La dette publique belge a atteint 603 milliards d’euros fin 2025 (108 % du PIB). Et à politique inchangée, elle grimperait, selon le Bureau fédéral du Plan, à 855 milliards (116 %) d’ici 2029. Est-ce préoccupant ? Sans doute. Mais affirmer que la Belgique est proche de la faillite, ou que de nouvelles coupes dans les services publics sont inéluctables, est tout simplement faux et constitue une grave erreur. Depuis des décennies, pour justifier ses politiques néolibérales, la droite répète en boucle les mêmes arguments sur la dette, qui sont autant de mensonges, et qu’il est donc nécessaire de dénoncer et déconstruire, inlassablement. Bien qu’il y en ait d’autres[1], nous en avons retenu cinq, parmi les plus répandus.
Un État ne peut pas dépenser plus qu’il ne gagne
Même s’il est a priori préférable de financer les politiques publiques sans générer de nouvelles dettes, l’endettement reste un outil essentiel pour les pouvoirs publics. Il permet de financer de grands projets d’utilité collective, d’investir dans les services publics ou encore de soutenir l’économie en période de récession. Qu’un État s’endette (et donc dépense plus que ce qu’il ne gagne) pour construire l’avenir est parfaitement normal.
Toute dette n’est donc pas mauvaise en soi. La vraie question n’est pas de savoir si un État doit s’endetter ou non, mais comment rendre le processus d’endettement public légitime et démocratique. Comment s’endette-t-on ? Auprès de qui ? À quelles conditions ? Et pour quels objectifs ? Voilà les questions qu’il faudrait poser dans le débat public.
La dette est un fardeau pour les générations futures
« Faire de la dette, c’est dire à nos enfants qu’ils vont payer notre train de vie. Chaque enfant qui naît aujourd’hui en Wallonie a 50.000 euros de dette à cause de la manière dont nous avons vécu. »[2]
Ce raisonnement, en plus de reposer sur un calcul simpliste (diviser le montant total de la dette publique par le nombre d’habitants), est inexact, essentiellement pour trois raisons.
Premièrement, il oublie que l’État détient aussi des actifs : des avoirs financiers, mais surtout un vaste patrimoine collectif (écoles, hôpitaux, routes, réseaux, infrastructures, etc). Or, ces actifs publics ont une valeur qui compense largement le passif d’un État. Chaque enfant ne naît donc pas avec une dette, mais avec un patrimoine commun, transmis aux générations futures. À titre d’exemple, en France, fin 2022, le passif des administrations publiques s’élevait à 3.540 milliards d’euros, contre un actif de 4.404 milliards d’euros. Malheureusement, ces données ne sont pas disponibles pour la Belgique. Par contre, nous avons des données concernant la Région wallonne. Suite à une audition en commission du budget le 18 octobre 2021, M. Guisse, Directeur général du Service public de Wallonie (SPW) Finances, déclarait que l’actif de la RW en 2020 pouvait être évalué à 30 milliards d’euros. Il déclarait : « On peut discuter de la façon de valoriser, mais les chiffres ne sont pas galvaudés, ils sont réalistes et plutôt sécuritaires. (…) Ce pied de bilan à presque 30 milliards d’euros, je peux m’y engager formellement, c’est un chiffre qui est tout à fait défendable et vérifiable. » En 2020, la dette de la Région wallonne était alors d’environ 17,5 milliards.
Deuxièmement, ce que les Belges paient vraiment, ce n’est pas le stock de la dette qui, arrivé à échéance, est remboursé en empruntant à nouveau le même montant (on parle de « roulement de la dette »), mais bien les intérêts de celle-ci. Or, ces intérêts sont payés par les impôts des générations actuelles : ce sont donc les citoyens d’aujourd’hui, et non ceux de demain, qui financent la dette. Reste à savoir à qui vont ces intérêts : pour l’écrasante majorité (environ 97 %), aux grandes banques et institutions financières privées. La dette publique constitue donc un conflit entre classes sociales, non entre générations.
