Aveuglé par sa logique austéritaire, le gouvernement wallon compte « économiser » 2 milliards d’euros en trois ans, principalement via une réduction des dépenses publiques. Cette orientation désastreuse ne va rien résoudre, au contraire, elle va aggraver la situation. Des alternatives existent. Dans cet article, nous développons les mesures 4 et 5 du tableau ci-dessous.

Quatrième mesure : imposer à l’État fédéral de compenser les pertes liées à la réforme fiscale (320 millions)
Au cœur du programme fiscal du gouvernement fédéral Arizona se trouve une réforme majeure : le relèvement de la quotité exemptée d’impôt. Aujourd’hui fixée à 10.910 euros sur les revenus 2025, elle augmentera progressivement pour atteindre 15.300 euros en 2030 ou 2031[1], soit une hausse de plus de 40 %.
L’objectif affiché de cette mesure est d’augmenter l’écart entre revenus du travail et revenus de remplacement (les fameux 500 euros promis par le MR en campagne électorale). Concrètement, relever la quotité exemptée revient à exonérer d’impôt une plus grande part du salaire brut, ce qui profite surtout aux bas revenus qui voient leur salaire net augmenter, creusant, en théorie, l’écart avec les revenus de remplacement (allocation de chômage, pension, revenu d’intégration sociale…), qui eux n’en bénéficient pas.
Que cette mesure soit efficace et juste peut être débattu. Mais une chose est sûre : elle a des conséquences importantes sur les finances des entités fédérées, dont la Région wallonne. Lorsque l’État fédéral réduit l’impôt sur les revenus, il ne se prive pas seulement d’une partie de ses propres recettes, il prive aussi les Régions des leurs. La mécanique est simple : une partie des recettes régionales est calculée sur la base de l’impôt des personnes physiques (IPP) perçu sur leur territoire mais réceptionné par le fédéral qui redistribue aux entités fédérées. Moins l’État fédéral perçoit d’impôts, parce qu’il exonère davantage de revenus, moins les Régions reçoivent de financement. C’est automatique, mécanique et considérable.
Sur la base des chiffres fédéraux, le ministre wallon du Budget (et ministre-président) Adrien Dolimont a lui-même reconnu que cette réforme coûtera 328 millions d’euros à la Région wallonne. Que compte-t-il faire pour s’en prémunir ? Rien. Il assume. Une drôle de manière d’incarner la promesse d’une « coalition miroir » (le MR et les Engagés participent au pouvoir à la Région, à la Communauté et au fédéral), censée porter cohérence et vision commune entre niveaux de pouvoir. Il est dramatique que le gouvernement wallon reste sans réaction lorsque les politiques fédérales pénalisent spécifiquement la Région wallonne. Le gouvernement wallon devrait exiger que le niveau fédéral compense intégralement les pertes que ses réformes fiscales font subir au niveau wallon.
Ajoutons que le 15 décembre 2025, le Cerpe (Centre de recherche en économie régionale et politique économique) de l’UNamur a publié une étude établissant que les pertes réelles pour la Wallonie s’élèveraient en fait à 642 millions d’euros[2], pratiquement le double de l’estimation officielle. Interpellé sur cette divergence par le député Stéphane Hazée (Ecolo) le 18 décembre 2025 au Parlement wallon, on aurait pu s’attendre à ce que le ministre, en premier défenseur des intérêts wallons, prenne la mesure de l’alerte et mandate son administration pour vérifier ces chiffres. Sa réponse fut tout autre : « Je vais rester sur l’impact de 328 millions d’euros… Je n’aime pas trop jouer à l’apprenti sorcier. » On croit rêver :face à ces chiffres très alarmants, et alors que les finances wallonnes sont sous pression structurelle, nous avons donc un ministre-Président qui préfère ne rien faire plutôt que d’investiguer en collaboration avec un centre de recherche universitaire reconnu.
Cinquième mesure : rationaliser les aides publiques aux entreprises privées (200 millions)
Le 13 octobre 2025, la Banque nationale de Belgique (BNB) publiait un rapport qui a fait couler beaucoup d’encre. Il révèle que les aides publiques aux entreprises ont atteint 25,1 milliards d’euros en 2024, dont 3,6 milliards pour la seule Région wallonne.
Ce chiffre de la BNB doit être nuancé : l’institution ne distingue pas les aides aux entreprises privées lucratives de celles destinées aux entreprises publiques et au secteur non marchand. Dans le total de 25,1 milliards figurent ainsi des subventions d’exploitation à des entreprises publiques comme la SNCB – qui assurent un service universel –, des financements hospitaliers ou de santé – relevant du bien-être collectif –, ou encore des subventions salariales régionales comme l’aide à la promotion de l’emploi (APE) – qui soutiennent des emplois dans les secteurs public et associatif.
