
Bouchez « prend à l’État pour donner au travailleurs », dit-il. Dolimont peaufine le concept : il prend aux petites gens pour donner aux riches.
Il faut toujours lire la presse. On y voit de bien belles choses. Comme la longue interview du ministre-président MR de la Wallonie dans Le Soir du weekend. Où Adrien Dolimont rassure tout son monde : le gouvernement MR-Engagés compte bien garder le cap. Celui des gros efforts imposés aux petits et à la classe moyenne, tout en préservant ses amis de la haute. C’est pour ça que j’écrivais qu’il rassurait tout « son » monde. Pas tout « le » monde.
Avant toute chose, je voudrais souligner ici la joliesse du vocabulaire employé par Adrien dans cet entretien. Un an après la « putain de CLA de merde » de son saint-président, il lui rend une forme d’hommage lorsqu’il évoque les économies supplémentaires à faire en Wallonie, qui seraient de l’ordre de 800 millions à 1 milliard et pas de 2 milliards, comme certains (vrais) ingénieurs l’avancent : « Ce chiffre, c’est juste de la merde. » Donc on voit une certaine cohérence scatologique au sommet du MR. Peut-être y pense-t-on d’ailleurs que pour se profiler droite « populaire », il est indiqué de saupoudrer son discours de grossièretés qui font « peuple ». Pour encore mieux soigner la forme « popu » tout en t’alignant parfaitement sur ton idole montoise, Adrien, je te conseillerais l’application de quelques indispensables tatouages. Mais venons-en au fond. Et là, sindjeu, on voit que le garçon a de la suite dans les idées.
Prenons la baisse des droits d’enregistrement (de 12,5 % à 3 %) à l’achat d’un premier bien immobilier. Baisse qui, selon Adrien & The Engineers of the MR, aide les jeunes ménages à devenir propriétaires. Tous les économistes prévenaient : parce qu’elle est linéaire, cette mesure allait surtout bénéficier aux jeunes privilégiés. Ceux qui, aidés par papa-maman, achètent une villa à 600.000 boules et obtiennent donc une réduction de droits d’enregistrement de 57.000 euros. Trois fois plus (!) que le ménage plus modeste qui, achetant un bien à 200.000 euros, bénéficie d’une réduction de 19.000 euros. Les mêmes économistes alertaient : cette baisse allait aussi créer une bulle immobilière en Wallonie. Ce qui n’a pas raté. Les prix ont augmenté de 13 %, qui ont directement déboulé dans la poche des propriétaires-vendeurs. Effet zéro, donc, pour ce superbe viandage qui coûte un avion de 285 millions par an au budget wallon. Mais qu’Adrien compte obtusement maintenir puisque, d’après ses calculs (ouich !), la réforme sera à l’équilibre budgétaire… en 2030-2031. Comment donc ? A pas dit…
À propos de suite dans ses idées de tiestu, Adri compte aussi faire aboutir une autre réforme annoncée pour 2028 : celle des droits de succession. Qui, bien entendu, comme l’autre, ne profitera qu’aux (très) gros patrimoines. Et pas du tout à ceux qui héritent de moins de 50.000 euros : là, le taux de prélèvement restera le même (5 %). Au-delà, il chutera de moitié, jusqu’à baisser de 30 à 15 % pour les héritages de plus de 500.000 euros. Celui qui héritera d’1 million en ligne directe « gagnera » donc… 150.000 euros de droits de succession. Trois fois le total du petit héritage précité. Et là encore, les (vrais) économistes ont prévenu : cette réforme coûtera 400 millions de patates par an au budget wallon. Et donc chaque année 245 euros à chaque ménage wallon, ceci afin d’arroser encore un peu plus les plus aisés d’entre eux. Dans la phrase suivante, Adrien Dolimont et le chœur des ministre MR et Engagés martèlent bien évidemment que le carnage des « autres » mesures d’austérité wallonnes était la « seule option », pasque face à la situation budgétaire régionale « on n’a pas le choix », vous comprenez.
Surtout n’allons pas voir un lien de cause à effet entre ce qui précède et ce qui suit : Adrien nous annonce tout de go qu’après la hausse des tarifs des TEC déjà advenue en février dernier, il va bien falloir s’obliger à une autre grimpette corsée des tarifs de bus. « On n’a re-pas le choix. » Ce qui ne dérange pas notre ministre-président : « Pour les bus, je considère que quand un service est rendu, cela ne me choque pas d’avoir un niveau de paiement adapté. Ce qui compte, c’est que le service soit bon. Un service, ça se paie… sinon ce seront les pouvoirs publics qui vont le payer, alors qu’ils sont déjà dans la difficulté. » Outre qu’il doit de toute urgence aller réviser le concept de service public, Adri ne prend visiblement jamais le bus s’il considère que le service rendu par les TEC est « bon ». Assis dans sa voiture de fonction, il ne peut savoir.
Et n’allons pas faire un autre raccourci : quand le ministre-président MR annonce le rabotage très imminent des allocations familiales pour tous, ce n’est pas du tout pour permettre à ses semblables de puiser 685 millions par année dans la caisse des droits d’enregistrement et de succession. Rien à voir. Adri est formel : « Je ne veux pas retirer les allocations familiales. Je veux m’assurer que les publics les plus fragilisés soient toujours soutenus. » Sauf que quand même : « Sur les allocations familiales, on a le régime le plus généreux du pays. (…) Est-ce que la Région la plus pauvre du pays doit soutenir de la même façon ? » Ben oui, mon gars. C’est un peu le principe de la solidarité. Mais je comprends que tu t’emmêles. À propos d’enfants, ta collègue Glatigny a estimé que les repas gratuits pour 55.000 écoliers précarisés étaient un luxe. Ou qu’un minerval à 1.200 euros par étudiant était très payable pour les familles. Donc je te vois arriver : toi qui vas bientôt offrir des centaines de milliers d’euros aux gros héritiers wallons, tu considèreras très certainement que les ménages qui empilent la somme faramineuse de 2.500 ou 3.000 euros/mois n’auront plus besoin de si généreuses allocations familiales. Chiche.
J’ai gardé le meilleur d’Adri pour la fin, lorsqu’est évoquée la dépréciation de la qualité des emplois. Qui s’est encore aggravée depuis l’entrée en action des ingénieurs de l’Arizona, avec des flexijobs et des jobs étudiants à gogo, un travail de nuit raccourci, des heures supplémentaires dépréciées, des salaires plus tout-à-fait non indexés. Ce qui s’ajoute aux intérims précaires, au manque de personnel, à la surcharge de travail, aux rythmes insoutenables, à l’épuisement, au manque de reconnaissance, à une flexibilité et une productivité à l’infini, au manque de stabilité, au stress… L’autre Robin des Bois du MR ne nie même pas. Et puisque le MR est « le vrai parti du travail », voici comment il « relativise » la dévalorisation de la qualité des emplois. Attention on est sur de l’épais, question régression sociale : « Cela va être dur et difficile à entendre, mais ce sera toujours meilleur que la plupart des gens sur cette planète. » C’est vrai que dans les ateliers de couture du Bangladesh ou dans les mines du Congo, c’est moins confort. J’ai dû retenir une remontée nauséeuse. Difficilement.

Vincent Peiffer
Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

