À part ça… Mister Success

À part ça… Mister Success

D’après notre immense ministre MR de l’Emploi, la généralisation des flexi-jobs est déjà un flamboyant triomphe. Pour qui ?

On n’a que le bien qu’on se donne. Et certains se le donnent plus volontiers que d’autres. En ce joli 1er juillet, jour béni par l’Arizona de l’extension généralisée des flexi-jobs à (presque) tous les secteurs de l’économie, David Clarinval s’offrait une bienfaisante séance d’autocongratulation. C’était à la RTBF, dans l’interview de Matin Première. Où, sans contradiction aucune (ou si peu), le vice-Premier MR et ministre de l’Emploi a pu flatter ses belles réformes, et dire et redire à quel point elles sont de « vrais succès ».

À commencer, bien sûr, par celle du chômage. Où sa prédiction des trois tiers se révèle exacte, se réjouit-il goulûment. Un tiers des chômeurs exclus va (probablement) retrouver un emploi d’ici la fin de l’année. Euh, David, tu oublies de dire « emploi partiel » ou « emploi précaire », parfois de quelques heures par semaine. Un deuxième tiers des exclus se tourne comme prévu vers les CPAS. Euh, Dave, c’est déjà 55 % dans les grandes villes, qui seront tout bientôt exsangues. Et enfin il y a ce troisième tiers qui n’aura ni emploi ni aide sociale. Objectifs atteints ! Avec un ministre qui se félicite donc que, dans un beau et riche pays comme le nôtre, des dizaines de milliers de personnes se retrouvent sans aucune ressource, donc potentiellement à la rue. Grâce à lui, l’homme des succès.

Mais la plus éclatante réussite est encore à venir, d’après le génie de Bièvre. Paraît-il même que les flexi-jobs sont déjà une « success story ». Et donc, logique, avec leur extension tout partout dans le secteur privé et le secteur public, on fonce vers un triomphe absolu du ministre MR. Pour le comprendre, il sied de rappeler qui peut prétendre à la magie bienfaisante de ces flexi-jobs. Ceux et celles, d’abord, qui ont déjà un emploi salarié d’au moins un 4/5ème temps (un temps plein aussi, donc) chez un autre employeur. Les retraités, aussi. Mais pas les indépendants ni les demandeurs d’emploi. Jusqu’à une limite de 18.440 euros par an, les flexi-jobeurs non-retraités sont exonérés d’impôts et de cotisations ONSS. Comme les pensionnés pour lesquels les revenus d’un flexi-job sont exonérés sans limite. Pour le flexi-jobiste, le brut égale donc le net. Pour son employeur, l’État ne collecte ni cotisations sociales, ni précompte professionnel, mais une cotisation patronale ramenée à 28 %. Un incroyable « win-win » dont Clarinval se targue dans un état quasi orgasmique.

Au troisième trimestre de 2025 (derniers chiffres dispos), notre pays ne comptait-il point 212.000 flexi-jobs répartis sur 181.000 travailleurs différents ? Si. Et c’est d’ailleurs là que commence la débandade de Mister Success. Parmi ces 212.000 travailleurs, certains effectuent donc au moins deux flexi-jobs. Et pourquoi, crois-tu David ? Pour le plaisir de courir d’un job à l’autre ? Pour la jouissance de s’épuiser après avoir déjà bossé 38 heures ailleurs ? Pour la sublime satisfaction de ne pas profiter d’une retraite après 45 ans de carrière ? Autre chose ? Tu ne vois pas ?

