La médiatisation récente du procès relatif aux événements de Strépy-Bracquegnies a mis en lumière deux procédés déterminants sur le plan du discours : la réduction de la réalité à un binarisme et le présupposé. Les enseignements de ces deux procédés pour le décodage des discours politiques sont précieux, exemples à la clé.
Expliquons d’abord le tour rhétorique utilisé par l’avocat Mayence, l’un des représentants des parties civiles, pour « coincer » la personne incriminée. Cette dernière, se justifiant de ne pas avoir vu sa victime au moment de l’accident, a été sommée de répondre à la question « Avez-vous voulu l’éviter ou l’achever ? ». Ne voulant sans doute pas passer pour un assassin sans cœur, elle aurait alors spontanément répondu « Évidemment, j’ai voulu l’éviter ». L’avocat soulignait que par cette réponse, l’inculpé assumait avoir vu la victime, contredisant l’argumentation initiale.
Ce qui nous intéresse ici ne concerne pas la véracité des faits ou des dires, mais bien la manière dont une question peut enfermer un interlocuteur dans un cadre de pensée qu’il n’a pas choisi. En effet, par la dualité « éviter / achever », l’avocat présuppose dans les deux cas l’action de voir. Il s’agit bien d’un présupposé puisque cette action n’est pas exprimée mais qu’elle est pourtant bel et bien contenue implicitement dans le sens des deux verbes.
Les questions binaires en politique
Passons du contexte judiciaire aux discours politiques. Ce double procédé est en réalité récurrent sur les plateaux télévisés et dans les débats d’idées.
Dire « Mais vous prônez une régulation de l’immigration ou une ouverture complète des frontières ? » ou « Selon vous, il faut réduire ou augmenter la marge d’exonération des entreprises ? », ou encore « Pensez-vous qu’il faille punir plus sévèrement les chômeurs qui refusent de travailler ou continuer à encourager l’assistanat ? », ce sont autant de façons de présupposer un ensemble d’idées, sans les formuler et donc sans les soumettre au débat.
Dans le premier cas, on présuppose le fait qu’un pouvoir politique doit agir sur le contrôle de l’immigration, perçue comme un problème, et que ce contrôle ne se résume qu’à deux possibilités : réguler ou laisser faire. Une métaphore de l’ouverture et de la fermeture vient s’ajouter à l’implicite de l’énoncé.
Dans le deuxième cas, le fait que les entreprises bénéficient d’exonérations d’impôt est présupposé, donc il n’est pas questionné ; la suppression pure et simple de cette exonération devient dès lors impossible.
Enfin, dans le troisième cas, le rapport au chômage, délimité comme une situation problématique, est cadré de façon caricaturale, entre la punition et l’assistanat. En outre, la relative « qui refusent de travailler » présuppose l’idée selon laquelle les chômeurs (ou certains d’entre eux) ne souhaiteraient pas travailler. De nouveau, cette idée n’est pas soumise au débat car elle est présupposée.
Les questions qui ont été formulées ici peuvent apparaître quelque peu caricaturales. Cependant, on ne peut nier qu’elles parcourent les discours politiques, de façon tantôt explicite, tantôt implicite. Leur caractère implicite ajoute encore une difficulté. En effet, lorsque les hommes et femmes politiques ou les journalistes modèrent ou animent des débats, ces questions peuvent être latentes, inconscientes ou clairement assumées. Elles structurent certaines représentations.
Sortir des pièges
Comment dès lors sortir de cet enfermement de pensée produit par le présupposé ? Eh bien, c’est très compliqué.
Certainement pas en répondant à la question. En effet, répondre à une question contenant un présupposé, c’est accepter ce présupposé. Par exemple, répondre par l’affirmative ou la négative à la question « Vous ne pensez pas que la croissance de l’immigration est un problème politique que le gouvernement doit traiter ? » tout en développant une réponse argumentée, c’est admettre le présupposé selon lequel l’immigration croît, ce qui n’est pas certain. Et puis, de quelle immigration parle-t-on ? etc.
Mettre au jour le présupposé ? Peut-être. Cela nécessite un effort d’interprétation et d’attention très grand. Mais jouer le jeu de déconstruire tous les présupposés d’un discours peut devenir un entrainement tout à fait intéressant, peut-être même amusant. « Donc, pour vous, un chômeur, c’est un peu un enfant, c’est cela ? On le punit ou on l’encourage… »
Répondre par un autre présupposé ? Voilà qui est encore plus complexe à réaliser, mais sans doute très efficace. « Votre question vous a-t-elle été soufflée par le VOKA ou par la FEB ? » Réponse certes sournoise, mais plutôt efficace sur le plan rhétorique, qui présuppose, grâce à une fausse alternative, une connivence idéologique entre la question posée et les demandes du monde patronal.
Quelques exemples médiatiques qui façonnent les mentalités
On mentionnera pour finir plusieurs exemples tirés d’un corpus d’articles de presse, issus du Soir et de La Libre (de 2022 à 2024). Ils montrent en quoi les formulations de questions duales par les journalistes se sont retrouvées dans le discours politique, parfois même dans des décisions, marquant des victoires idéologiques.
Ces victoires ont un lien avec les présuppositions d’idées enfermant les locuteurs dans des pensées duales : retour du nucléaire, réforme des allocations de chômage, discours techno-solutionniste pour la transition énergétique, austérité budgétaire, défense des entreprises privées… On laissera les lecteurs et lectrices décoder les présupposés de ces pensées binaires (exercice quotidien auquel il faudra désormais s’atteler). Ces six exemples frôlent parfois la question rhétorique (une autre notion sur laquelle on reviendra dans un prochain texte) :
- La stabilité des entreprises à gauche comme à droite : « Une coalition de centre gauche serait-elle à même de préserver cette stabilité que réclament les entreprises ? » (La Libre, 11 octobre 2022)
- L’avancée vers la transition énergétique, à marche lente ou rapide : « La crise énergétique a-t-elle freiné ou accéléré la transition énergétique ? » (La Libre,18 février 2023)
- Face au réchauffement climatique, changer ses comportements ou miser tout sur la technologie : « Faudra-t-il changer nos comportements pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré ? Ou la technologie permettra de s’en sortir ? » (La Libre, 16 mars 2024)
- La rigueur budgétaire, au fédéral comme au régional : « L’assainissement des finances publiques ne devrait-il pas constituer la priorité de la prochaine législature, à tous les niveaux de pouvoirs ? » (Le Soir, 5 avril 2024)
- L’emploi contre les allocations de chômage : « Pour le prochain gouvernement, l’emploi sera évidemment un enjeu majeur. Faut-il toucher aux allocations de chômage ? » (La Libre, 25 mai 2024)
- L’idéologie climatique contre le nucléaire : « Le combat contre le réchauffement de la planète ne doit-il pas prendre le pas idéologique sur le rejet du nucléaire ? » (Le Soir, 29 mai 2024)
Ces exemples montrent l’importance du travail idéologique qui est réalisé implicitement dans les discours. Un implicite qui nous influence très fortement car il n’est pas toujours soumis au débat.
Publié le 22 mai 2026.


