La militarisation de l’économie est une impasse

La militarisation de l’économie est une impasse

« Welfare, Not Warfare. Ils se préparent à la guerre – Nous travaillons pour la paix ». C’est sous ce slogan que plus de 12.000 manifestants ont répondu à l’appel de la Plateforme « Stop militarisation » le 14 juin dernier à Bruxelles afin de dénoncer, avant le Conseil européen, les projets de réarmement massif soutenus par l’Union européenne (UE). La militarisation de l’économie semble devenue la dernière bouée de sauvetage d’une Europe en manque de croissance. Mais cette fuite en avant est une course à la mort. Une impasse. 

« La justice sociale, pas la guerre ! » Investir dans l’avenir, la jeunesse, la transition climatique, les soins de santé, l’éducation, la justice, la protection sociale plutôt que dans la militarisation. Avec ces mots, les 12.000 marcheurs n’ont pas seulement revendiqué la paix ; ils posent une question simple, mais la question qui fâche. Pourquoi l’Europe est-elle capable de mobiliser des centaines de milliards d’euros pour le réarmement alors qu’elle ne le fait pas pour soutenir les salaires, pour éradiquer la pauvreté, reconstruire les services publics, financer la transition écologique ou encore garantir un logement digne à chacun ? C’est le débat que la mobilisation du 14 juin porte au cœur de l’Europe, appuyée par le meeting international contre la guerre réuni à Londres quelques jours plus tard.

Un réarmement massif

C’est le 19 mars 2025 que la Commission européenne a présenté son plan ReArm Europe, un livre blanc appelant les pays de l’UE à consacrer 800 milliards d’euros supplémentaires à leurs dépenses militaires au cours des quatre prochaines années. Une telle augmentation se ferait principalement par le biais d’un accroissement des dettes nationales, en totale contradiction avec la règle d’or budgétaire appliquée jusqu’ici drastiquement dans chaque État membre. Ce qui était encore présenté hier comme impossible pour les dépenses sociales devient soudainement possible lorsqu’il s’agit d’armement. Dans le contexte actuel d’austérité budgétaire, cela conduira nécessairement à de nouvelles coupes dans la Sécurité sociale, l’éducation, la coopération ou les politiques environnementales et climatiques des États membres.

Pourtant, c’est le chemin que prend l’actuelle Commission européenne, suivie par de nombreux pays qui se justifient par un contexte international marqué par la recrudescence des conflits. Depuis plusieurs années, l’Europe est marquée par une montée des tensions géopolitiques : l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le génocide à Gaza, la guerre en Iran, au Liban, au Congo, le blocus de Cuba, l’agression contre le Venezuela exacerbent une rivalité croissante entre les grandes puissances, notamment la Russie et la Chine, et principalement alimentée par les États-Unis.

Ces événements nourrissent un climat d’insécurité, que nos dirigeants politiques traduisent par un réflexe obsidional de renforcement militaire alors qu’à l’évidence, cela ne peut qu’accroître encore davantage les tensions. L’Histoire, et tout particulièrement celle de l’Europe, devrait pourtant nous avoir appris que la résorption des conflits trouve son efficacité davantage dans l’usage des lieux de négociation et de dialogue et les approches volontaristes, fondées sur la diplomatie, la désescalade et la coopération.

Ce qu’il faut craindre, c’est que la course européenne au réarmement ne devienne une prophétie auto-réalisatrice, comme l’affirme la pétition lancée par Stop ReArm Europe. C’est ce qu’on appelle le dilemme de la sécurité. Lorsqu’un pays accroît sa puissance militaire pour garantir sa sécurité, cela est perçu comme une menace par un autre État, qui va à son tour renforcer ses capacités militaires. Cela contribue de surcroit à augmenter l’insécurité globale et donc à diminuer sa propre sécurité, entraînant un cercle vicieux de course aux armements qui mène inéluctablement à la guerre. Le militarisme se nourrit de lui-même. Il génère un climat de peur qui incite à normaliser toujours plus de dépenses pour les forces armées.

