Le budget 2026 de la Région wallonne a été définitivement adopté dans la nuit du 18 au 19 décembre, lors de la dernière séance parlementaire de 2025. Un an après notre analyse critique du budget 2025 (voir ici, là et encore ici), il est temps d’examiner ce nouveau budget. Sans grande surprise, l’absence de vision et l’orientation austéritaire du gouvernement MR–Les Engagés se confirment dans un budget qui manque de lisibilité politique et technique.
Ce budget combine en réalité le pire :
- des coupes dans des domaines essentiels tels que la santé, l’emploi, la formation et les pouvoirs locaux ;
- mais sans assainissement des finances publiques, car ces mesures d’économies servent essentiellement à financer les énormes baisses de recettes que le gouvernement a décidé, en particulier la réforme des droits d’enregistrements et des droits de succession ;
- des décisions qui fragilisent toute l’économie wallonne, plombent l’emploi et mettent certains secteurs en grande difficulté, comme celui de la construction ;
- cerise sur le gâteau, de nouvelles taxes qui s’accumulent, alors que le gouvernement avait fait de l’absence de nouvelles taxes l’une de ses grandes promesses.
Dans cette première partie, focus sur les choix posés qui impactent les politiques sectorielles wallonnes.
1. Toujours aucune vision, et encore moins de coordination
Comme l’an dernier, ce qui frappe dans le budget 2026 est l’absence totale d’objectifs socio-économiques forts, de stratégie claire et de perspectives positives pour la vie des gens. Aucune mesure concrète n’est prévue pour soutenir l’activité économique, que ce soit pour les petits commerçants ou le secteur de la construction ; aucun plan crédible n’est avancé pour créer des emplois durables et de qualité ; rien n’est prévu pour accompagner les entreprises dans leur transition écologique, renforcer les investissements dans les secteurs stratégiques ou accélérer le redéploiement industriel. En réalité, une seule priorité semble guider ce gouvernement, martelée à longueur de sorties médiatiques : réduire les dépenses publiques afin de prétendument assainir les finances et rassurer les marchés financiers…
Ajoutons que malgré la promesse d’une « coalition miroir », qui serait porteuse de cohérence et de vision commune, il n’existe donc aucune coordination ou coopération entre les gouvernements des différents niveaux de pouvoir. Les décisions fédérales tombent en cascade, pèsent directement sur les finances wallonnes, sans concertation ni anticipation.
2. Un budget illisible
En plus d’avoir mis les tableaux budgétaires à disposition très tardivement (début décembre), le gouvernement a décidé cette année de procéder à une restructuration complète des documents et articles budgétaires. Présentée comme une « simplification » destinée à faciliter le suivi budgétaire par l’administration, cette restructuration a en réalité compliqué fortement la lecture du budget, car le gouvernement n’a pas fourni d’explication méthodologique ni de tableau de correspondance permettant de comparer les lignes budgétaires avec celles de 2025.
Pour les parlementaires comme pour les citoyens, il était dès lors très difficile d’analyser correctement ce budget, comme par exemple de savoir si la disparition d’une ligne budgétaire correspondait à une véritable économie, à un simple transfert ou à un regroupement ailleurs. Les tableaux de conversion et de correspondance ont été demandés par les parlementaires, mais ils n’ont toujours pas été fournis à ce stade. La Cour des comptes n’a pas manqué de pointer ce manque de lisibilité et de transparence. Le budget 2026 se révèle donc moins lisible, moins traçable et moins contrôlable que celui de 2025. Pour les champions auto-proclamés de la bonne gouvernance, on repassera.