Je vais te le dire : chez ces gens-là, Monsieur, le salaire ou la pension ne permettent pas de vivre dignement. De juste payer des factures. Ou d’honorer un loyer pour simplement se loger. Ou d’acheter certains médicaments. Ou de se procurer un petit plaisir de temps à autre. Salaires que vous bloquez par ailleurs et pensions que vous rabotez encore « parce qu’il n’y a pas d’alternative » (dans ce pays où un quintuple milliardaire prétend ne pas pouvoir payer d’impôts). Sympathique bonhomme, tu as même l’indécence de signaler que ce travail complémentaire se fait « sur une base volontaire, personne n’est obligé de faire un flexi-job ». Si mon gars, des tas de travailleurs et de retraités y sont carrément obligés pour ne pas basculer dans la précarité. Mais étant donné que tu n’as jamais vraiment bossé ailleurs qu’en politique, tu ne peux pas savoir.

Je parcours la suite de ton interview pour y lire une autre de tes nombreuses certitudes : jamais au grand jamais le flexi-job généralisé ne deviendra la « norme » sur le marché du travail. Ah non ?! Veux-tu que je te raconte une jolie histoire, mon garçon ? Celle de certains de tes chers amis employeurs (pas tous !) qui ont réduit le temps de travail de leurs travailleurs pour engager des flexi-jobistes, moins taxés et donc plus « profitables ». Une autre histoire ? Pour la comprendre, il faudrait faire tes courses toi-même. Si jamais tu en fais la folle expérience, tu verras que, dans la distribution et les magasins, une grande partie du personnel est déjà composée de travailleurs assez âgés (flexi-pensionnés) ou très jeunes (étudiants jobistes). Je suis persuadé que tu fréquentes plus assidûment les restaurants et les bistrots. Tu auras donc pu remarquer que dans l’Horeca aussi, on est servi par des étudiants ou des flexis. Et ce n’est donc qu’un beau début à généraliser partout ailleurs.

Je sais que le MR et les chiffres, vous êtes généralement assez fâchés. Mais fais un petit effort, ce n’est pas si difficile. Prenons un autre de tes triomphes : permettre à des étudiants, dès l’âge de 15 ans, de travailler jusqu’à un tiers temps sans être imposés et à leurs employeurs de ne payer quasiment aucune cotisation, ça fait quoi ? Un open bar de students partout où c’est possible. Permettre à des travailleurs ou des retraités de flexi-jober à très peu de frais pour eux et leurs employeurs, ça fait quoi ? La même chose : ça détruit l’emploi. Le vrai emploi : celui qui apporte une couverture sociale en cas de pépin, celui qui permet de cotiser pour une pension, celui qui permet peut-être d’envisager l’achat d’un logement et simplement d’avoir une certaine stabilité.

Si, Dave, c’est mathématique : tu détruis tout ça. Un chiffre ? Un employeur sur huit qui a recours aux flexi-jobs n’a aucun employé fixe. Un autre chiffre pour la route ?  En Belgique, sur les 650.000 étudiants jobistes, un tiers travaille toute l’année, soit 216.000 students qui bossent pour payer leurs études (une honte). Ça non plus, tu n’as pas connu, mais soit. Ceux-là jobent jusqu’au plafond de 650 heures par an, soit un tiers temps. Tu en déduis donc que ? Que ces 216.000 étudiants occupent l’équivalent de 72.000 temps pleins. Comme tes joyeux flexi-jobistes, obligés pour survivre d’absorber eux aussi des dizaines de milliers d’emplois « classiques ». Un phénomène qui, grâce à toi, va donc encore grandement s’amplifier. Et ce n’est pas tout : puisque des centaines de milliers de flexi-travailleurs et d’étudiants ne verseront aucun impôt et aucune cotisation, ce seront des centaines de millions de rentrées en moins pour les finances publiques. Pour la solidarité. Pour les services publics. Pour la santé. Pour l’enseignement. Pour les mesures climatiques. Un triomphe, je te dis.

Vincent Peiffer
Chroniqueur MaTribune.be |  Plus de publications

Après 40 ans au Moustique, Vincent rejoint l’équipe de MaTribune.be pour mettre son grain de sel dans notre si beau monde. Où, à part ça, tout va bien…

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