Une nouvelle crise financière en vue : la bombe du private credit

Une nouvelle crise financière en vue : la bombe du private credit

On nous avait promis que la crise de 2008 allait tout changer. Certes, de nombreuses mesures de régulation ont été prises. Mais, en plus d’être largement insuffisantes[1], elles n’ont jamais attaqué les problèmes de fond : le caractère systémique et la taille exorbitante des banques, mais aussi la logique spéculative qui gouverne la finance. Depuis plusieurs années, de nombreux économistes admettent que la question n’est plus de savoir si une nouvelle crise financière surviendra, mais quand et où.

La finance a plus d’un tour dans son sac. Profitant de cette faible régulation post-2008, elle a trouvé un nouvel angle mort pour innover, spéculer et produire des rendements élevés pour le capital. Cet angle mort a un nom : le private credit. Aujourd’hui, cette bulle de 2.000 milliards de dollars est en train de dérailler et, en se propageant vers tout le secteur bancaire, représente une menace potentiellement plus grave que celle des subprimes de 2008.

Cette bulle n’est évidemment pas la seule, ce serait trop beau. Intelligence artificielle, immobilier commercial, crédits à la consommation : de nombreux voyants clignotent simultanément dans plusieurs compartiments de la finance mondiale. Et par-dessus tout cela, une crise énergétique et économique d’une ampleur inédite est en train de percuter toutes ces fragilités financières, créant un cocktail dont les effets pourraient faire passer 2008 pour un simple avertissement.

Une question fondamentale persiste : lorsque cette crise financière éclatera, sera-t-on capables de ne pas reproduire les erreurs de 2008, c’est-à-dire cette fois de mettre au pas les marchés financiers, de prendre réellement le contrôle des banques afin qu’elles deviennent enfin de véritables outils au service de l’économie réelle et de l’intérêt général ?

  1. Le private credit, c’est quoi ? Attention aux faux-amis

Quand on entend private credit, ou crédit privé en français, on se dit naturellement qu’il s’agit d’opérations de prêts accordés au secteur privé, par opposition au secteur public. Erreur. Dans le monde de la finance anglosaxonne, private désigne ce qui n’est pas introduit en Bourse, tandis que public ne renvoie pas à l’État, mais à ce qui est coté en bourse et soumis à des marchés réglementés[2].

Le private credit, c’est donc une forme de financement dans laquelle des institutions non bancaires (fonds d’investissement, fonds spéculatifs, fonds de pension, compagnies d’assurance, …) prêtent directement de l’argent à des entreprises non cotées, sans passer par les marchés réglementés ni par le canal bancaire traditionnel. Il s’agit donc d’une relation de dette entre deux agents privés non financiers, opérée dans l’ombre des régulateurs.

2. Pourquoi ce mécanisme s’est-il développé jusqu’à former une grosse bulle ?

C’est un peu toujours la même histoire avec la finance : une innovation financière, une bulle qui gonfle, des profits qui s’accumulent, l’explosion de la bulle, de nouvelles réglementations, et puis une autre bulle qui se crée, jusqu’à la prochaine explosion. Le private credit est le dernier avatar de ce cycle, né directement dans les décombres de 2008.

Après la débâcle des subprimes, les banques ont été contraintes de faire (un peu) le ménage dans leurs bilans et de se montrer plus sélectives. Résultat : toute une série d’entreprises se sont retrouvées sans accès au crédit, soit trop petites pour accéder aux marchés obligataires, soit trop fragiles financièrement pour convaincre un banquier de leur prêter.

C’est dans ce vide qu’est né le private credit. Au départ, il s’agissait de relations directes : un investisseur prête lui-même à une entreprise non cotée. Mais, vu la haute rentabilité du machin, très rapidement, des fonds spécialisés se sont constitués pour jouer le rôle d’intermédiaire et pour industrialiser la démarche, en prélevant leur commission au passage, bien entendu.

Le modèle économique est très simple : d’un côté, des investisseurs en quête de rendement dans un monde de taux d’intérêt historiquement bas ; de l’autre, des entreprises que les banques refusent de financer. Entre les deux, des fonds qui promettent 10 % de rendement annuel aux investisseurs, une performance très alléchante. Ensuite, les fonds prêtent à ces entreprises sur 5 à 7 ans à des taux de 13 à 14 %, ce qui leur permet à la fois de rémunérer les investisseurs et de dégager leur propre marge. Le business du private credit est né et se développe rapidement, jusqu’à atteindre aujourd’hui 2.000 milliards de dollars d’encours, soit environ trois fois le volume des subprimes à leur pic de 2008.

3. La fragilité du mécanisme 

Il y a deux fragilités structurelles majeures dans cette architecture. La première est liée aux emprunteurs. Comme on l’a dit, il s’agit en majorité d’entreprises dans une situation financière délicate – c’est d’ailleurs ce qui justifie des taux de 13 à 14 %. Quand tout va bien, tout va bien : quelques entreprises font défaut, mais les primes de risque absorbent facilement les pertes, les investisseurs sont satisfaits et n’ont aucune raison de quitter un marché aussi lucratif. Mais quand les défauts augmentent et que la confiance s’érode, les investisseurs commencent à se dire qu’il serait peut-être temps de récupérer leur mise.

