L’aurait-on changé ? Le nationaliste flamand De Wever, promu Premier ministre depuis un an, est de plus en plus souvent présenté comme une assurance-vie pour la Belgique. Certains observateurs auraient besoin d’une assurance-vue.
Est-ce que quelqu’un, à Anvers ou à Bruxelles, a au moins pensé à offrir à cet homme un bout de gâteau ? Je n’en sais rien. Il n’y aurait eu dessus qu’une seule bougie, pour symboliser cette première année d’un gouvernement fédéral engendré dans la douleur le 5 février 2025. Le gouvernement « Arizona » dont cet homme, Bart De Wever, est le Premier ministre.
Un an seulement, et déjà un petit air d’éternité quand on se dit que, si tout se passe sans accident politique, il devra encore tenir au moins trois années. Ou huit, comme le fantasment ceux qui soutiennent une coalition de deux législatures qui marquerait d’une balafre profonde le visage du pays.
Le but n’est pas de revenir ici sur les péripéties de la formation de ce gouvernement. Un thriller fait d’insultes, de perfidies, de multiples retournements de casaques, de disparitions, de trahisons, de coups de force et de renoncements. Un journaliste flamand, Wouter Verschelden, s’est coltiné la chronique de ces mois de chaos, comme il l’avait d’ailleurs fait auparavant pour la formation du gouvernement Vivaldi d’Alexander De Croo en 2019, puis pour la chute dudit gouvernement. Le titre de cet ouvrage est «La Conquête de la Belgique », tout un programme et probablement plus qu’un titre : un indice inquiétant de ce qui se passe.
Nous voilà donc un an après. Il n’y a peut-être pas eu de gâteau, mais il y a eu des bilans plus ou moins fouillés dans l’ensemble des médias et dans le chef de la plupart des acteurs de la vie politico-économico-sociale du pays. Et il y a eu quelques sorties médiatiques soigneusement calibrées du chef de la bande, Bart De Wever lui-même, qui est pourtant avare de longues déclarations à la presse. Dans le cirque médiatique, De Wever se prend pour le chapiteau : il encaisse le vent, la pluie et le soleil torride ; il protège clowns, dompteurs et trapézistes. On n’y pense plus, mais quand les éléments se déchaînent, on se rappelle qu’il est là.
Force tranquille
Et donc il a choisi de communiquer très peu. Pendant que Bouchez vocifère ou que Rousseau, le président de Vooruit, fait craquer ses os en multipliant les grands écarts idéologiques, De Wever avance à son rythme, avec la force tranquille d’un cinq-mâts en haute mer. Il se donne l’image du responsable, du chef de l’État. C’est finalement une façon de se positionner que très peu de politiciens belges adoptent, mais qui, apparemment, fonctionne en ces temps troublés d’immédiateté communicationnelle.
De Wever a choisi d’être comme ça, parce qu’il sait qu’à la base, il n’avait rien à faire au 16 rue de la Loi, le siège du Premier ministre. Il est né dans le bouillon politique de la Volksunie, parti nationaliste flamand très en forme dans les années soixante et septante. Ça veut dire fort flamand et très nationaliste, mais ce n’est quand même pas le fascisme musclé du Vlaams Belang, ex-Vlaams Blok, qui ratatina le candidat De Wever lors de sa première élection à Anvers. Juste après la création de la N-VA, dont il est un fondateur.
De Wever est républicain et se satisferait pleinement de la fin de la monarchie. Il est nationaliste, mais pas vraiment régionaliste puisqu’il est confédéraliste, c’est-à-dire partisan d’un système politique (qui par ailleurs n’existe nulle part ailleurs dans le monde) où l’État fédéral, nu, n’a quasiment plus de compétences, pour l’essentiel transférées aux entités fédérées. Il a même déclaré être au fond partisan de la Grande Néerlande, c’est-à-dire en gros qu’il est prêt à voir la Flandre absorbée dans les Pays-Bas, comme ce fut brièvement le cas à la fin du XVe siècle (De Wever ne semble pourtant pas s’être demandé ce qu’en penseraient les Hollandais…).
C’est que De Wever est, de formation, historien, et de grand talent, ce qui lui donne un côté intellectuel de haut vol qui manquait dans le paysage politique flamand. C’est intéressant pour l’image de marque d’un homme politique de remplir les cases encore vides des mots croisés de la démocratie.
