point révélateur : malgré l’augmentation importante des revenus pétroliers ces dernières années, le gouvernement est resté insensible aux revendications de revalorisation salariale. Face aux demandes des travailleurs, le gouvernement a préféré tenir un discours monétariste, agitant le spectre de l’inflation pour justifier son refus d’augmenter les salaires, tandis que ces revenus pétroliers étaient au contraire utilisés au bénéfice de l’ancienne et de la nouvelle bourgeoisie.
6. Attaque contre le droit de grève
Le mémorandum 2792 émis par le ministère du Travail du Venezuela en 2018 constitue un autre exemple frappant de rupture. Ce texte donne aux employeurs le pouvoir de changer les conditions de travail comme bon leur semble et de renvoyer leurs employés sans justification. Avec ce mémorandum, Maduro a mis fin à toutes les conventions collectives du pays, effaçant des années de négociations sociales durement gagnées sous Chávez, et violant la Constitution, qui prévoit dans son article 96 le droit à la négociation collective.
Or les conventions collectives sont précisément le cadre juridique dans lequel s’inscrit le droit de grève : on fait grève pour obtenir ou défendre une convention collective. En supprimant les conventions collectives, le mémorandum supprime donc l’objet même de la grève et la vide de son sens pratique. De plus, en donnant aux employeurs le pouvoir de licencier sans justification, il rend la grève extrêmement risquée : tout travailleur qui cesse le travail peut être immédiatement renvoyé sans recours légal. Le syndicaliste Orlando Chirino ne mâche pas ses mots : « Ce mémorandum est l’instrument juridique le plus réactionnaire et le plus antisocial produit par n’importe quel gouvernement dans le monde depuis trente ans. Fondamentalement, toutes les conquêtes juridiques obtenues par les travailleurs au fil de longues années de lutte ont été effacées d’un simple trait de plume de Maduro. Et lorsque des dizaines de dirigeants syndicaux ont critiqué le mémorandum, ils ont été arrêtés. »
7. Dérive autoritaire. Le cas de la loi contre la haine
En 2017, Maduro fait adopter la Loi constitutionnelle contre la Haine, qui prévoit des peines pouvant aller jusqu’à vingt ans de prison pour tout propos jugé constitutif de « discours de haine » sur les réseaux sociaux. Officiellement destinée à lutter contre l’incitation à la haine, cette loi est en pratique devenue un outil de répression de toute voix critique envers le gouvernement (journalistes, syndicalistes, activistes ou responsables de la société civile) mais aussi, un instrument de criminalisation de la protestation sociale et ouvrière.
Pour Luis Bonilla, cette loi constitue un tournant : elle clôt la première étape du madurisme (2013-2017) et ouvre la voie à une seconde phase (2018-2024), caractérisée par trois orientations stratégiques majeures : un rapprochement durable avec l’ancienne bourgeoisie, une réorientation vers un accord avec les États-Unis fondé sur l’exploitation du pétrole et des matières premières, et la mise en œuvre d’un programme d’orientation néolibérale et défavorable à la classe ouvrière.
Anderson Bean nous donne un exemple saisissant avec le cas de Dario Salcedo, syndicaliste employé à l’Institut socialiste des pêches et de l’aquaculture (Insopesca). Ce dernier avait simplement publié un tweet dénonçant les privilèges du ministre de tutelle, Dante Rivas, en contraste avec les salaires précaires des travailleurs, et envoyé un message vocal privé pour se plaindre de la hausse du coût du panier alimentaire, désormais équivalent à plus de trois mois de salaire minimum. Quelques semaines plus tard, la police judiciaire perquisitionnait son domicile, saisissait son ordinateur et son téléphone, et l’arrêtait. Il fut poursuivi en vertu de l’article 20 de la loi contre la Haine pour incitation à la haine – pour deux simples messages dénonçant des inégalités salariales.