C’est là qu’entre en jeu la deuxième faiblesse : l’illiquidité. L’argent prêté aux entreprises est bloqué pour 5 à 7 ans, il est donc illiquide. Ces prêts sont indisponibles pour les fonds jusqu’à leur échéance. Donc si les investisseurs veulent sortir avant terme, les fonds se retrouvent face à un problème de liquidité. Pour gérer cette tension, une clause contractuelle standardisée a été adoptée : les investisseurs ne peuvent retirer que 5 % de leur avoir par trimestre, pas davantage. Mais que se passe-t-il si les investisseurs réclament plus ? Et surtout, que se passe-t-il si un grand nombre d’entre eux exercent simultanément ce droit de retrait trimestriel ? À 5 % par trimestre, ce sont 20 % des encours sur un an. Et 20 % de 2.000 milliards de dollars, c’est 400 milliards de problèmes de liquidité à résoudre.

Il se trouve que ces deux fragilités sont aujourd’hui en train de se matérialiser.

4. Ça déraille sec

Depuis 2025, les signaux d’alarme se multiplient. De 1 % en 2024, le taux de défaut sur les actifs des fonds de private credit a commencé à grimper courant 2025, pour terminer aux alentours de 4 %. Mais l’agence de notation Fitch annonce que cela va évoluer vers 6  %. Puis, début 2026, UBS publie un rapport prévoyant une augmentation des défauts de paiement des emprunteurs autour de 15 %. Ce chiffre, s’il se matérialisait, serait plus que problématique pour le secteur.

Pourquoi une telle montée des défauts ? En grande partie parce que les fonds ont massivement exposé leurs actifs (environ un tiers), c’est-à-dire prêté, aux entreprises du secteur du logiciel et des services informatiques. Or l’intelligence artificielle est passée par là, dévastant ce secteur et menaçant de mettre en faillite de nombreuses entreprises qui constituent précisément l’actif de ces fonds.

Certains continuent d’agiter l’argument des « événements isolés ». Mais deux signaux indiquent que c’est bien plus sérieux que cela. D’abord, des banques comme JPMorgan se mettent à proposer des CDS (credit default swaps) c’est-à-dire des instruments financiers permettant de se couvrir contre un effondrement du private credit : quand la finance elle-même commence à parier contre un secteur, le message est clair. Ensuite, en avril 2026, la Réserve fédérale américaine a convoqué les grandes banques de Wall Street pour leur demander de détailler leurs engagements dans ce secteur. Quand le banquier central américain agit ainsi, c’est que quelque chose ne sent pas bon.

Face à ces défauts grandissants et ces perspectives moroses, les investisseurs ont commencé à réclamer leur argent aux fonds, bien au-delà des 5 % autorisés : fonds Blackstone (8 %), BlackRock (9 %), Morgan Stanley (11 %), fonds QTR (14 %), Blue Owl (20 %). Les fonds ont répondu diversement : Blackstone a puisé dans ses ressources propres, BlackRock a plafonné les remboursements à 1 %, Blue Owl a simplement dit non.

Et ce n’est pas près de s’arranger. La crise énergétique en cours, dont le président de l’Agence internationale de l’énergie Fatih Birol, estime qu’elle est plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies, rend probable une récession économique sévère. Or les entreprises qui constituent l’actif de ces fonds sont déjà les plus fragiles. De nombreuses faillites supplémentaires sont à prévoir, ce qui ne ferait qu’aggraver encore des taux de défaut déjà alarmants.

La trajectoire est claire, et elle s’amplifie de semaine en semaine. Si le mouvement continue, ce sont des centaines de milliards de dollars de liquidités qu’il faudra trouver, une pression à laquelle ces fonds auront beaucoup de mal à faire face seuls. C’est là que les banques entrent en jeu. Et que les choses se complexifient.

5. Contagion vers le secteur bancaire et l’économie réelle

On pourrait se dire que si des investisseurs fortunés perdent de l’argent dans des fonds hasardeux, c’est leur problème. Mais c’est plus compliqué que cela. Car si le private credit fonctionne précisément hors du système bancaire traditionnel, les banques y sont néanmoins exposées de plusieurs façons. D’abord, elles ont déjà accordé des lignes de crédit à ces fonds, et elles vont sans doute encore le faire pour les aider à faire face aux demandes de retraits grandissant. Ensuite, certaines banques ont elles-mêmes investi dans ces fonds ou détiennent des produits titrisés adossés à des actifs de private credit. C’est précisément pourquoi la Réserve fédérale a convoqué les grandes banques de Wall Street pour connaître l’étendue de leurs engagements dans ce secteur, car personne ne sait exactement ce qu’il y a dans leurs bilans.

