La Wallonie, une nation ouverte

La Wallonie, une nation ouverte

Reprendre en main l’idéal wallon, c’est-à-dire le réinventer et en faire le terreau de l’enracinement de politiques nouvelles ? À l’heure où la démocratie doit se frayer de nouveaux chemins sous peine de disparaître, pourquoi ne pas reprendre cette piste abandonnée ?

Georges Brassens (le chanteur français mort en 1981) avait ridiculisé « la race des chauvins, des porteurs de cocardes, les imbéciles heureux qui sont nés quelque part », ce qui ne l’empêchera pas pourtant de rédiger une « supplique pour être enterré sur la plage de Sète », une manière littérale et finale de retourner à ses racines.

« Je suis né quelque part, renchérissait un autre chanteur, Maxime Le Forestier, quelques années plus tard, je suis né quelque part, laissez-moi ce repère ou je perds la mémoire ». C’était une réponse poétique et militante à la loi Pasqua de 1986. Une loi qui portait le nom du ministre français de l’Intérieur d’alors. L’objectif était qu’un enfant né en France de parents étrangers ne devienne plus automatiquement français à sa majorité. Le « droit du sol » était effacé par le « droit du sang » dans une France où le Front national de Le Pen père cessait hélas d’être un « détail de l’histoire ».

Après quelques années d’apaisement, dans la foulée du retour à la paix (en Europe du moins) de l’après Seconde Guerre mondiale, le débat revenait à petits pas. Chauvinisme, nationalisme, préférence nationale, « grand remplacement », réfugiés, immigrés, camps, retours forcés. Que penser de ces « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » et qui, « quand sonne le tocsin sur leur bonheur précaire, contre les étrangers tous plus ou moins barbares », « sortent de leur trou pour mourir à la guerre ».

Poilus bondissants, baïonnette au canon, figés dans le bronze au centre la place principale de tant de villages de France ou de Belgique ? C’était ça, l’image de la Nation. Qui ne sentait pas bon, parce qu’elle avait charrié le pire. Et voilà que le pire revenait, à la fin des « Trente glorieuses », dans les bagages d’une extrême droite qui savait que, pour elle, la notion de nation était mobilisatrice d’émotions, comme l’avait montré la chorégraphie aussi morbide que puissante des congrès nazis de Nuremberg.

Épaisse identité

Immigration, préférence nationale, « chacun chez soi », patrie et tous ces autres mots forment en fait une soupe que le temps a épaissi. Il faut partir de la notion d’identité qui est, nous dit le Trésor de la langue française informatisé (une merveille gratuite sur internet), le « caractère de ce qui, sous des dénominations ou des aspects divers, ne fait qu’un ou ne représente qu’une seule et même réalité ». Cela vient du mot latin « idem », que tout le monde connait et qui veut dire « même ». L’identité est sexuelle, temporelle (la « génération »), économique (la « classe sociale »), idéologique – religion incluse –, culturelle, spatiale, ethnique. L’identité est en quelque sorte à mi-chemin entre la fatalité (« être né quelque part ») et la liberté (s’en glorifier en « imbécile heureux »). C’est « l’histoire des nations et des individus », résumait le poète Charles Baudelaire.

Tout groupe d’individus ayant quelque chose en commun peut devenir une nation. Mais il s’agit d’une construction, donc hétérogène. Ces humains qui ont quelque chose en commun ont aussi des particularités individuelles, qui peuvent même être contradictoires mais qui finissent par se fondre dans un tout commun lié à des circonstances géographiques, historiques, sociologiques. Mais « non à des aptitudes distinctes liées à la constitution anatomique ou physiologique », précisait l’anthropologue Claude Lévi-Strauss dans l’introduction de son ouvrage Race et histoire.

Fille de la liberté

Ainsi définies, les nations ont existé de tout temps, avant même le mot et avant même les usages qui en ont été faits. Mais c’est à l’époque de la philosophie des Lumières, celle qui a donné les révolutions française (« liberté, égalité, fraternité ») et américaine que va naître le concept de la « nation politique ». Le « quelque chose en commun » devient un projet politique regroupant des citoyens soumis à la même législation et donc égaux entre eux. L’idée est là, et le mécanisme qui met cette idée en œuvre, c’est l’État. L’égalité des citoyens dans la nation telles que la conçoivent les philosophes des Lumières est essentielle, avec un État garant de l’égalité des droits, une liberté qui ne connaît comme limites que le maintien de l’égalité, et une fraternité (un vouloir vivre ensemble) qui aide à se donner la force d’améliorer les nécessaires limitations à la liberté et les imperfections d’une égalité en réalité jamais complète.