3. De nouvelles coupes, encore
Le budget 2025 constituait déjà un record avec 268 millions € d’économies. Cette année, 270 millions € d’économies structurelles sont prévues pour l’exercice budgétaire 2026. Pour ce faire, le gouvernement coupe dans toute une série de dépenses, pourtant essentielles à la dynamique socioéconomique de la Région. Citons :
- Politiques de l’emploi : -100 millions d’euros, dont une réduction des subventions d’aides à l’emploi (APE) de 30 millions, une réduction des aides à la formation pour 20 millions € ;
- Pouvoirs locaux : -65 millions d’euros. Le budget 2026 poursuit l’asphyxie des pouvoirs locaux engagée en 2025. La non-majoration de 1 % du Fonds des communes représente une perte de 16 millions € en 2026 et un manque à gagner cumulé de plus de 251 millions € sur la législature. À cela s’ajoutent la coupe brutale de 45 millions € dans la compensation du Plan Marshall, un saut d’index du Fonds des provinces (-4,1 millions €) et un soutien jugé très insuffisant aux CPAS, limité à 10 millions € malgré l’explosion attendue des besoins en raison de la limitation dans le temps des allocations chômage qui a pris effet au 1er janvier. Enfin, les économies sur les aides APE frappent directement l’emploi public local : suppressions ou réductions de subventions menacent 1.675 emplois dans les communes, les provinces et les zones de secours, confirmant que les pouvoirs locaux restent la principale variable d’ajustement budgétaire.
- Politiques de santé : -33 millions d’euros à l’Agence wallonne pour une vie de qualité (Aviq), sans transparence sur les secteurs concernés (santé mentale, handicap, aînés, soins à domicile, prévention, plannings familiaux), alors même que les besoins augmentent.
- Politiques du logement : -25 millions d’euros. Après une coupe de 50 millions d’euros en 2025, 25 millions supplémentaires sont supprimés en 2026, accentuant la pénurie de logements accessibles.
- Politiques sociales : report de l’indexation des allocations familiales et de l’allocation pour personnes âgées handicapées, suppression de l’allocation familiale pour certains jeunes en situation de handicap, durcissement et conditionnalité accrue des allocations pour les 18-25 ans. Ces mesures réduisent directement les revenus de ménages déjà précaires.
- Politiques de mobilité : -35 millions d’euros (effet des décisions 2025). La réduction des moyens du transport public résulte du gel de l’indexation de la dotation à l’Office des transports wallons (TEC), décidé en 2025 mais qui continue à produire ses effets. Le TEC doit absorber cette pression financière alors que ses coûts augmentent. En décembre dernier, le gouvernement wallon a décidé de réviser le contrat de service public 2024-2028 du TEC, arguant que des moyens budgétaires pérennes n’avaient pas été garantis par le précédent ministre de la Mobilité (Philippe Henry, Ecolo).
- Secteur associatif : après une réduction de 60 millions d’euros en 2025, les subventions facultatives sont à nouveau diminuées de 8 millions d’euros, sans indication claire sur les secteurs touchés.
Tableau synthétique des mesures d’économies structurelles

Rappel de quelques mesures prises en 2025
Communes et CPAS
- Fin de la majoration de 1 % du Fonds des communes (-15 millions €).
- Non-indexation des points APE (-13,5 millions €).
Tissu associatif
- Réduction des subventions facultatives de 60 millions €, soit environ 30 % de l’enveloppe totale.
Mobilité
- Gel de l’indexation pour l’Office des transports wallons (OTW) : -35 millions €.
- Subvention pour le réseau cyclo-piéton ramenée de 13 à 4 millions €.
- Plan Wallonie-Cyclable supprimé (de 5,4 millions € à 0 €).
- Baisse de 20 % des subventions pour la sensibilisation et les services de mobilité durable.
Logement
- Réduction des primes Énergie (diminution moyenne de 60 %), mise en place d’un régime de soutien temporaire et refonte d’un nouveau système qui n’entrera pas en vigueur avant octobre 2026.
- Réduction de 50 millions € du budget du logement public.
- Budget de l’« allocation loyer » (125 € par mois pour les ménages à faibles revenus) ramené de 21 à 5 millions € (-16 millions €).