Troisièmement, il faut toujours rappeler que les dépenses publiques ne sont pas une ponction sur la richesse nationale produite, mais qu’elles participent à la création de richesses présentes et futures, tant sociales qu’économiques. L’équité intergénérationnelle exige des investissements qui construisent un monde résilient et durable : sans eux, les gouvernements n’arriveront pas à satisfaire les besoins basiques des générations futures. Et le coût de ces investissements pèsera moins sur les épaules des générations futures que le coût de leur absence. L’incendie qui a ravagé les Hautes Fagnes illustre parfaitement comment économies et austérité dans les services publics peuvent avoir des conséquences dramatiques, et coûter au final bien plus cher que l’investissement évité.
La Belgique est au bord de la faillite
La situation de la dette belge est, certes, préoccupante, mais il faut éviter les discours alarmistes, et ce également pour 3 raisons.
1) Si les taux d’intérêt à 10 ans ont fortement augmenté (de 0 % en 2022 à 3,3 % en 2025 et presque 4 % aujourd’hui), et que les charges d’intérêt augmentent également (11 milliards en 2024, 18 milliards prévus en 2030), le coût relatif de la dette a déjà été beaucoup plus élevé par le passé. Il se situe aujourd’hui à 2,3 % du PIB et devrait se situer à 3,5 % en 2031, à politique inchangée. Mais il était de 4 % en 2007, et même plus de 10 % dans les années 1990.
2) La dette belge est passée de 98 % du PIB en 2019 à 107 % en 2025, et elle pourrait atteindre 120 % en 2030. Une augmentation bien réelle, mais le plafond de 60 % imposé par l’UE est purement arbitraire, et surtout, il n’existe aucun seuil au-delà duquel une dette deviendrait insoutenable. Le Japon n’est pas en faillite, alors qu’il affiche une dette de plus de 260 %. La Grèce, elle, est jugée « stable », et même saluée par le FMI, avec pourtant une dette de près de 150 %.
3) Ce ratio d’endettement par rapport au PIB est également critiquable. Par exemple, l’emprunt pour l’achat d’une maison se fait sur 15 ou 20 ans et n’est pas rapporté, heureusement, au salaire d’une seule année. Il serait donc pertinent de comparer le montant total de la dette, non pas à la richesse produite en une seule année, mais à celle produite sur l’ensemble des années nécessaires pour la rembourser. En Belgique, la durée moyenne d’un titre de dette est d’environ 10 ans. Dans ces conditions, la dette ne représente nullement 107 % de la richesse du pays, mais seulement 10 % de celle-ci, produite pendant ces dix années. Sous cet angle, le discours alarmiste s’évapore.
Quant aux agences de notation, elles ont certes légèrement dégradé la note de la Belgique (Fitch : de AA- à A+ en juin 2025), mais celle-ci reste très bonne (l’équivalent d’un passage de 17/20 à 16/20). Surtout, les marchés continuent de se ruer sur la dette belge : lors de l’émission du 5 septembre 2025, le pays cherchait 2,7 milliards, et les investisseurs en ont proposé 7. La Belgique continue donc de se financer sans aucun problème sur les marchés financiers.
Bref, la situation est sérieuse, mais la Belgique n’est pas du tout au bord de la faillite. Dès lors, rien ne justifie qu’on s’attaque aux acquis sociaux en appliquant des politiques antisociales sans précédent.
Remarque importante : dédramatiser le discours de droite sur la dette ne signifie pas pour autant tomber dans l’angélisme. La dette constitue un réel un enjeu économique, politique et démocratique, non pas parce qu’elle annonce une illusoire faillite, mais parce qu’elle constitue un mécanisme de transfert de richesses du travail vers le capital, et un outil de domination politique permettant d’imposer des attaques antisociales.
Le problème de la dette vient de dépenses excessives
Autre air bien connu : l’État serait trop dépensier, notamment en matière sociale. C’est totalement faux. L’augmentation récente de la dette publique belge ne provient pas d’un excès de dépenses sociales. Les dépenses publiques sont en réalité restées globalement stables ces dernières décennies. Elles ont même légèrement diminué : elles représentaient 55,9 % du PIB en 2013, contre 53,3 % en 2023.