Une étude d’Éconosphères publiée quelques mois plus tôt (en mai 2025) avait réalisé un travail similaire, mais en isolant les aides destinées au secteur privé lucratif pour les subventions directes, avant d’y intégrer deux autres catégories : la réduction des normes sociales et fiscales (12 milliards) et les dépenses fiscales et parafiscales (21,7 milliards). Avec cette méthode, le montant grimpe à 54 milliards d’euros d’aides publiques par an au niveau fédéral. Dans un précédent article, nous avons fait une analyse critique de ces deux rapports.
De la même manière, le chiffre wallon de 3,6 milliards (3,1 milliards de subventions + 500 millions d’« aides à l’investissement ») mérite d’être nuancé. Si l’on retire ce qui relève du « public » ou du « social » non lucratif :
- titres-services (550 millions, sachant qu’une partie importante relève tout de même du lucratif) ;
- APE vers le non-marchand (600 millions[3]) ;
- personnel soignant (350 millions) ;
- aide aux personnes handicapées (150 millions) ;
- aides à l’investissement aux entreprises publiques (300 millions).
On obtient un solde de 1,65 milliard d’aides publiques wallonnes réellement orientées vers le secteur privé lucratif. De son côté, la fédération patronale wallonne AKT évalue ce montant à 900 millions d’euros par an. Malheureusement, AKT ne donne aucune information sur la méthode qu’elle utilise pour arriver à ce montant.

Source : Akt/ SudInfo
Que l’on retienne 1,65 milliard (BNB) ou 900 millions (AKT), il s’agit dans tous les cas de montants considérables, qui mériteraient une évaluation rigoureuse. Au-delà des chiffres, la BNB met d’ailleurs en évidence dans son rapport plusieurs dysfonctionnements dans le système actuel d’aides aux entreprises, et appelle à une évaluation systématique de leur efficacité.
Le récent scandale de fraude au congé-éducation payé – où plus de 150 entreprises auraient indûment perçu des aides du Forem en déclarant de fausses formations, pour un préjudice estimé a minima à 8,5 millions d’euros – rend cette évaluation d’autant plus urgente. En décembre 2025, un rapport du FMI invitait lui aussi les pouvoirs publics à analyser l’ensemble de ces aides pour y rechercher des marges budgétaires.
Il serait donc judicieux de mettre en place une commission d’enquête parlementaire, à l’image de celle réalisée par le Sénat français sur les aides au secteur privé, et ce à tous les niveaux de pouvoir en Belgique. Il est urgent de garantir que l’argent public serve réellement et efficacement l’intérêt général, et non la sécurisation des profits privés.
En février 2026, Ecolo a déposé au Parlement wallon une proposition de résolution visant à établir un cadastre et une évaluation des aides aux entreprises, arguant qu’il n’existe à ce jour aucune vue globale sur les différentes aides octroyées aux entreprises wallonnes – un outil de gestion pourtant élémentaire, à l’image de ce qui existe déjà en Flandre. Comme on pouvait s’y attendre, le MR et les Engagés s’y sont opposés : « trop tôt et trop lourd » selon eux …
Alors que le gouvernement déclare l’état d’urgence budgétaire et ne cesse de promettre plus de gouvernance et de transparence publiques, ce refus est inacceptable et doit être dénoncé avec force.
En l’absence de transparence des aides wallonnes aux entreprises, il est aujourd’hui impossible d’estimer avec précision le montant qui pourrait être récupéré. C’est d’ailleurs ce qui justifie la demande d’une commission d’enquête. Mais les dysfonctionnements déjà identifiés – comme les fraudes au congé-éducation ou encore les aides à la recherche en Wallonie (327 millions d’euros en 2023) que la BNB juge elle-même mal ciblées et insuffisamment conditionnées – indiquent que récupérer 200 millions sur ces 1,65 milliard d’aides serait un objectif plus que raisonnable.
Dans l’article suivant, nous verrons qu’il est également possible de récupérer des montants importants en s’attaquant à la question des intérêts de la dette. Une fois de plus, le gouvernement Dolimont s’était engagé à agir depuis deux ans, mais une fois de plus, il n’a encore rien fait.
Publié le 13 juillet 2026.
[1] En février 2026, l’Arizona a décidé d’allonger d’un an la période pour atteindre le relèvement maximum de la quotité exemptée, en le programmant pour les revenus 2030 (déclaration 2031).
[2] Les simulations du Cerpe montrent l’ampleur du manque à gagner avec cette réforme fiscale : environ 6,7 milliards en moins pour le fédéral et 2,13 milliards en moins pour l’ensemble des Régions. Dans le détail, la Flandre serait la plus touchée avec 1,3 milliard de recettes en moins, suivie de la Wallonie avec 642 millions et de Bruxelles avec 158 millions.
[3] Dans son rapport la BNB ne prend pas en compte les subsides versés aux pouvoirs publics. C’est ainsi que sur un budget total de 1,3 milliard, la BNB ne comptabilise que 600 millions.


