L’extrême droite, une menace toujours vivante

L’extrême droite, une menace toujours vivante

C’était le 8 mai 1945, l’Allemagne nazie se rendait, la Seconde Guerre mondiale prenait fin et on disait alors « plus jamais le fascisme, plus jamais la guerre ». Aujourd’hui, les idées de l’extrême droite progressent mais la détermination de celles et ceux qui y résistent également. Ce témoignage de terrain nous le rappelle [1].  

Si je prends la parole aujourd’hui, c’est à la fois comme militante syndicale, comme travailleuse, mais aussi comme fille d’un réfugié politique venu du Chili.

Né le 8 juillet 1948, dans la précordillère mapuche du sud du Chili, Godofredo Cotrena a grandi entre la terre, les arbres et les silences puissants du Wallmapu (territoire ancestral du peuple Mapuche). Très jeune, il a travaillé la terre, traversé les Andes pour survivre, et pris conscience des injustices subies par son peuple.
Dans les années 1970, il s’est engagé dans les luttes pour la restitution des terres mapuche et la dignité des travailleurs. Il a été arrêté en septembre 1973, quelques jours après le coup d’État de Pinochet.

Son seul crime ? Avoir défendu ses terres et les droits de son peuple. Il a été torturé, porté disparu, condamné à mort, et finalement condamné à 10 ans de prison. Au total il sera incarcéré pendant trois ans et huit mois. C’est grâce à l’incroyable détermination de ma mère – une véritable guerrière – et à l’intervention d’Amnesty International ainsi que de la Croix-Rouge que mon père a pu être libéré, nous permettant à tous de quitter le Chili.

Nous sommes arrivés en Belgique en 1977, et c’est ici qu’il a refait sa vie, comme ouvrier dans la métallurgie chez Bodart & Gonayà Theux, il poursuivra son combat autrement : en transmettant la mémoire, la solidarité et la dignité dans chaque geste du quotidien.

Homme calme, juste et profondément humain, il croyait en la justice plutôt qu’en la vengeance, en la mémoire plutôt qu’au ressentiment.

Il nous a quittés le 7 juillet 2025, la veille de ses 77 ans, laissant un héritage de courage, d’humilité et de fidélité à ses valeurs : la terre, la justice et la solidarité.

C’est de lui que je tiens mes valeurs, mon engagement, ma conscience politique.

Et c’est tout naturellement que je suis devenue déléguée syndicale, parce que j’ai été élevée dans ses valeurs : l’humanisme, la justice, la dignité.

J’ai commencé, comme lui, dans la métallurgie. Et aujourd’hui, je travaille dans un syndicat avec la même conviction : 

Défendre celles et ceux qu’on veut faire taire, protéger les plus fragiles, et faire vivre la solidarité entre travailleurs.

Tout ce que déteste l’extrême droite, tout ce que, depuis toujours, je l’ai vue détruire sur tous les continents. Jamais je ne cesserai de la combattre, partout et toujours.

L’extrême droite : une violence toujours présente

Au Chili, nous avons vécu dans notre chair ce que l’extrême droite est capable de faire à un peuple.

Nous avons vu comment la peur et la haine peuvent devenir des armes politiques, comment la répression peut briser des vies au nom de l’ordre.

Et aujourd’hui encore, cette violence n’a pas disparu : des militants, des syndicalistes, des défenseurs de la nature et des droits humains sont menacés, persécutés, parfois même assassinés.

Voilà la véritable nature de l’extrême droite : une idéologie qui déshumanise, qui légitime la violence contre les plus fragiles, contre celles et ceux qui dérangent l’ordre établi. Elle n’a de cesse de pointer du doigt des boucs émissaires comme responsables de crises dont, le plus souvent, elle défend et dissimule les vrais auteurs : les grands propriétaires terriens, les ultra-riches, le capitalisme le plus sauvage.

Et non, ce n’est pas du passé.

Le pire c’est quand cette violence arrive au sommet de l’Etat. Alors, nous voyons ressurgir partout les mêmes méthodes de répression :

En France, pendant l’hiver 2018-2019, de nombreux manifestants du mouvement des gilets jaunes ont été grièvement blessés, certains même éborgnés.

Au Chili, en 2019, les mobilisations étudiantes ont été durement réprimées ; là aussi, plusieurs jeunes ont perdu un œil.

Et demain, peut-être ici, en Belgique, où certains responsables politiques – comme Theo Francken – évoquent ouvertement la possibilité d’autoriser ces mêmes armes contre les manifestants.

Ce n’est pas de la sécurité, c’est de la répression !

Plus que jamais, notre vigilance doit être grande. Plus que jamais, nous devons dénoncer la moindre dérive et l’utilisation de la force par ceux-là même qui devraient nous défendre.

Une logique mondiale

Cette logique n’est pas seulement nationale. C’est une logique mondiale. 

Les grandes puissances continuent d’imposer leurs intérêts au nom de la “démocratie” ou de la “sécurité”, tout en soutenant des gouvernements autoritaires, tout en maintenant des sanctions et des blocus qui frappent les peuples. 

C’est toujours la même idéologie : celle qui prétend défendre la liberté, mais qui piétine la justice et l’égalité dès qu’elles menacent leurs privilèges.

Et ici, en Belgique

Ne croyons pas que nous soyons à l’abri. Ici aussi, on attaque les chômeurs, on culpabilise les malades, on durcit l’accès aux allocations, on stigmatise les étrangers, et on s’en prend aux services publics – ce patrimoine collectif, qui garantit encore un peu d’égalité dans notre société.

