État d’urgence pour la santé mentale en Wallonie

État d’urgence pour la santé mentale en Wallonie

Depuis la pandémie de Covid-19, la santé mentale, particulièrement celle des jeunes, a gagné en médiatisation mais les politiques publiques sont à la peine. En Wallonie, l’organisation des services d’accueil et de soin en santé mentale est saturée et la prévalence des troubles anxieux n’a jamais été aussi grande. On sentait bien le poids des inégalités territoriales et socioéconomiques mais les données manquaient pour le quantifier et mieux faire correspondre l’offre en santé mentale avec les besoins de la population. C’est ce manque que vient combler une étude de référence de l’autorité statistique de la Région wallonne, parue toute fin 2025. Laquelle nous rappelle aussi que le facteur le plus déterminant d’une mauvaise santé mentale reste l’isolement social.

Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la « santé mentale » est une priorité de santé publique. Pourtant dans l’imaginaire collectif, une confusion persiste encore entre « santé mentale » et « psychiatrie », qui sont deux concepts distincts. La santé mentale concerne l’ensemble de la population, alors que la psychiatrie s’adresse spécifiquement aux personnes souffrant de troubles psychiques. Parler de santé mentale élargit donc la perspective et vise à déstigmatiser les troubles psychiques pour élaborer une vision plus holistique du bien-être, prenant en compte les dimensions sociales, éducatives et environnementales et engageant donc divers acteurs (non limités au secteur psychiatrique).

Les problèmes de santé mentale ne représentent pas qu’un enjeu de santé publique. C’est un marqueur essentiel de notre société pour peu que l’on définisse, avec l’OMS, la santé mentale comme « un état de bien-être qui permet d’affronter le stress de la vie, de s’épanouir, d’apprendre, de travailler et de contribuer à la vie de la communauté ». Elle permet à chacun d’être en lien avec soi-même et de vivre avec les autres et constitue un droit humain fondamental, au même titre que la santé physique : il n’y a pas de santé sans santé mentale. La santé mentale ne se résume donc pas à l’absence de maladie ou handicap mental car on peut bien sûr parfaitement vivre de façon satisfaisante avec un trouble mental, et, si besoin, une aide appropriée. Elle fait partie intégrante du bien-être individuel et social.

Des réformes mais un sous-investissement chronique

En Belgique, l’organisation des soins de santé mentale est partagée, selon les matières, entre l’Autorité fédérale et les Communautés et Régions (pour un aperçu de la répartition des compétences suite à la 6e réforme institutionnelle, voir ici), notamment selon que les soins sont apportés en hospitalier (hôpital psychiatrique ou service psychiatrique dans un hôpital général) ou ambulatoire. Les réformes successives de l’État, en redistribuant des compétences, ont complexifié le système de santé et son financement, comme le rappelle le directeur du Centre de recherche et d’information sociopolitiques (CRISP).

Ajoutons à cela que le secteur des soins de santé mentale a lui-même connu de nombreuses réformes durant ces dernières décennies, visant à renforcer les soins communautaires en santé mentale ainsi que la collaboration des réseaux de soins et axées autour de trois principaux groupes cibles : 1) les adultes, 2) les enfants et adolescents, 3) la psychiatrie légale. 

En Wallonie, c’est l’Agence pour une vie de qualité (AViQ) qui est compétente en matière d’organisation des soins de santé, et notamment de soins de santé mentale. Et l’organisation des services wallons de santé mentale est régie par le décret du 10 janvier 2024 modifiant le Code wallon de l’Action sociale et de la Santé concernant la santé mentale et ses services actifs en Wallonie. Mais l’essentiel des budgets provient du fédéral qui a le financement des hôpitaux (notamment psychiatriques) dans ses missions, tandis que les entités fédérées (Régions et Communautés), aux moyens plus limités, sont en charge de la partie ambulatoire qui a d’ailleurs été renforcée ces dernières années, au détriment des lits d’hôpitaux.

En Belgique, selon les chiffres de 2021 du Bureau fédéral du Plan, les coûts directs (prévention, soins, etc.) et indirects (absentéisme au travail) des problèmes de santé mentale représentent 5,1 % de son produit intérieur brut (PIB). Pourtant, toutes entités confondues, la santé mentale ne représente que 6 % du budget global belge de la santé publique, un pourcentage nettement inférieur à celui de nos pays voisins, comme la France et l’Allemagne où les soins de santé mentale représentent entre 11 et 13 % du budget de la santé.

Une offre de soins en santé mentale saturée

Ce sous-investissement chronique, amplifié par les drastiques mesures d’austérité prises en matière de soins de santé par le gouvernement Arizona, a comme conséquence dramatique une saturation considérable des structures d’accueil psychiatrique. À Bruxelles par exemple, il est devenu quasi impossible de trouver un psychiatre ou un pédopsychiatre pour un nouveau suivi.