4. Des « économies structurelles », vraiment ?
Présentées comme des économies structurelles, les coupes budgétaires prévues risquent en réalité de produire l’effet inverse. En réduisant les dépenses publiques, l’investissement et les revenus de nombreux ménages, le budget 2026 affaiblit l’emploi, ralentit l’activité économique et freine l’investissement, ce qui pèsera mécaniquement sur les recettes futures et aggravera les déficits à moyen terme.
Cet effet récessif est déjà perceptible. Avec plus de 11.000 faillites, l’année 2025 est la pire depuis 2013. Le marché du travail se dégrade fortement : les offres d’emploi reculent de 16,7 % sur un an (Forem), tandis que la qualité de l’emploi se détériore. La part des CDI tombe à 12 %, un niveau historiquement bas, alors que les formes d’emplois précaires (flexi-jobs, heures supplémentaires défiscalisées, jobs étudiants) progressent. L’ensemble du marché du travail est donc tiré vers le bas et l’activité économique ralentit.
Un secteur est particulièrement concerné, celui de la construction. D’une part, la très forte réduction des primes Énergie depuis près d’un an a mis en grande difficulté le secteur de la rénovation : de nombreux projets sont à l’arrêt et le report de la réforme à octobre 2026 décourage l’investissement dans la transition énergétique. Et cela alors que la Belgique doit rénover plus de 5 millions de logements en moins de 25 ans si elle veut respecter son objectif de neutralité climatique en 2050… D’autre part, l’asphyxie financière des communes wallonnes provoque un effondrement des investissements publics, plongeant le secteur de la construction dans un véritable marasme. Depuis 2025, les entreprises actives dans les travaux publics enregistrent un recul d’environ 15 % des commandes, tandis que les budgets d’investissement des communes ont chuté de 37,5 %. Cette contraction brutale fragilise les entreprises, menace l’emploi et pèse lourdement sur l’ensemble de l’économie régionale.
5. Assainissement budgétaire ? Mon œil !
Le gouvernement wallon nous présente donc un budget 2026 avec 17,5 milliards de recettes et 21,3 milliards de dépenses, et donc un déficit budgétaire de 2,8 milliards.

Alors que c’est une soi-disant la première priorité du gouvernement, ce budget n’assainit donc rien du tout : le déficit passe de 2,9 milliards en 2025 à 2,8 milliards en 2026. Comment est-ce possible avec 270 millions d’euros d’économies prévues dans le même budget ? La réponse est simple : ces mesures d’austérité ne sont pas là pour assainir les finances, mais bien pour financer les énormes pertes de recettes fiscales liées aux réformes fiscales wallonnes, en particulier les droits d’enregistrement et les droits de succession qui vont coûter pas moins de 1,5 milliards de manque à gagner d’ici 2029[1]. Ajoutons que cette réforme des droits d’enregistrement peut être considérée comme un échec patent : mal pensée, mal ciblée, très coûteuse, socialement injuste et dont les effets sont annulés par la forte hausse des prix de l’immobilier.
Par ailleurs, ce solde ne prend pas en compte les impacts des réformes fédérales. Or, la seule réforme fiscale de la quotité exemptée[2] pourrait représenter 640 millions d’euros de manque à gagner pour la Région (et 209 millions pour les communes wallonnes). Il est donc plus que probable que le déficit 2026 sera plus important que celui annoncé. Un budget d’ingénieurs …
6. Et la cerise sur le gâteau…
Dans le cadre du budget wallon 2026, le gouvernement remet en cause deux mécanismes distincts qui protégeaient jusqu’ici l’investissement industriel de la taxation locale. Le premier concerne la taxe sur la force motrice. Cette taxe communale, supprimée il y a près de vingt ans, était neutralisée pour les nouveaux investissements : la Région wallonne compensait financièrement les communes pour ne pas pénaliser l’activité productive.