Cette augmentation de la dette s’explique plutôt par deux facteurs : d’une part, des « chocs économiques » : les sauvetages bancaires (2008-2011), la crise du Covid-19, la crise énergétique, et, d’autre part, des politiques qui ont réduit les recettes publiques. Depuis des décennies, les gouvernements ont réduit les impôts sur le capital et les entreprises : le taux de l’impôt des sociétés est passé de 40 % en 1995 à 25 % aujourd’hui, tandis que le tax shift coûte environ 5 milliards d’euros par an. L’absence de lutte réelle contre la fraude fiscale coûte également très cher. Selon l’Institut Émile Vandervelde, si le niveau des recettes de 2013 avait été maintenu (53 % au lieu de 50 % actuellement), le budget belge serait proche de l’équilibre. Voilà l’origine de la dette : une crise des recettes, pas des dépenses.
Il faut gérer le budget de l’État en bon père de famille en réduisant les dépenses
On entend souvent : « Si la dette augmente, c’est parce que les dépenses sont trop importantes. Il faut les réduire pour assainir nos finances. C’est une gestion en « bon père de famille », une question de bon sens ». Rien n’est plus faux.
Un État n’est pas un ménage. D’une part, s’il peut agir sur ses dépenses, il peut aussi agir sur ses recettes, notamment via la fiscalité, ce qu’un ménage ne peut pas faire. D’autre part, diminuer les dépenses publiques ne réduit pas automatiquement le déficit. C’est même souvent l’inverse. Par exemple : réduire les allocations sociales fait baisser le pouvoir d’achat, donc la consommation, donc les recettes de TVA. L’activité économique ralentit, les rentrées fiscales diminuent, le chômage augmente, ce qui accroît les dépenses. Résultat : le déficit et la dette s’aggravent. C’est un cercle vicieux.
Inversement, même si cela paraît contre-intuitif, une augmentation des dépenses peut participer à la réduction des déficits, en jouant un rôle de moteur économique et d’amortisseur social, en particulier en période de récession ou de crise.
Cet échec des politiques d’austérité est connu et se vérifie depuis des décennies. Donnons l’exemple récent de la Finlande. Depuis juin 2023, la coalition de droite et d’extrême droite y a fait de la réduction des dépenses publiques sa priorité. Résultats : le chômage est passé de 7,9 % à 9,3 % en un an ; 110.000 personnes supplémentaires sont tombées sous le seuil de pauvreté. Et la dette dans tout ça ? Elle est passée de 75 % du PIB en 2023 à 86 % en 2025.
La Belgique n’échappe pas à la règle. Depuis son arrivée fin janvier 2025, le gouvernement Arizona a annoncé un effort budgétaire de 23,3 milliards d’euros à l’horizon 2029, censé ramener le déficit sous la barre des 3 % du PIB imposée par l’Europe. Un an plus tard, le constat est sans appel : l’effort jugé nécessaire a dû être revu à la hausse à trois reprises en 2026 : de 4,9 à 6,7, puis 7,7 milliards. Et la dette, comme on pouvait s’y attendre, plutôt que de diminuer ou même se stabiliser, augmente inexorablement. Pourtant, nos dirigeants persistent et signent dans la même direction.
Ces contre-vérités sur la dette sont-elles de simples erreurs d’analyse ? Nous pensons plutôt que ce sont des mensonges délibérés. D’abord parce qu’ils ont déjà été démontés à de nombreuses reprises ces dernières années, tant sur le plan théorique que par les faits eux-mêmes. Mais surtout parce qu’ils permettent à la droite d’avancer son agenda néolibéral : réduire les services publics, rogner nos acquis sociaux, et protéger les intérêts des détenteurs de capitaux. Il est donc nécessaire de dénoncer et déconstruire ces mensonges, pour éviter qu’ils polluent et appauvrissent le débat public, mais aussi pour forcer nos dirigeants à changer réellement de cap.
Publié le 31 août 2026.
[1] Autre mensonge : l’idée que toute annulation de dette, notamment celle détenue par la Banque centrale européenne, serait impossible et provoquerait un cataclysme financier. Cet argument sera traité dans un article futur.
[2] Propos tenus par Georges-Louis Bouchez lors d’une conférence en octobre 2025, mais c’est un argument qui ressort régulièrement dans les médias et la bouche de nos représentants politiques.