Des choix politiques délibérés

Et en Belgique ? Le budget militaire belge a doublé entre 2017 et 2024, passant de 3,9 milliards d’euros à 7,9 milliards d’euros. Pourtant, la Déclaration gouvernementale de l’Arizona, bien qu’elle promette une sévère période d’austérité budgétaire, annonce vouloir augmenter les dépenses militaires de la Belgique à 2 % du PIB d’ici 2029 et 2,5 % d’ici 2034. Le ministre de la Défense, le très droitier Théo Francken (N-VA) ne cachait pas son ambition d’accélérer encore le processus pour atteindre 2 % dès 2025. Objectif atteint en 2026, puisque la Belgique consacre désormais 3 % de son PIB à la Défense. Cela correspond à une augmentation de 4,5 milliards d’euros du budget annuel de l’armée belge. Il n’y a hélas pas de hasard, c’est l’exact équivalent de ce que le gouvernement Arizona annonce comme économie sur les dépenses sociales et les services publics durant cette législature…

Pour Mark Rutte, le très zélé Secrétaire général de l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord (Otan), l’alliance militaire dont la Belgique est membre, ces efforts sont encore bien insuffisants. Il n’avait pas hésité en janvier 2025 à affirmer que « les dépenses de défense doivent augmenter, quitte à réduire les budgets alloués aux pensions, aux systèmes de santé ou à la sécurité sociale ». Aussi espère-t-il, comme l’exige Donald Trump, que les États membres consacrent dorénavant 5 % de leur PIB à la défense. C’est absolument colossal. Aucun État européen n’arrive à ce montant, même la Pologne qui pourtant finance à tout va la militarisation de son économie à hauteur de 4,12 % de son PIB, sacrifiant au passage sa jeunesse au service militaire.

Pourtant, sous la pression des États-Unis et de l’Otan, le gouvernement belge s’est engagé à consacrer 5 % de son PIB aux dépenses militaires d’ici 2035, ce qui représenterait aujourd’hui environ 32 milliards d’euros, soit quatre fois le budget militaire belge de 2024. Le gouvernement prévoit de puiser une part significative des ressources destinées à l’augmentation du budget de l’armée dans un nouveau « fonds de défense SFPIM Defence » créé en avril 2026. Celui-ci est alimenté par la vente d’actifs publics. En pratique, selon le manifeste de la Plateforme Stop Militarisation, cela signifie que les fonds issus de biens publics sont injectés dans l’industrie de l’armement et dans l’achat de matériel de guerre, y compris des avions de chasse supplémentaires et une troisième frégate.

Il s’agit bien d’un choix politique délibéré. C’est ainsi que des milliards d’euros peuvent être débloqués en peu de temps pour acheter des armes et des avions trop rapides pour pouvoir s’entraîner dans l’exiguïté de notre espace aérien. On en rirait si, depuis près de deux ans, des milliers de syndicalistes n’étaient mobilisés pour la défense des pensions, des droits au chômage, l’accès à la santé, à l’école pour tous et à des services publics de qualité. Si, depuis deux ans, des milliers de personnes ne se voyaient dépouillés de leurs plus élémentaires droits sociaux. Et cela en raison d’une perception de menaces accrues de la part de la Russie, doublée des incertitudes d’un engagement des États-Unis à défendre leurs alliés européens en cas d’agression. Pourtant de nombreux experts contestent la possibilité que la Russie s’engage dans une confrontation militaire avec un État membre de l’Otan, ce qui ne permet pas de légitimer cette militarisation continue.

Des conséquences jusqu’à l’absurde

Prêtons-y attention, la militarisation continue ne se mesure pas seulement au nombre d’armes achetées. Elle s’inscrit dans les priorités budgétaires, dans les discours publics et médiatiques et dans la place croissante accordée aux solutions militaires au détriment de la diplomatie, de la coopération et de la justice sociale. Privatiser nos ressources collectives au profit du complexe militaro-industriel, appeler sa jeunesse au service militaire volontaire, prévoir un « référent militaire » dans chaque école, mobiliser les affects de peur, développer une ambiance de suspicion généralisée transforme profondément chaque aspect de notre vie quotidienne. Elle renforce le repli sur soi, une société de contrôle et le besoin grégaire de sûreté alors qu’il est illusoire de croire que plus d’armes garantiront davantage de sécurité.