Ces politiques sont des politiques d’exclusion, des idées d’extrême droite mises en œuvre par des partis qui se disent “modérés” mais dont nous, conscients de ce que l’Histoire nous apprend, décelons le vrai visage. Même quand elle met du parfum, nous reconnaissons l’odeur de la bête immonde quand elle sort de sa tanière… Et les loups attaquent toujours les mêmes : 

Les pauvres, les précaires, les travailleurs, les migrants, et aussi, nous, les femmes. 

Alors oui, l’extrême droite est déjà là. Dans les discours. Dans les lois. 

Et c’est pour cela que nous, travailleurs, devons être en alerte. 

Parce que si nous ne défendons pas nos droits aujourd’hui, ce sont nos enfants qui paieront demain.

La banalisation du discours d’extrême droite

Souvenons-nous : dans les années 90, le programme politique du Vlaams Blok, aujourd’hui Vlaams Belang, prônait ouvertement la discrimination et l’exclusion. 

À l’époque, tout le monde était choqué. Mais aujourd’hui, plusieurs de ces idées se retrouvent dans nos politiques publiques : centres fermés, contrôles renforcés, stigmatisation des étrangers, expulsions sommaires…

Pas besoin d’un parti d’extrême droite pour faire passer des idées d’extrême droite : elles sont déjà là, banalisées, normalisées, au cœur du pouvoir.

Mais il y a aussi une autre réalité : l’espoir

Heureusement, le peuple se réveille !

Au Chili, en France, en Équateur, en Belgique, les travailleurs, les jeunes, les femmes, les peuples autochtones se lèvent. 

Ils disent : assez ! Ils disent qu’un autre monde est possible : un monde de justice, de dignité et de solidarité.

Et c’est à nous, ici, d’être à la hauteur de cet espoir qui monte.

L’extrême droite n’est pas une opinion : c’est un délit. C’est un danger.

Son langage, c’est le refus de l’égalité entre les Hommes, de la fraternité humaine et de la liberté pour chacun de nous. Son langage, c’est l’exclusion, le nationalisme et la sécurité à outrance. Trois mots pour justifier l’injustice et la division.

Face à cela, nous devons répondre avec nos trois mots à nous : Solidarité. Dignité. Égalité.

Parce que la solidarité, ce n’est pas un slogan, c’est une arme.

Parce que la démocratie, ce n’est pas un privilège, c’est un combat.

Conclusion

Le fascisme ne commence pas avec des tanks dans les rues. Il commence avec des mots qu’on laisse passer, des injustices qu’on tolère, des visages qu’on détourne.

A l’exemple de mon père, je veux résister mais surtout je veux vivre debout !

Alors aujourd’hui, ici, à mon tour, je dis haut et fort :

Non à l’extrême droite ! Non à sa banalisation !

Et oui à la solidarité, à la dignité et à l’égalité pour toutes et tous !

Postface 

Il y a quelque temps, dans ce discours, je parlais d’espoir.

Aujourd’hui, je dois être honnête : cet espoir est profondément bousculé. Les récents résultats des élections au Chili ont ravivé en moi une colère, une révolte, et une douleur que je croyais, sinon apaisées, du moins contenues. Comment ne pas y voir une forme de mépris envers toutes celles et ceux qui ont souffert, résisté, ou disparu ? Comment ne pas penser à ces vies brisées, à ces silences imposés, à ces exils forcés ?

Cela fait bientôt dix mois que mon papa est décédé. Son absence est une injustice que je porte chaque jour. Et dans ce contexte, l’actualité résonne avec une violence particulière. Elle réouvre des blessures, elle ravive une mémoire qui n’a jamais cessé d’exister.

Mon père faisait partie de ceux qui ont vécu l’impensable. Pourtant, jamais il n’a laissé la haine guider sa vie. Il était un homme humble, profondément généreux, qui a transformé ce qu’on lui avait infligé en une force. Une force pour se tenir debout. Une force pour défendre les autres. Une force pour lutter contre les injustices, contre les oppressions, et surtout contre les oppresseurs.

C’est cet héritage que je porte aujourd’hui.

Et si la douleur est là, si la colère gronde, je m’accroche à ce qu’il m’a transmis : ne jamais céder à la haine, mais ne jamais cesser de se battre.

Dans ce chemin difficile, je ne suis pas seule. Aujourd’hui, je veux dire combien je suis reconnaissante de travailler dans un cadre professionnel syndical : j’y ai rencontré des personnes qui partagent des valeurs que je défends profondément, mais aussi des personnes qui comprennent, qui écoutent, qui respectent cette histoire. Des personnes avec qui j’ai pu partager une part de mon parcours, de cette douleur intime, de cette mémoire familiale. Des personnes qui, comme moi, refusent l’indifférence face à l’extrême droite et à ce qu’elle représente.

Du fond du cœur, je veux les remercier.

Parce qu’aujourd’hui, à travers cette publication, ils contribuent à faire vivre un peu de la mémoire de mon papa. Et cela compte immensément.

Faire vivre cette mémoire, c’est refuser l’oubli. C’est refuser que l’histoire se banalise. C’est continuer, à notre manière, à lutter.

Pour lui. Pour toutes les victimes. Et pour l’avenir.

Publié le 08 mai 2026


[1] Ce texte est issu d’un discours prononcé par son autrice pour le Congrès 2025 des Métallos FGTB, centrale syndicale socialiste qui représente les ouvriers et ouvrières du secteur du Métal de Wallonie et de Bruxelles.

Daniela COTRENA
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