En Wallonie, le manque d’accessibilité aux services de santé mentale est tel que, bien qu’ils soient tenus d’intervenir dans les trois mois qui suivent une demande de soins, ils orientent directement les patients vers d’autres services ou prestataires… N’ayant pas de réponse positive à leur appel, de nombreuses personnes perdent confiance et, s’ils ne persévèrent pas dans leurs démarches thérapeutiques, les risques que la situation se dégrade, tant pour elles que pour leur entourage, sont importants.

Le manque de structures d’accueil, les sorties précoces faute de places, le nombre réduit d’équipes mobiles exercent une pression énorme sur les patients, leurs proches aidants comme sur les soignants. C’est ainsi que les conditions de travail se dégradent et amplifient la pénurie de personnel. Face à cette situation, des solutions concrètes sont attendues : renforcement des équipes mobiles, adaptation des normes d’encadrement, soutien logistique pour pouvoir se concentrer sur le soin, ouverture de nouveaux lits pour soins psychiatriques, du financement surtout. Autant de compétences fédérales qui émargent donc au budget fédéral et pas à celui des Régions et Communautés.

Prévalences

Comment en sommes-nous arrivés là ? Des recherches comme celles de Sciensano, l’institution fédérale de santé publique, ou de l’Institut Solidaris, le centre d’études de la mutualité socialiste, ont établi un lien de cause à effet entre la santé mentale de la population et les conditions socioéconomiques dans lesquelles elle vit.

D’après Sciensano, un adulte belge sur cinq souffre de troubles de santé mentale. Selon les données de l’enquête longitudinale Belhealth, c’est principalement la cohorte la plus jeune (18 à 29 ans), les personnes ayant un faible niveau d’éducation, les résidents de Wallonie et les travailleurs inactifs qui ont signalé le plus de problèmes liés à leur bien-être mental.

Chez les ados, c’est encore pire : près d’un jeune de 15 à 24 ans sur quatre souffre d’un trouble anxieux et les troubles alimentaires ainsi que les comportements suicidaires sont également plus fréquents. On savait que la pandémie de Covid-19 avait plongé de nombreux jeunes dans l’angoisse d’une société en panne. Mais l’étude Belhealth de Sciensano montre que les crises à répétition, la guerre en Ukraine, le changement climatique détériorent la santé mentale au même titre que les inquiétudes face aux risques de pauvreté devant le coût de la vie et les difficultés à trouver du travail, un logement, etc.

À telle enseigne qu’Eurostat classe la Belgique le pays européen au taux de suicide apparent le plus élevé (après la Slovénie, la Lituanie et la Hongrie, données à interpréter avec précaution compte tenu des différences culturelles et de récolte de données) : deux tentatives de suicide par heure ; cinq suicides par jour ; 1762 décès par suicide en 2022 !

Méconnaissance de l’offre et des besoins

Pourtant, en Wallonie, l’offre de soins en santé mentale existe. En 2002, les soins de santé mentale ont été réorganisés par groupes cibles et par réseaux, dans le but d’offrir des soins intégrés adaptés, orientés vers le patient dans son milieu de vie. Les soins en santé mentale y sont désormais organisés au sein de réseaux afin de prendre en charge toutes les dimensions de la santé mentale des personnes selon le groupe d’âge dont ils font partie : enfants et adolescents, adultes, personnes âgées. Ces réseaux agissent sur un territoire déterminé en associant des partenaires issus de différents secteurs : l’aide aux personnes, la santé, le handicap, l’action sociale, la santé mentale, le logement, la justice, la formation, la culture, mais également, et, pour les réseaux enfants-adolescents, la petite enfance, l’enseignement et l’aide à la jeunesse.

Avec sept réseaux pour les adultes et cinq pour les enfants et adolescents, l’offre paraît large et variée mais aussi très spécialisée et donc très complexe. Par conséquent, même le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE) estime que cette offre est peu lisible et mal comprise, tant par les usagers et les professionnels que par les décideurs politiques…

Au point que pendant de nombreuses années, il a été impossible de trouver des données correctes et centralisées concernant l’offre de soins en santé mentale dans notre pays. Ce cadastre est d’autant plus difficile à établir qu’il n’existe pas non plus de cartographie des besoins en santé mentale de la population belge. C’est le constat que tirait encore en 2021 le KCE : « À l’heure actuelle, les besoins en soins de santé mentale de la population belge ne sont pas connus, faute de données sur le sujet. »

En Wallonie, un état des lieux inédit

C’est pourquoi, la toute récente étude de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps), l’autorité statistique de la Région wallonne, intitulée Santé mentale en Wallonie (2025) : Analyse des inégalités territoriales et individuelles, apporte une avancée significative en analysant les disparités en matière de santé mentale en Wallonie.

