Une semaine de grève sur le rail belge se termine. Les préavis déposés pour de futures actions sont refusés par l’entreprise. Les syndicats cheminots actent la rupture de confiance et quittent toutes les instances de concertation sociale. Et pendant ce temps, un ministre de la Mobilité, Jean-Luc Crucke (Les Engagés) qui répète depuis longtemps son amour du débat tout en refusant de débattre, sur le fond, de la libéralisation du rail. Ce « grand écart » est-il le signe d’une politique d’un nouveau genre : la politique du gymnaste ?
La tenue d’un débat démocratique : voilà ce qui semble opposer Jean-Luc Crucke et les syndicats de cheminots, à propos de la réforme ferroviaire en cours. En effet, réunis en front commun, les syndicats du rail ont organisé une semaine de grève, du 26 au 30 janvier. Leur objectif est de « défendre un siècle de rail public et de transport en toute sécurité » face à la mise en concurrence du rail. Pour elles et eux, c’est tout un modèle de service public collectif, fondé en 1926 avec la création de la SNCB, qui est remis en cause : notamment avec l’abandon du statut qui favorise l’expertise des travailleuses et travailleurs, mais aussi avec une modification de la composition de la commission paritaire pour affaiblir la démocratie sociale.
Mais débattre dans les entreprises du rail belge et avec leur ministre de tutelle, ce n’est pas si évident. En début d’année, lors de l’interview politique dans la matinale de la radio publique La Première du 7 janvier dernier, le ministre de la Mobilité, Jean-Luc Crucke (Les Engagés), a ainsi fait preuve d’une remarquable souplesse idéologique. Invité pour commenter la « droitisation » du Mouvement réformateur, son ancienne famille politique, il s’est également exprimé sur l’introduction de la concurrence dans le secteur du rail. Ses prises de position sur ces deux sujets, lors de la même interview et à quelques minutes d’intervalle, peuvent sembler contradictoires : débattre, bien sûr, mais visiblement pas sur tous les sujets.
Le centre modéré plutôt que la polarisation radicale
Dans le contexte du départ de Michel De Maegd du Mouvement réformateur vers Les Engagés, une transition qu’il a lui-même effectuée presque deux ans auparavant, Jean-Luc Crucke note une polarisation vers la droite de son ancien parti :
« Il y a, au sein de la direction du MR, une ligne de droite, que son président appelle droite populaire […] C’est pas ma sensibilité : moi je suis un libéral, et je trouve que les libéraux aujourd’hui, ils trouvent leur place dans cette famille centriste. […] Je suis plus de ceux qui considèrent qu’on doit réunir les gens, plutôt que les opposer. J’ai une crainte de cette dualisation de la société : quand on est à droite, on devient très à droite ; on est à gauche, on est très à gauche. C’est pas ma manière de vivre, ni d’être dans la société. »
Contre ce choix politique, il dit préférer une position plus centrale, ouverte au débat… mais logiquement motivée par un objectif de victoire politique :
« [à propos des Engagés] Je m’y sens parfaitement bien. Parce que j’y trouve ce que j’appelle, non seulement le sens de la nuance, mais le sens du débat : on discute, on débat entre nous. »
« Comment est-ce que demain, Les Engagés deviennent, à travers ce centre fort, ce centre de nuance, mais un centre offensif, deviennent le premier parti francophone de ce pays. »
L’objectif est annoncé : occuper le centre de l’éventail politique, présenté comme un espace de nuance et de débat, que Jean-Luc Crucke associe à une ambition électorale pour son parti. Le positionnement centriste est présenté non seulement comme une posture idéologique mais aussi comme une stratégie politique.
Pourtant, certains propos tenus plus tôt dans l’interview, à propos de la réforme du rail belge paraissent bien loin de cette posture de nuance et débat, et interrogent alors la cohérence entre le positionnement revendiqué et les prises de position concrètes.
La concurrence ferroviaire sur de bons rails
Sur ce point, le ministre a été catégorique : la mise en concurrence de la SNCB n’est pas une option, c’est selon lui un impératif. À ce titre, une tentative des syndicats de réfléchir à des alternatives serait déjà inutile, mais aussi, et surtout irresponsable :
« Je dis qu’on doit évoluer avec son temps. Et que, soit effectivement le rail, cette magnifique machine qu’est le rail, les hommes et les femmes qui travaillent dans ce secteur… Soit effectivement, on s’adapte à la concurrence, et on sera les meilleurs en 2032. Soit on s’assied sur son siège, et en 2032 la casse sociale sera là. »
Derrière les promesses de sagesse et de « bon sens » exprimées par Jean-Luc Crucke, ce modèle concurrentiel renvoie cependant à une idéologie identifiable : le néolibéralisme.
L’idéologie néolibérale derrière le « bon sens »
Comme l’explique la sociologue Dominique Méda, le libéralisme des XVIIIe et XIXe siècles avait pour objectif de limiter l’intervention de l’État, mais pas de la remettre complètement en question. Cette doctrine du « laisser faire » permettait finalement à l’économie de marché concurrentielle et à l’État de coexister, chacun dans leur domaine. Cette coexistence n’est plus l’objectif du néolibéralisme à partir des années 1970 : désormais, il s’agit d’étendre partout la logique compétitive ou concurrentielle du marché. Pour atteindre cet objectif, il ne suffit plus de s’opposer à l’État, au contraire : l’État est mis à contribution pour mettre en place des marchés concurrentiels… y compris dans le rail. Dans le même temps, cette concurrence généralisée développe l’individualisme, nuisant ainsi aux collectifs institutionnalisés, et « génère directement et indirectement une dégradation de la démocratie » à mesure que des questions (notamment économiques) sont soustraites au débat démocratique sous prétexte de nécessité technique.