Les conséquences sont évidentes et risquent de s’aggraver dans les années à venir. La première conséquence, nous l’avons vu, c’est le détournement des richesses publiques vers les dépenses militaires. Chaque milliard consacré au budget de la Défense est potentiellement un milliard qui n’est pas investi dans les services publics, les hôpitaux, les écoles, les transports, le logement social ou la transition écologique.

La deuxième conséquence est sociale. De nombreux pays européens justifient déjà leurs politiques d’austérité, de réformes des pensions ou des réductions de dépenses publiques au nom de la « rigueur » budgétaire. Ce sont clairement les travailleurs de ce pays, ceux qui créent sa richesse, qui vont payer le prix exorbitant de la course à la militarisation. Le réarmement et le démantèlement de nos systèmes de protection sociale ne font qu’un.

Mais il existe aussi une conséquence politique et démocratique. La logique de réarmement instille dans le débat public une vision du monde fondée sur la confrontation permanente. On habitue progressivement les citoyens à l’idée que la guerre serait inévitable, que les tensions internationales ne pourraient être résolues que militairement et que la sécurité dépendrait avant tout de l’accumulation d’armes. C’est d’autant plus préoccupant que cet état d’éréthisme politique tend à favoriser, comme nous l’avons vu après les attentats du 11 septembre 2001, les lois d’exception, la répression sociale et à limiter les droits démocratiques élémentaires comme ceux de manifester, de contester, de résister ou de revendiquer.

À cet égard, la Belgique n’est pas en reste. Et ce n’est ni un hasard ni une coïncidence si les tentatives des deux derniers gouvernements fédéraux d’instaurer des procédures accélérées de dissolution administrative d’une association et d’un groupement de fait pour raisons sécuritaires se multiplient. En 2023, la loi dite « anti-casseurs » a marqué les esprits : elle visait à interdire de manifestation certaines personnes condamnées, au nom de la prévention des violences. Le flou juridique de cette dernière notion, ainsi qu’une large mobilisation des syndicats et de la société civile craignant pour le droit d’association et d’expression, ont empêché que cette loi ne soit votée. Cela n’a pas dissuadé l’actuel ministre de l’Intérieur Bernard Quintin (MR) de déposer un avant-projet de loi encore plus « liberticide » puisqu’il vise à permettre l’interdiction – voire la dissolution – administrative d’organisations jugées « dangereuses » pour l’ordre démocratique, sans intervention préalable du juge. Une fois encore, le Conseil d’État et de nombreuses associations ont rappelé que seule la justice peut prononcer une telle mesure. Comme le dit la Coalition Droit de protester, « la loi Quintin n’est pas un outil de sécurité : c’est une brèche ouverte dans un droit essentiel qui pourrait demain engloutir toutes les voix qui dérangent. »

Enfin, il y a un risque géopolitique majeur. La militarisation accrue approfondit les conflits plus qu’elle ne les résout. La course aux armements devient un cercle vicieux absurde. Absurde car il faut prendre conscience que l’Europe est déjà surarmée. D’après le Sipri, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les importations d’armes par les pays européens membres de l’Otan ont triplé entre 2016 et 2025. Pire, affirme le professeur en relations internationales de l’ULB, Christophe Wasinski, ces mêmes États disposent depuis longtemps de capacités militaires bien supérieures à celles de la Russie, pourtant présentée comme adversaire direct. En 2024, « les seuls États européens de l’Alliance atlantique ont consacré environ 325 milliards de dollars pour leur défense. Cette somme est très supérieure au budget de la défense de la Russie (estimé à environ 140 milliards de dollars actuellement), dont l’armée est bloquée en Ukraine ».