À travers une approche territoriale et individuelle, elle dépasse les indicateurs statistiques afin de dresser une réelle typologie des soins prodigués, commune par commune, en santé mentale. Mais elle va plus loin car elle croise également ces données géographiques avec les facteurs socioéconomiques et sociodémographiques jugés les plus déterminants sur la santé mentale de la population. Elle met donc en lumière non seulement des zones territoriales – c’est-à-dire la dimension de l’offre des soins de santé mentale d’une part – mais également des profils individuels particulièrement vulnérables – c’est-à-dire la dimension des besoins en santé mentale –, permettant de réfléchir à des politiques ciblées à partir de diagnostics locaux. Pour mesurer les besoins de santé mentale, l’étude s’appuie sur trois indicateurs :

  • Le taux de suicide agrégé sur plusieurs années (parce qu’il peut être perçu comme un échec du système de prise en charge de la santé mentale) ;
  • Le risque de troubles anxieux des individus (rapporté par les individus eux-mêmes) ;
  • La consommation des soins, notamment des antidépresseurs sur une année dans un territoire.

Pour mesurer l’offre de soins de santé mentale, il faut bien avoir en tête que ce n’est parce qu’un service est organisé qu’il est forcément accessible, en termes de mobilité ou financiers par exemple. La saturation de certains services est ici prise en compte, notamment par la perception des citoyens et des difficultés dans les prises de rendez-vous, hospitalisations, suivis…

Que la santé mentale soit liée au lieu de vie n’est pas une découverte mais une typologie wallonne établie sur base d’indicateurs statistiques manquait pour prendre toute la mesure de la variation des besoins d’un territoire à l’autre et la disparité de l’offre et de l’accès aux soins en Wallonie.

Commune par commune, l’Iweps dresse une typologie en quatre catégories (territoires à risque élevé, vulnérables, médians et favorisés) pour orienter les politiques publiques. Il en ressort que ce sont les habitants du Sud de la Wallonie qui sont le plus à risque. En effet, l’analyse met en évidence ces zones qui cumulent les vulnérabilités, c’est-à-dire des territoires où la prévalence des besoins est élevée et où l’offre et l’accès aux soins de santé mentale sont jugés insuffisants par les habitants.

Une urgence silencieuse

Au-delà de cette typologie, l’étude de l’Iweps met en évidence un facteur majeur de vulnérabilité, le principal déterminant de la santé mentale des Wallonnes et Wallons : l’isolement social.

Ce qui pourrait apparaître comme une évidence au moment où les liens familiaux se fragmentent, où le travail se précarise, où les espaces de rencontre diminuent, où la peur de sortir de chez soi s’accroît, où les réseaux sociaux isolent plus qu’ils ne rassemblent, est en fait un véritable poison qui envenime notre société.

En sus de l’isolement social, ce rapport montre que les difficultés financières, la satisfaction vis-à-vis du logement ou de l’emploi, ainsi que certaines caractéristiques sociodémographiques – comme le jeune âge ou le fait d’être une femme – sont associés à une moins bonne santé mentale chez les Wallonnes et les Wallons. Et comment ces différents facteurs interagissent entre eux et, se cumulant, définissent des situations de forte vulnérabilité. Ainsi, parmi les personnes qui se sentent toujours isolées, sont en âge de travailler et dont la situation financière s’est récemment détériorée, plus de huit personnes sur dix présentent un risque de problème de santé mentale.

La multiplication des obstacles pour les personnes les plus précarisées, notamment dans les conditions mises pour bénéficier d’un revenu de remplacement, pèse de plus en plus lourdement sur leur santé mentale. C’est alors un cercle vicieux, les troubles ou maladies mentales devenant à leur tour un frein à l’aide et au soin.

L’étude de l’Iweps conclut sans ambages que : « une politique ambitieuse de santé mentale devrait considérer l’investissement dans le lien social et les soutiens informels comme un véritable levier de transformation du système. » C’est un constat semblable que dressait la docteure Stéphanie Adam, psychiatre, directrice thérapeutique des Services de santé mentale de Soumagne et Hermée, dans une carte blanche justement intitulée « Santé mentale : l’urgence silencieuse » parue dans Le Soir du 7 novembre 2025.

« Les personnes que nous recevons, dit-elle, présentent des niveaux de détresse toujours plus élevés. Le mal-logement, la précarité alimentaire, l’isolement social ne sont plus des cas marginaux : ils sont devenus notre quotidien. À cette souffrance s’ajoutent une précarisation accélérée par des politiques publiques d’austérité, une complexification des contextes de vie, et une perte de repères. Tous ces éléments fragilisent durablement la santé mentale. »

Pierre Vermeire
Rédacteur MaTribune.be |  Plus de publications

ARTICLES APPARENTÉS

Laisser un commentaire

La dent du Kanar x