Forteresse
De Wever est un peu ce braconnier devenu le meilleur garde-chasse, et il ne cache pas que son rôle de Premier ministre n’est pas ce après quoi il courait. Mais comme il est là… « Soit nous nous emparons maintenant de la forteresse, soit nous essayons de la mettre bas », a-t-il déclaré lors du congrès de participation de son parti au gouvernement dont il allait devenir number one. Limpide : il a donc choisi de s’en emparer.
Tout ça, De Wever, qui ne s’énerve jamais dans ses improbables mais impeccables costumes trois pièces, arrive à le faire oublier sans pour autant jamais le renier. Il conduit le pays vers un nouveau projet social, ou plutôt asocial, et va s’atteler dès qu’il le peut à des réformes institutionnelles qui ne sont pas celles que veulent les francophones. Mais comme ceux-ci ne s’y seront pas préparés vraiment, comme cela a d’ailleurs été le cas à chacune des réformes depuis 1970, il parie qu’il n’en fera qu’une bouchée et imposera son point de vue. De Wever a des convictions et se bat pour elles. Il est donc dangereux pour ceux qui ont des convictions opposées (et pour ceux dont la seule conviction est qu’ils doivent être coûte que coûte au pouvoir) : il est capable de gagner.
Alors, après un an et avec une logique un peu bizarre propre au monde politique et à ceux qui l’observent, on se demande si De Wever, au fond, n’est pas en train de changer. Plutôt que s’inquiéter des prochaines étapes des transformations que souhaite « BDW », on se dit, et plus encore du côté francophone d’ailleurs, qu’il est en train de changer. Qu’il est en voie de récupération par le système, comme l’a été avant lui un autre ponte du flamingantisme, Wilfried Martens, qui défila à Louvain aux cris de Walen buiten (les Wallons dehors) avant de devenir Premier ministre, d’engranger des réformes de l’État bien en retrait de ses proclamations de jeunesse, et de prendre des mesures sociales (les gouvernements Martens-Gol, vous vous souvenez ?) dont on sent encore le poids aujourd’hui en termes de fracture sociale. Le pouvoir adoucirait les mœurs, en quelque sorte.
Et c’est un peu le ton général des commentaires anniversaire.
Sauveur
Sur les questions économico sociales, certes, l’opposition s’oppose encore, mais avec des muscles fragiles. Les observateurs « neutres » sont eux bien sereins finalement (« que peut-on faire d’autre que mener de telles politiques de rigueur ? », répètent-ils), décernant déjà à De Wever le statut d’homme d’État sauveur de la Belgique, malgré les cafouillages grotesques et les fracassants retours en arrière sur des dossiers comme la TVA sur les plats à emporter ou la taxation des aidants proches. Il faut bien gratter au fond des colonnes des quotidiens pour trouver des articles qui, comme ce fut le cas le 11 février dernier dans Le Soir, notent que sur des questions comme la limitation des allocations de chômage dans le temps, le service minimum dans les chemins de fer, la fin du régime statutaire dans la fonction publique ou la fixation de la pension à l’âge de 67 ans, plus personne – même les partis d’opposition – ne semble envisager un retour en arrière en cas de renversement de majorité, en 2029 ou avant, à l’occasion d’une crise. Voilà, en passant, les organisations syndicales prévenues…
Et puis il y a l’institutionnel, qu’on semble avoir mis sous le tapis comme une poussière honteuse. Là aussi, De Wever est présenté comme étant devenu subitement quasi-belgicain après un an de pratique du « Seize ». Or.
L’accord gouvernemental prévoit bien un volet institutionnel que De Wever a exposé lors du congrès de participation de son parti, en février 2025. Un congrès où, soit dit en passant, 1.302 chaises avaient été prévues. Un chiffre hautement symbolique en Flandre. 1.302, c’est la date de la bataille des Éperons d’Or, où les troupes flamandes ont foutu une raclée à l’armée du roi de France.
La réalité historique est plus nuancée, De Wever le sait bien, et il a par ailleurs fallu rajouter des chaises parce qu’il y avait plus de participants que prévu, mais les nationalistes flamands sont maîtres dans l’art de la symbolique et le message était clair : ce combat-là n’est pas mort. Aux yeux de la N-VA, il s’inscrit simplement dans une perspective modifiée, que celui qui n’est encore à ce moment que le président du parti précisera d’ailleurs.