Le mouvement Attac a calculé qu’en 2024, les 32 pays membres de l’Otan ont dépensé ensemble 1.275 milliards de dollars pour l’armement. Si la norme actuelle passait à 5 % du PIB, ce montant « grimperait à 2.758 milliards de dollars par an, soit plus du double des dépenses actuelles, davantage que tous les autres pays du monde réunis – Chine, Russie, Inde, Israël, Ukraine et Arabie saoudite inclus. Aujourd’hui déjà, les pays de l’Otan dépensent 12 fois plus que la Russie et 4,5 fois plus que la Chine ; avec une norme à 5 %, ce rapport atteindrait 20 fois plus. »

La défense est une dépense

Puisque nous sommes dans l’absurde, restons-y ! Contrairement à ce que prétendent Theo Francken et l’ensemble du gouvernement Arizona, la militarisation de l’économie n’est pas porteuse de croissance ou de relance économique. Si ces derniers parlent bien d’investissements, l’effet retour n’est pas du tout garanti. Pire, la croissance économique produite par le réarmement ne s’auto-finance pas : elle crée du déficit. Les calculs de l’Union européenne ne disent pas autre chose : « une augmentation linéaire des dépenses de défense d’ici 2028 allant jusqu’à 1,5 % du PIB … montrent que le PIB réel augmenterait de 0,5 %  tandis que le ratio de la dette publique de l’UE par rapport au PIB serait de 2 %. » On ne peut être plus clair : un euro dépensé dans la défense produit un demi-point de croissance mais contribue à renforcer le déficit de près de 2 %.

À court terme, préviennent Benjamin Pestieau et Max Vancauwenberge, spécialistes de la politique industrielle au sein du PTB, dans leur étude sur la militarisation de l’économie européenne, « les dépenses militaires ne seront pas un moteur économique : une grande partie des fonds partira à l’étranger, tandis que les coupes dans les dépenses sociales et les investissements productifs impacteront négativement la croissance ».

À long terme, cette même étude démontre que « les dépenses militaires ont même un effet négatif, significatif et persistant sur la croissance économique. En utilisant des données sur 83 pays entre 1970 et 2014, les auteurs concluent qu’une augmentation durable des dépenses militaires réduit le niveau du PIB par habitant, en détournant les ressources d’investissements plus productifs. »

Une étude récente du Fonds monétaire international (FMI) et une autre de l’Organisation de Coopération et de Développement économiques (OCDE) confirment la faiblesse de l’effet des dépenses militaires sur la croissance. Elles s’accordent pour dire que, comme le démontre le FMI, « les flambées des dépenses consacrées à la défense sont financées principalement par un déficit, les recettes jouant un rôle de plus en plus important. Le financement par le déficit peut stimuler l’économie à court terme, mais il fragilise la viabilité budgétaire à moyen terme, en particulier dans les pays où la marge de manœuvre budgétaire est limitée. Les déficits se creusent d’environ 2,6 % du PIB et la dette publique augmente d’environ 7 points de pourcentage dans les trois ans qui suivent l’envolée des dépenses. Le surcroît de dette publique qui en résulte peut évincer l’investissement privé et annuler l’effet expansionniste initial. »

En clair, cela veut dire que ce qui est présenté comme une « solution » économique n’en est pas une. Les dépenses militaires se font au détriment de toutes les autres dépenses. Non seulement la croissance qu’elles impliquent est faible mais elle se retrouve totalement dépendante de nouvelles dépenses militaires, et donc de nouveaux déficits.

Une exception toutefois : la guerre. En effet, une économie de guerre a besoin de belligérants pour assurer ses commandes et ses débouchés. Comme le résume l’économiste marxiste Michael Roberts, le keynésianisme militaire ne peut fonctionner qu’en situation de guerre…

La défense est une dépense et non un investissement qui profiterait à la population, aux services publics et à la protection sociale. La militarisation de l’économie est une impasse. Elle détruit les conditions de la paix et nourrit une spirale de violence que les citoyens finissent toujours par payer au prix fort.

Publié le 10 août 2026.

Pierre Vermeire
Rédacteur MaTribune.be |  Plus de publications

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