À part ça… Un ministre qui a la patate

À part ça… Un ministre qui a la patate

Il n’est pas que ministre fédéral de l’Emploi et de l’Économie. David Clarinval est aussi un tout grand ministre MR de l’Agriculture…

Nos terres agricoles sont en de très bonnes mains. Ah si ! Déjà, nous avions Anne-Catherine Dalcq, la ministre wallonne de l’Agriculture. Qui estimait en avril 2025 que les pesticides étaient des « outils intéressants ». Et que, finalement, ces produits de synthèse ne sont jamais que « des molécules trouvées dans la nature, que l’on a modifiées un peu pour mieux cibler leur action ». Déni qui avait provoqué un triple Lutz généralisé dans la communauté scientifique environnementale, confrontée à l’archi-pollution des sols et des eaux ainsi qu’à la destruction de la biodiversité. Sidération aussi dans le monde médical, qui voit chaque jour les conséquences sur la santé publique de la toxicité archi-avérée des produits phytosanitaires : cancérogènes, perturbateurs endocriniens, allergènes, etc.

Dans la même veine très prisée au MR, nous avons bien sûr aussi la flèche de Bièvre. Qui était déjà l’ami des chômeurs puisque, comme ministre de l’Emploi, il ne leur veut que du bien : les forcer à trouver un travail qui le plus souvent n’existe pas. On le sait moins, mais multi-Clarinval est aussi ministre fédéral de l’Agriculture. Domaine qu’il connaît (électoralement) très bien puisque sa région est une terre très agricole. Le vice-premier MR est donc aussi très naturellement l’ami de ses agriculteurs-électeurs, qu’il se doit chouchouter. Ce qu’il fait très bien, on verra. Mais là, comme David est mon grand ami aussi, je voudrais le mettre en garde. Je t’explique pourquoi je suis inquiet, Dave…

Tu viens d’autoriser l’usage du « Calantha » sur les champs de pommes de terre belges. Ceci afin de pouvoir s’attaquer aux doryphores, ces petits insectes dont l’activité favorite consiste à dévorer les feuilles des plants de patates. Et c’est vrai que le Calantha n’est pas un pesticide OGM comme les autres. Il fonctionne grâce à la technique de l’« ARN interférent ». C’est-à-dire que grâce à des petites molécules qui vont interagir, il va désactiver un gène du doryphore, et donc le tuer. Avantage ? Normalement, il « cible » uniquement cet insecte, contrairement aux autres insecticides qui ravagent tout : les « nuisibles » mais aussi les insectes nécessaires à notre agriculture ou même vitaux pour la nature. Et normalement, puisque ce pesticide à ARN interférent agit sur la génétique de l’insecte, ce n’est pas un produit chimique qui polluera massivement les eaux. J’ai dit « normalement » parce qu’on n’est encore sûr de rien. Et surtout, on ignore quels impacts ce « magic » Calantha aura sur le reste de l’environnement, sur la biodiversité ainsi que sur notre santé.

Je ne sais pas si tu sais ça, Dave, mais aucun produit phytosanitaire OGM qui fonctionne avec cette technique n’a jamais été autorisé dans l’Union européenne. Donc le Calantha ne l’est pas. Et pour cause : son évaluation scientifique européenne est en cours depuis avril 2025, et ne sera terminée que dans un an. Mais donc toi, sans attendre les résultats définitifs sur son éventuelle toxicité, tu autorises « provisoirement » (pendant 100 jours jusque fin août) la pulvérisation de ce nouveau Calantha sur les 107.000 hectares de canadas plantées chez nous. Donc sur 1.070 kilomètres carrés. On n’est donc pas sur du jardinet, on est quand même sur un 29ème de la superficie de la Belgique. Pas grave ! Comme tu as la patate, tu assieds ton popotin sur le principe de précaution européen. Au passage, tu fais de nos terres et de nous, les Belges, des espèces de cobayes de la crompire garantie 100 % pur Calantha. À l’aveugle.

Pourquoi donc cette excitation de notre autorisateur précoce ? Parce qu’il y a « urgence », nous a expliqué le ministre. Urgence à quoi ? « À sauver les rendements » de pommes de terre. Qué rendement à sauver donc, David ? Le secteur de la patate belge est en pleine surproduction. La « Fontane », variété qu’on cultive le plus dans nos champs, avait connu un sommet au printemps 2024, vendue 600 euros la tonne sur le marché libre. Pas longtemps : elle chutait à 150 euros début 2025, puis dégringolait à 50 euros en juin, et à… 10 euros la tonne en mars dernier. Pour 2026-2027, les contrats sont en moyenne à 140 euros la tonne (- 22 %) et les volumes ont été volontairement baissé de 15 %. Personne, parmi les petits et moyens producteurs de cette filière qui en a gros sur la patate n’a réclamé ce nouveau pesticide prometteur de rendement « à sauver en urgence ».

Ou alors… Ou alors peut-être que les géants industriels qui opèrent sur le sol belge de la frite et de la croquette surgelées voient ça d’un très bon œil. Lutosa, Agristo, Clarebout, Farm Frites et Ecofrost contrôlent 90 % de ce marché. Une frite surgelée que ces méga-producteurs destinent très largement à l’exportation. Pour assurer la continuité de leur production, ceux-là ont un besoin constant d’approvisionnement en patates, si possible sans être embêtés par des petits insectes gloutons. Ceux-là ont donc tout intérêt à ce que la surproduction persiste, et avec elle la garantie de prix très bas. Ce que permet le Calantha. Dis, David, ne serais-tu pas un peu moins l’ami de tes électeurs-agriculteurs que des industriels de l’agro-alimentaire ? Je pose ça là. Pour réflexion.

Ou alors… Ou alors il y a aussi GreenLight Biosciences, qui produit le Calantha. Le sympathique ministre aurait-il été sensible à certains arguments de cette firme américaine ? Qui, grâce à l’empressement de Dave, gagne au grattage et au tirage. D’abord elle bénéficie d’un précédent européen : pouvoir épandre son pesticide dans un État membre de l’Union sans que ses autorités scientifiques aient définitivement validé le produit. Ensuite, grâce à l’intervention « en urgence » de notre « ingénieur » agronome de ministre, GreenLight Biosciences se voit gracieusement offrir un laboratoire de 107.000 hectares pour tester son Calantha en conditions réelles, et peaufiner ainsi le dossier d’agrément européen qui doit lui rapporter des patates de milliards. Le rêve.

Un rêve d’épandage qui, grâce à David, est souvent très accessible pour les fabricants de produits phytosanitaires. À peine devenu ministre de l’Agriculture, en 2020 déjà sous le précédent gouvernement, Clarinval prolongeait l’usage des pesticides « néonicotinoïdes », qui s’attaquent au système nerveux des insectes, et déciment donc les abeilles et d’autres pollinisateurs. En 2023, David soutenait le maintien de l’utilisation du glyphosate. Et en 2024, il appuyait le démantèlement du règlement européen de réduction des pesticides. Et donc, Dave, ne serais-tu pas un peu « poreux » aux desideratas des compagnies phytosanitaires ? Je te demande ça parce que je ne voudrais pas qu’un jour tu sois obligé d’aller gratter des billets de la Loterie nationale. Ce serait moche.

Vincent Peiffer
Chroniqueur MaTribune.be |  Plus de publications

Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

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