Détournement de MineuR

Détournement de MineuR

Devant tous ses Blegny-oui-oui réunis, le MR a tout fait pour s’approprier le 1er Mai en mode marketing politique. Y compris le kidnapping du passé minier.

Le plus remarquable, dans tout ça, c’est peut-être que le MR n’a absolument pas peur d’empiler les couches du grotesque. En soi, on l’a dit, redit et re-redit, organiser un 1er Mai quand on méprise à ce point les avancées sociales et qu’on passe son temps à vouloir les détruire, c’est d’emblée poser les deux pieds dans une loufoquerie toxique. Le faire en s’auto-proclamant « vrai parti des travailleurs », on va sur du gros délire de mytho. Choisir Blegny-Mine pour cette sauterie quand on sait ce qui s’y est produit d’exploitation et de violence, on passe à de la provoc bien lourdingue. Et au marketing « disruptif », comme on dit maintenant pour qualifier poliment ce qui est complètement puant. Et il y aura encore plus bêtement indigne, on y revient.

Avant cela, je voudrais compatir. Vendredi, la bande des gentils organisateurs de cette goguette journée du MR en mode mineur doit avoir vécu une petite déception. Une grosse, même. Privatiser Blegny-Mine, bloquer tout un village où il fallait montrer ses « ausweis » pour circuler, y faire fermer des commerces, y installer trois barrages policiers à franchir pour accéder au site minier, les chevaux de frise et tout l’arsenal de répression… Mine de rien, le bourgmestre MR des lieux avait tout bien fait les choses pour faire monter la sauce d’une confrontation espérée : des contre-manifs de la « gauchiasse », voire même des Antifas, qui allaient possiblement s’adonner à des débordements violents. Mais non. Gros pschitt. Pas un antifa, pas une chasuble rouge, pas même un jeune propalestinien. L’ignorance. A Blegny-Bunker, le MR a dû sabrer le champagne et picorer les petits fours sans le piment d’une bonne castagne que Georges-Louis aurait pu dénoncer. Dommage.

Mais à part cette fausse note, tout s’est superbement bien passé. On est d’abord allé toucher le fond de la mine, pour voir. Après, tous les ministres MR se sont déguisés en cuisiniers avec un tablier bleu pour faire des crêpes, et qu’est-ce qu’on a ri. Mais rire ! C’était un peu comme si on avait enfilé un bleu de travail, haha ! Ensuite, les ténors « réformateurs » se sont succédé sur la scène pour psalmodier leur sketch annuel. Et pour ça, on peut toujours compter sur le Jean-Marie Bigard du MR, celui qui ose tout. Veuillez donc applaudir bien fort le tout grand David Clarinval ! Qui, comme souvent et sans le savoir, a gratifié l’audience de l’énormité la plus drôle de la journée : « En une année, nous avons fait plus pour l’emploi que les socialistes en 100 ans ! » On rit même une deuxième fois avec cet autre cri de victoire clarinvalesque : « Le nombre de chômeurs a baissé en 2026 ! ».

Le gars, qui est quand même le ministre fédéral de l’Emploi, se gausse donc qu’en virant 180.000 personnes après deux ans de chômage (et en les envoyant vers les CPAS), ah ben il y a moins de chômeurs complets indemnisés. Mais pour les chiffres globaux du chômage, qu’il peut (doit) consulter tous les jours ? Dans sa propre région, la Wallonie, le Forem comptabilisait fin mars dernier 270.120 chercheurs d’emploi : 11,5 % de plus qu’il y a un an ! Ce qui signifie quoi, Dave ? Qu’à force de flexi-jobs, de jobs pour étudiants et d’autres bullshit-jobs à gogo, tu crées zéro emploi stable. Tu les détruis.