Le second mécanisme concerne les additionnels communaux au précompte immobilier sur le matériel et l’outillage. Là aussi, les communes s’abstenaient de taxer ces équipements car la Région prenait en charge la compensation afin de maintenir une exonération quasi totale pour les entreprises.
Le budget 2026 met fin, avec certaines exceptions, à ces mécanismes d’exonération, et cela va coûter très cher aux entreprises. Selon le bureau de conseil ABV Development, cela pourrait représenter, pour certains groupes industriels, plusieurs centaines de milliers d’euros par an. Du côté d’AKT, l’alerte est encore plus forte concernant la taxe sur la force motrice : pour certains grands acteurs industriels et énergétiques, le coût pourrait atteindre plusieurs millions d’euros. Ces annonces ont évidemment provoqué des fortes critiques de la part du monde patronal, qui n’a pas hésité à faire peser des menaces de délocalisation et à remettre en cause des projets d’investissement, voire la pérennité de certains sites. À tel point que lors de la séance plénière du 4 février dernier, le ministre Jeholet a déclaré qu’il allait revoir sa copie et chercher comment trouver une solution…
Soyons clair, le problème n’est pas de faire contribuer certaines entreprises, en particulier les plus grandes qui se portent très bien et qui sont relativement peu taxées, voire pas du tout[3]. Le problème, c’est de le faire brutalement, sans préparation et sans cohérence d’ensemble. Cela crée de l’instabilité et risque d’affaiblir l’investissement, l’emploi et l’outil industriel, ce qui ne fera, au final, qu’aggraver les finances publiques wallonnes.
Ajoutons que ces deux taxes sont loin d’être des cas isolés. Asphyxiées financièrement, notamment en raison de la hausse d’allocataires sociaux renvoyés vers les CPAS par la réforme du chômage décidée au fédéral, la plupart des villes et communes, qui n’ont pas le droit d’être en déficit, instaurent de nouvelles taxes pour maintenir leur budget à flot. À Charleroi, outre les deux taxes déjà citées, le budget 2026 prévoit par exemple une série de nouveaux prélèvements : taxe sur les sites d’activité économique désaffectés, sur les centres commerciaux et sur les piscines privées, ainsi que l’indexation de taxes existantes, notamment sur les établissements bancaires et les cinémas. À Namur, la majorité communale a, de son côté, voté une augmentation de plus de 80 taxes et redevances communales. Le slogan et la grande promesse électorale du MR qui était « pas de nouvelle taxe avec nous » volent littéralement en éclat.
Ce budget wallon n’assainit donc rien du tout. Et à l’opposé du slogan du MR, il assombrit même fortement les perspectives de la Région wallonne, tant au niveau social, économique que budgétaire Dans la seconde partie à paraître le lundi 16 février, nous verrons qu’en matière de trajectoire budgétaire et de dette, les résultats relèvent également de l’amateurisme à plusieurs égards et sont tout aussi médiocres.
Publié le 9 février 2026.
[1] Coût estimé actualisé des deux réformes selon la Cour des comptes : 1,5 milliards de recettes en moins.
Droits d’enregistrement (731 millions) : 2025 – 250 millions ; 2026 – 196 millions ; 2027 – 145 millions ; 2028 – 95 millions ; 2029 – 45 millions.
Droits de succession (770 millions) àpd 1er janvier 2028 : 2028 – 380 millions ; 2029 – 390 millions.
[2] La quotité exemptée d’impôt correspond à la partie du revenu qui n’est pas soumise à l’impôt sur les personnes physiques. La réforme consiste à porter la quotité exemptée d’impôt de 11.000 à 15.000 euros, afin d’augmenter la part des revenus exonérée d’impôt.
[3] Pour rappel, le top 15 des entreprises belges affichant les bénéfices nets les plus élevés ont réalisé 35,6 milliards de profits en 2024, mais n’ont payé que 612 millions d’euros d’impôt, soit un taux effectif moyen de 1,7 %.