Or, si les banques commencent à absorber de lourdes pertes, c’est tout le système financier qui vacille, et avec lui l’économie réelle. Les banques privées contrôlent les dépôts, les prêts et les systèmes de paiement : des outils fondamentaux au bon fonctionnement de l’économie. Lorsqu’elles sont fragilisées, leur réaction instinctive est de fermer le robinet du crédit, ce qu’on appelle le credit crunch. Elles cessent alors de prêter, de manière indiscriminée, y compris aux entreprises et aux ménages qui n’ont rien à voir avec la crise… C’est exactement ce mécanisme qui avait transformé la crise des subprimes en récession mondiale.

6. Les autres bombes à retardement

Pour compléter le tableau, il faut préciser que le private credit n’est pas la seule bulle spéculative prête à exploser. Citons en trois 

  • Les dettes des particuliers. Aux États-Unis, les crédits automobiles (1.690 milliards de dollars), étudiants (environ 1.660 milliards) et de cartes de crédit (environ 1.100 milliards) connaissent aussi des difficultés, avec des taux de défaut en hausse dans chacun de ces compartiments.
  • L’immobilier commercial. Les crédits immobiliers commerciaux titrisés constituent un autre foyer de vulnérabilité, pour des encours de l’ordre de 1.000 milliards de dollars.
  • Les investissements prévus dans le secteur de l’intelligence artificielle sur la période 2025-2029 sont évalués à 3.000 milliards de dollars (source : Morgan Stanley). Des entreprises valorisées entre 800 et 900 milliards de dollars n’ont encore jamais dégagé le moindre profit. On prévoyait qu’Open AI commencerait à en dégager à partir de 2030, mais une analyse de HSBC en novembre 2025 a douché ces espoirs, estimant qu’à cet horizon, OpenAI aurait encore besoin de lever 207 milliards de dollars et continuerait à fonctionner dans le rouge. Et cette estimation était fondée sur les coûts énergétiques d’avant la dernière crise géopolitique…

7. Ne surtout pas recommettre les erreurs de 2008

Que la crise financière provienne de l’explosion de la bulle du private credit ou d’un autre compartiment, une chose est certaine : il faut espérer que cette fois on pourra saisir l’opportunité pour remettre la finance à sa place. En 2008, les gouvernements ont renfloué les banques sans exiger de contreparties structurelles. Même la timide mesure censée séparer banques commerciales et banques d’investissement a été abandonnée, avec la complicité tacite du pouvoir politique. Une fenêtre historique s’est refermée sans avoir été saisie.

Aujourd’hui, c’est toujours la finance qui dirige le monde. Elle contrôle l’épargne des citoyens, les systèmes de paiement et possède une grande partie des médias. Elle génère des milliers de milliards de dollars et porte une lourde responsabilité dans la condition indigne de milliards d’êtres humains, tout comme dans la destruction des écosystèmes qui nous permettent simplement de vivre sur cette planète. Mais ce pouvoir n’est pas tombé du ciel : il a été sciemment concédé par les gouvernements. Il est donc parfaitement possible de le reprendre.

Et lorsqu’une crise financière met les banques à terre, un rapport de force exceptionnel se crée, celui qui permet à la puissance publique de faire ce qui est impossible en temps ordinaire. Interdire la spéculation, obliger les banques à financer l’économie réelle, séparer banques de dépôt et banques d’affaires, réduire leur taille, poursuivre les responsables de crimes financiers, lever le secret bancaire, lutter contre les paradis fiscaux,: tout cela devient soudainement possible. Mais en réalité, il faudrait aller plus loin et  viser la socialisation du secteur bancaire. Pour que les banques redeviennent des outils au service de la collectivité. La monnaie, le crédit, l’épargne, les systèmes de paiement sont des éléments fondamentaux d’une économie et, à ce titre, relèvent de l’intérêt général.

Bien sûr, la concrétisation de cette orientation ne tombera pas du ciel. Elle sera le fruit d’un courage politique fort, lui-même le fruit d’une mobilisation sociale massive. Mais cela, c’est une autre histoire, qu’il nous reste à construire collectivement.

Sources principales :

La crise financière qui vient, Frédéric Lordon, 16 mars 2026

Le crédit privé, nouvelle bombe à retardement du système financier ? Martine Orange, 13 avril 2026« Quelque chose de gros se prépare avec la finance » Frédéric Lordon, 18 avril 2026


[1] La supervision centralisée des banques de la zone euro (union bancaire), la création d’un fonds européen de garantie des dépôts, l’interdiction de certaines opérations ne touchant que 2 % de l’activité bancaire globale, le plafonnement des bonus, la transparence des activités bancaires ou encore les nouvelles règles de Bâle III sont autant de promesses non tenues, voire diluées avant même d’avoir été mises en œuvre.

[2] Frédéric Lordon donne un exemple parlant : OpenAI, géant de l’IA et créateur de ChatGPT, est pour l’instant une entreprise private parce qu’elle n’est pas encore introduite en bourse. Le jour où elle le sera, elle deviendra une entreprise public. Elle ne sera pas nationalisée pour autant.

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) |  Plus de publications

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