Mais c’est bien évidemment Georges-Louis Bouchez qui a tenu l’essentiel du crachoir. D’abord en s’auto-félicitant de tas de trucs. Grâce au MR, le gouvernement wallon de Dolimont a diminué de 12,5 à 3% les droits d’enregistrement sur l’achat d’un premier logement. C’est-à-dire qu’il a surtout réussi à perdre 400 millions, qui ont directement trouvé refuge dans les popoches déjà bien garnies des propriétaires, qui ont simplement augmenté le prix de leurs biens immobiliers (de 15% !), ceci sans donner aux jeunes un accès moins onéreux à la propriété. Clap-clap-clap ! GLB s’est également félicité à l’avance des droits de succession qui baisseront bientôt de moitié. Baisse qui ne bénéficiera bien sûr qu’aux gros patrimoines et qui coûtera elle aussi 400 millions par an à la Wallonie. Re-clap-clap-clap. Le président fut encore plus récréatif quand il assura que la fameuse promesse des « 500 euros de plus pour celui qui travaille » sera tenue. Bien sûr. Plus hilarante encore, une nouvelle promesse : celle d’une « énergie abondante et bon marché » pour tous les Belges, ceci grâce au très avisé futur rachat par la Belgique libérale du parc de vieilles riquettes nucléaires dont Engie veut se débarrasser. Sans blague ? Sans blague aucune.

Après ces beaux moments de drôlerie, c’était le moment pour Bouchez d’offrir le clou du spectacle, et de faire entrer sur scène sa bête de cirque : Michel, un « vrai » mineur de fond. Une vraie gueule noire. C’est vrai qu’il a la bouille sympa, Michel, et le regard déterminé. Avec son casque et ses habits de mineur, il est parfait pour représenter la « valeur travail » tordue par le MR : Michel est entré à la mine de Blegny à 14 ans, en 1955. Il y suera vingt ans. Aujourd’hui, à bientôt 85 ans, il est encore guide à Blegny-Mine, où il raconte la pénibilité du fond, les boyaux de 35 centimètres, la température de 45 degrés, les éboulements, les morts, le grisou, le bruit infernal de la mine. Planté là aux côtés de GLB, Michel est juste fier de transmettre son pan d’histoire, et celle de ses camarades. On l’applaudît.

Mais l’image est morose. Michel ne voit pas dans quel jeu affligeant on le fait jouer. Sans le savoir, il est la flofloche qu’on agite pour légitimer l’indécence d’un parti. Tous les pontes du MR selfisent avec lui, pour les réseaux. On espère pour Michel qu’il n’aura pas lu le message qui accompagne sa photo avec Corentin de Salle, le directeur du Centre d’Etudes (de Propagande) Jean Gol, et qui dit tout de la manipulation à l’œuvre : « Michel a commencé à descendre travailler dans la mine à l’âge de 14 ans. En 1955. Contre la volonté de sa maman. ‘Tu es sûr de vouloir bosser avec nous, gamin ?’ a demandé le contremaître. ‘Oui’ a répondu Michel. Il ne voulait plus que sa maman travaille dans la mine… De quoi relativiser les propos de certains qui se plaignent de la pénibilité du travail aujourd’hui… » Vous permettez ? Je vais gerber un bon coup.

Voilà, ça va mieux. D’ailleurs je peux aider. Si le MR veut de l’inspiration pour sa Fête du 1er Mai de l’an prochain, je propose la privatisation d’un hôpital. On ira chercher Josiane dans sa maison de repos, elle qui était infirmière pendant 46 ans. Aujourd’hui elle a 87 ans. On la poussera sur la scène dans sa chaise roulante. C’est qu’à force d’avoir soulevé des corps de 100 kilos jusqu’à 65 ans, Josiane n’a plus de dos. Mais elle sera contente d’être là. Ça lui fera une sortie. Au 1er mai 2028, le parti pourrait installer un chapiteau sur le site des anciens hauts fourneaux d’Ougrée. Là où Antonio, invité d’honneur du MR, a jadis perdu sa jambe droite en trébuchant dans l’acier en fusion. Pour 2029, on peut aussi envisager une privatisation du Fort de Breendonk, que les SS avaient transformé en prison pour les juifs et les opposants au régime nazi. Le MR pourra ainsi récupérer le glorieux passé de la Résistance, qui était bien sûr libérale. Si Breendonk n’est pas libre, il y a la caserne Dossin. C’est bien aussi.

Vincent Peiffer
Chroniqueur MaTribune.be |  Plus de publications

Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

ARTICLES APPARENTÉS

Laisser un commentaire

Dessins x