La présidence Maduro a été marquée par une forte répression des dirigeants syndicaux. Selon le décompte de l’ONG Provea, depuis le début de la présidence de Maduro en 2013, 120 syndicalistes ont été arrêtés et plus de 3.400 ont été menacés. Luis Bonilla a également répertorié de nombreux autres cas de répression syndicale et ouvrière (2018-2024). En voici quelques-uns :
- Février 2018 : arrestation des dirigeants du syndicat Lácteos de Los Andes pour avoir participé à des protestations ouvrières.
- Février 2018 : arrestation pour terrorisme du dirigeant syndical du secteur électrique Elio Palacios pour avoir alerté publiquement sur la dégradation des infrastructures.
- Septembre 2019 : quatre ouvriers de l’entreprise privée Alimex arrêtés et poursuivis pénalement pour avoir participé à une grève contre des conditions de travail dégradées.
- Janvier 2020 : deux mécaniciens de la raffinerie El Palito emprisonnés pour avoir participé à une protestation ouvrière.
- Février 2020 : deux cadres de PDVSA arrêtés et condamnés à cinq ans de prison pour s’être opposés à des faits de corruption, l’un d’eux torturé pendant six jours.
- Mai 2020 : un capitaine de remorqueurs de PDVSA emprisonné pour avoir réclamé le respect des droits des travailleurs.
- Novembre 2020 : le dirigeant syndical pétrolier Eudis Girot arrêté pour avoir mené des luttes ouvrières et dénoncé des abus.
- Décembre 2020 : le secrétaire général du syndicat des enseignants de l’État de Sucre condamné à trente ans de prison pour avoir dirigé des manifestations enseignantes.
- Juin 2023 : vingt travailleurs de la sidérurgie Sidor frappés d’une mesure judiciaire leur interdisant toute action syndicale, toute manifestation et toute prise de parole publique – y compris sur les réseaux sociaux – sous peine d’être poursuivis pour terrorisme.
- Août 2024 : des centaines de travailleurs arrêtés lors des protestations post-électorales du 28 juillet, poursuivis pour terrorisme et passibles de plus de dix ans de prison.
Pour reprendre les propos de Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’Université de Rouen, ces exemples ne « témoigne(nt) pas d’un régime policier où aucune manifestation ne peut avoir lieu mais d’une répression ciblée et arbitraire visant à dissuader les Vénézuéliens de s’organiser et les pousser à accepter une situation économique de survie quotidienne ».
8. Corruption systémique : une réalité aggravée
La corruption au Venezuela précède largement Maduro et s’enracine dans le capitalisme rentier pétrolier qui structure le pays depuis des décennies. Anderson Bean le reconnaît clairement : « la corruption a largement précédé Maduro, mais n’a fait que s’aggraver sous son règne. » Il ne s’agit pas selon lui de simples dérives individuelles, mais d’« une méga-corruption qui existe comme un système, soutenu et permis par la monopolisation du pouvoir. » Sous Maduro, une caste politico-militaire s’enrichit méthodiquement par « le pillage des ressources, la surfacturation, les fuites de capitaux illicites, le népotisme », le tout protégé par une impunité quasi absolue où « dénoncer les malversations peut désormais exposer à la répression. »
Chávez lui-même n’avait pas réussi à démanteler ce système. La rupture avec Maduro n’est donc pas dans l’apparition de la corruption, mais dans son amplification et sa systématisation. Au cours de la période Maduro, plusieurs scandales de corruption ont éclaté au grand jour. Citons notamment le scandale PDVSA-Crypto, le plus colossal de l’histoire du Venezuela : des hauts responsables du gouvernement, dont le ministre du Pétrole Tareck El Aissami, ont orchestré le détournement de plusieurs milliards de dollars de revenus pétroliers via des montages en cryptomonnaies. Selon les estimations, entre 3 et 23 milliards de dollars auraient ainsi disparu. El Aissami, contraint de démissionner en mars 2023 lors du lancement de l’enquête, avait été précisément l’un des promoteurs du Petro, la cryptomonnaie nationale lancée par Maduro en 2017, elle-même supprimée en janvier 2024.