Le vocabulaire mobilisé par Jean-Luc Crucke – parts de marché, changement de mentalité, logique concurrentielle appliquée à une entreprise publique… – correspond précisément à cette extension du principe de concurrence à des secteurs historiquement régulés par l’État.
L’idée est donc bel et bien d’adopter un nouvel état d’esprit, comme le ministre l’affirme lui-même :
« Moi je veux que la SNCB, à la fois pour sauver son personnel, pour avoir des prix encore plus attractifs, pour avoir un meilleur service, je veux que la SNCB soit en forme pour 2032. Ça veut dire que, elle-même puisse se dire : “c’est moi qui vais chercher des parts de marché à l’extérieur”. Donc on doit avoir un changement de mentalité. »
Pourtant, comme le rappelait récemment la juriste Anne-Sophie Bouvy en évoquant les expériences britannique et allemande, de telles réformes ont déjà montré leurs limites : l’ouverture du secteur ferroviaire à des opérateurs privés ne fait pas disparaître la nécessité d’investissements publics pour garantir un réseau de qualité. De plus, la scission de l’organisme historique du rail belge entre un gestionnaire de réseau (Infrabel), et un opérateur de transport (SNCB) mis en concurrence, pose parfois d’importants problèmes de coordination qui nuisent au bon fonctionnement du service. Sans parler du fait de privilégier des objectifs de rentabilité rapide plutôt qu’un service stable et robuste à long terme.
La politique du gymnaste est une stratégie politique
Revenons-en à Jean-Luc Crucke qui, lors d’une interview d’un peu plus de douze minutes, a réussi le pari de défendre à la fois une chose et son contraire. Dans un premier temps, il affirme comme inévitable et non négociable la mise en place de la concurrence dans le secteur ferroviaire : une position qui s’inscrit dans une logique néolibérale où certaines réformes sont présentées comme des nécessités techniques plutôt que comme des choix politiques discutables. Puis, quelques minutes plus tard, il célèbre la position centriste et ouverte au débat de sa nouvelle famille politique (Les Engagés) face à un Mouvement réformateur qui se polarise. Ce « grand écart » idéologique mérite d’être reconnu comme une figure de ce qu’on appellerait la politique du gymnaste.
Est-ce toutefois si incohérent ? Peut-être pas : les deux discours de Jean-Luc Crucke ont chacun leur logique propre, mais ils sont liés par un objectif commun. Dans cette perspective, la mise en concurrence n’est pas présentée comme un choix politique dont on peut débattre, mais comme une contrainte qui s’impose aux décideurs. Pour le cas du rail, la mise en concurrence découle de règlementations européennes sur lesquelles les États n’auraient aucune prise. Mais rien n’empêche les discours critiques, comme celui des syndicats.
Présenter cette réforme comme inévitable permet alors de déplacer le débat : on ne discute plus du principe de concurrence mais seulement de la manière de l’appliquer. C’est là que le lien apparaît avec la stratégie de placement des Engagés sur l’éventail politique belge : devenir « un centre fort, offensif », et finalement « le premier parti francophone de ce pays ». Se présenter comme le parti du centre, modéré, face aux extrêmes, relève donc d’un calcul stratégique pour tenter de convaincre le plus d’électrices et d’électeurs possibles. Et à ce titre, présenter la concurrence dans le rail comme inévitable, c’est éviter de se retrouver isolé dans un combat politique que l’on pense déjà perdu. D’ailleurs, on a pu observer un raisonnement semblable lorsque Paul Magnette, le président du PS, a annoncé publiquement que « Jamais le chômage ne reviendra à durée illimitée, c’est impossible ».
Une stratégie d’extrême centre ?
Dans son étude des personnalités qui, entre 1789 et 1815, avaient juré fidélité aux multiples régimes politiques qui se succèdent à l’époque en France, l’historien Pierre Serna les présente comme des girouettes. L’enjeu pour ces figures politiques était évidemment, à chaque changement de régime, de justifier leur parcours : d’où l’intérêt de se présenter au centre de l’éventail politique. Mais l’historien remarque que ces girouettes composent alors une force politique originale qu’il nomme l’extrême centre. Car sous les discours de modération face aux oppositions radicales, cette force politique se fait aussi remarquer par un usage autoritaire du pouvoir, y compris en limitant les libertés publiques. Finalement, elle est « non moins radicale que les forces centrifuges qu’elle dénonce, et bien mieux embusquée ».
Au terme de girouette, on a préféré celui de gymnaste. Jean-Luc Crucke n’a pas, à proprement parler, changé d’avis : il tient ensemble deux discours qui semblent pourtant difficiles à concilier. Il défend à la fois une réforme présentée comme échappant au débat politique tout en valorisant les bienfaits du débat démocratique. Sa position est en revanche assez représentative d’une manière contemporaine d’occuper ce que Pierre Serna nomme l’extrême centre.
En présentant Les Engagés comme un parti modéré, tout en affirmant que la mise en concurrence de la SNCB va de soi, il lève le voile sur le discours de son parti : une stratégie politique qui a pour objectif fondamental d’exercer le pouvoir.
Publié le 30 janvier 2026.