Il y a trois chapitres dans l’accord institutionnel. Des éléments ponctuels comme la réforme du Sénat, la fusion des polices bruxelloises ou la modification de l’ordre protocolaire qui fait que, dans les cérémonies officielles, les ministres-Présidents ne seront plus désormais en retrait.
Point de rupture
Des éléments plus structurels ensuite, sur la responsabilisation des Régions et l’instauration de compétences asymétriques en matière de soins de santé et de marché du travail. En clair, la Flandre pourra avancer seule dans ces domaines, ce qui ouvre la porte à une fédéralisation encore plus grande de domaines comme l’emploi, l’intégration ou la sécurité sociale, pourtant considérée comme un point de rupture pour les francophones.
Ce qui amène au troisième point, que De Wever décrit comme « la promesse que le Premier ministre pourra travailler à une réforme de l’État », étant entendu que dans ce contexte il sera hors de question d’envisager une refédéralisation (donc un retour en arrière) de ce qui est déjà confié aux Régions, comme par exemple les allocations familiales.
Trois volets qui n’ont rien d’anodin. Et certes, sur ces points et jusqu’ici, la coalition Arizona n’a guère progressé. Le meilleur exemple est la suppression du Sénat, réforme pour laquelle la majorité des deux tiers à la Chambre est aussi indispensable qu’introuvable et dont le cadre n’est de toutes façons pas fixé (une suppression pure et simple serait vraiment un pas vers le confédéralisme dont rêve BDW, mais c’est une autre histoire…).
Si les évolutions sur ces thèmes sont pour l’instant faibles, voire nulles, cela ne veut pas dire qu’elles sont mises à la poubelle, en tout cas pas par la N-VA. Il n’y a que les francophones de la coalition (soit le MR et Les Engagés) pour croire cela, surtout parce que cela les arrange bien.
Génération Flandre
De Wever a averti, lors de son congrès de participation où il a habilement joué l’image de l’évolution du nationalisme flamand. « Il y a eu une Flandre portée par un sentiment d’infériorité culturelle. C’est la Flandre dans laquelle mon père a grandi. Il en était affecté émotionnellement. Cette génération a construit une Flandre dans laquelle ma génération a grandi. Et nous avons commencé à aborder ce nationalisme flamand de manière rationnelle, nous y avons ajouté des éléments socioéconomiques et démocratiques. Et puis il y a la Flandre de mes fils, pour qui leur identité est une totale évidence. Ils regardent le monde depuis la Flandre et ne parlent plus français, mais anglais. Telle est la transition que nous avons accomplie, aussi en tant que parti. »
Le chemin n’est donc pas terminé, et les institutions devront suivre. En attendant, les mesures prises par le gouvernement fédéral s’inscrivent dans cette optique. Et oui, des mesures comme la limitation des allocations de chômage ou le report de l’âge de la pension sont prises parce qu’elles conviennent à la Flandre, d’abord. Et la N-VA pourra les mettre en avant dans le bilan flamand de son passage au fédéral, qu’elle pourra opposer au Vlaams Belang, il est vrai bien plus dangereux.
Les francophones au pouvoir, à droite eux aussi, en tireront de même argument : ils se sont occupés des « vrais problèmes » et pourront proclamer qu’ils ont enrayé les velléités de nouvelles avancées sur le chantier institutionnel. Et rendez-vous en 2029, dans l’état de préparation habituel des francophones aux débats institutionnels, c’est-à-dire proche du zéro.
Fantasme de régionaliste blanchi sous le harnais comme l’est sans doute l’auteur de ces lignes ? Peut-être. Mais croire que la N-VA aurait changé en un an entre les allées de Laeken et la rue de la Loi ? C’est plutôt là le fantasme. Le parti a voté la participation à 99,87 %, après explications claires sur sa nouvelle stratégie. « Ce vote, note Verschelden, est l’apothéose de la rationalisation pure du nationalisme flamand ». Il faut lire comme cela l’An Un de De Wever, et ne pas croire aux miracles. « BDW », décembre 2024 : « Nous aussi, on a une idéologie. Sauver ce pays n’est pas dans notre ADN. Nous faisons cela pour les Flamands et uniquement pour eux ».