Soulignons toutefois que Maduro a parfois agi contre la corruption en limogeant et poursuivant certains hauts responsables – El Aissami en est lui-même l’exemple. Maurice Lemoine et d’autres observateurs proches du processus bolivarien y voient la preuve que le gouvernement n’est pas intrinsèquement corrompu et qu’il conserve une capacité d’autocorrection. Cet argument mérite d’être pris au sérieux. Cependant, il ne suffit pas à invalider le tableau d’ensemble. Premièrement, ces poursuites restent l’exception dans un système où l’impunité est la règle : selon Transparency International, le Venezuela figure parmi les pays dont le niveau de corruption du secteur public est perçu comme le plus élevé au monde avec un score de 10 sur 100 en 2025, juste derrière la Somalie et le Sud-Soudan. Deuxièmement, certaines de ces poursuites semblent parfois davantage motivées par des règlements de comptes internes au sein du pouvoir que par une volonté sincère d’assainissement.
En guise de conclusion
Il apparaît donc clairement que la période de Maduro ne peut pas se confondre avec celle de Chávez. La période ouverte en 2013 par le décès de Chávez ne représente pas une simple continuité affaiblie de la précédente : elle constitue une phase distincte, marquée par un changement d’orientation politique fondamental, au détriment de la majorité de la population et des conquêtes sociales de la révolution bolivarienne.
Sous Chávez, malgré ses limites et ses contradictions, le processus bolivarien s’est traduit par des avancées sociales réelles et massives. Ces conquêtes n’étaient pas des cadeaux octroyés d’en-haut : elles étaient le fruit d’une relation vivante entre un gouvernement et des mobilisations populaires puissantes, capables de peser sur les orientations du pouvoir. Sous Maduro, qui a dû faire face à une crise économique et sociale sans précédent, cette dynamique s’est rompue : le gouvernement a fait peser le coût de la crise sur ces mêmes classes populaires qui avaient porté la révolution, tandis que la répression se substituait progressivement au dialogue social.
Économiquement, Maduro a choisi la voie de l’accord avec le capital – national et transnational – au lieu de le confronter. Socialement, il a détruit les protections conquises par les travailleurs. Démocratiquement, il a dérivé vers un autoritarisme croissant. Comprendre ces ruptures n’est pas trahir la mémoire de Chávez ni faire le jeu de Washington : c’est au contraire la condition indispensable pour penser sérieusement l’avenir du Venezuela et les perspectives d’émancipation de sa classe ouvrière.
Maduro a-t-il pour autant tout « mal fait » ? Non. Une autre voie était-elle possible ? Oui. Ces ruptures peuvent-elles justifier l’intervention militaire américaine et le kidnapping de Maduro ? Certainement pas. Nous aborderons ces trois points dans le prochain article de cette série vénézuélienne à paraître lundi 23 mars 2026.
Publié le 16 mars 2026.
[1] L’ouvrage collectif Venezuela in Crisis – Socialist Perspectives (Haymarket Books, 2026), coordonné par Anderson M. Bean et dont plusieurs contributeurs ont occupé des postes dans le gouvernement Chávez, a analysé en profondeur ces critiques. La plupart des données chiffrées proviennent de cette source. Les nombreux articles de Luis Bonilla constituent également des sources importantes de cet article. Luis Bonilla est professeur universitaire vénézuélien et professeur visitant à l’Université fédérale de Sergipe (Brésil), il a été directeur du Centre international Miranda et vice-ministre de l’Éducation universitaire sous Chávez, ainsi que président du Conseil de gouvernance de l’International Institute for Higher Education in Latin American and the Carribean (Iesalc-Unesco). Militant de gauche, il est membre du courant Comunes au Venezuela.
[2] Paradoxalement, les sanctions américaines ont quelque peu freiné ce processus en limitant l’afflux de nouveaux capitaux, Washington se privant ainsi des bénéfices d’une ouverture économique qu’il réclamait pourtant depuis des années.