En cela, la nation est donc « fille de la liberté », estime Pascal Ory, le meilleur spécialiste de la question, auteur d’une « somme » intitulée Qu’est-ce qu’une nation ? Une histoire mondiale (Gallimard). Elle est inclusive et supporte (ou même exige), comme la démocratie, la contradiction et la diversité. Du moins sa version originale, qui va se trouver pervertie par l’exploitation qu’en fait le courant nationaliste né au XIXe siècle.

« Le nationalisme, c’est un patriotisme tourné vers les ennemis de l’intérieur et les principes libéraux jugés amollissants », expliquait récemment un spécialiste de l’extrême droite française, l’historien Laurent Joly. La classe possédante se sent menacée par la démocratie, ces « liberté, égalité, fraternité » qui sont pour elle des horreurs signifiant la destruction de ses privilèges. Elle s’érige en défenseur du peuple et parle donc en son nom, au prix d’une vertigineuse réécriture des faits. Et elle le mobilise en désignant des ennemis : le Juif, cible historique ; le gauchiste, dont le discours libérateur n’est que le masque du totalitarisme ; l’étranger, le « bougnoule » qui n’est supportable qu’exploité dans les colonies ou, à la fin de celle-ci, comme réfugié/immigré, pourvu qu’il se fonde dans la masse et qu’il accepte, aux conditions qu’on lui impose, de travailler en silence à la richesse nationale, c’est-à-dire la richesse de la classe dominante ; et tant d’autres « parias ».

Et ce discours finit toujours par fonctionner, parce qu’il est plus facile de souder une partie des citoyens en jouant sur les peurs, même inventées, et sur la désignation d’un ennemi commun fédérateur. Il n’y a pas d’exemple où le nationalisme n’ait mené aux guerres ou à l’oppression, et le sens initial de ce qu’est une nation est donc ainsi retourné comme une vieille chaussette. Le nationalisme a rendu la nation menaçante pour qui espère en l’homme.

La nation, outil démocratique

Alors, faudrait-il réhabiliter la nation, au sens premier, comme outil de combat démocratique ? En tout cas, il faut se poser la question.

En ce mois de septembre, nous sommes nombreux à avoir, dans un coin ou l’autre de « notre petite patrie » dont nous sommes « fiers » comme dit la chanson, fêté… la Wallonie. Étions-nous, bière locale à la main, d’abjects nationalistes ivres de notre supériorité sur le reste du monde ?

Une nation, la Wallonie ? Feu Hervé Hasquin, homme politique libéral, ancien recteur de l’ULB, carolo d’origine et, surtout, pour ce qui nous occupe, historien, était assez sec sur le sujet (en 2010) : « il n’y a pas d’identité wallonne et pas de nation francophone belge, c’est une ineptie historique et sociologique. Tout au plus les Wallons pourraient-ils s’en forger une en ayant de l’ambition, ce n’est pas dangereux », expliquait celui qui coordonna le monumental et quasi pionnier ouvrage La Wallonie, le pays et les hommes paru en 1979. Et Paul-Henry Gendebien, qui fut un leader du mouvement wallon, n’était pas en reste qui parlait des Wallons comme d’un « peuple sans État dépourvu d’identité nationale distincte ».

L’absence d’identité, si c’est ça, pourrait finalement expliquer (c’est presque une boutade, mais pas complètement), que la Wallonie n’ait heureusement jamais généré, à l’exception très brève du rexisme (qui se présentait d’ailleurs comme belgicain et ni wallon, ni flamand), un mouvement nationaliste. Comment pervertir le mot nation si celui-ci n’existe pas ?

D’ailleurs, tous les mouvements wallons et tous les partis politiques qui ont souhaité, à un moment de leur histoire, réduire le rôle de l’État belge unitaire ont revendiqué la régionalisation, un mot qui par sa timidité sous-entendait bien qu’on se situait toujours dans le cadre belge, même s’il était redimensionné.

Le nationalisme contre la nation

Le mouvement wallon, comme l’expliquait un autre historien de l’ULB dans le même ouvrage, José Gotovitch, ne naît pas de la masse. Il y a, au moment de la montée des nationalismes en Europe, au XIXe siècle, une faible conscience wallonne ou francophone, et ceux qui s’en prévalent sont quelques privilégiés, des hauts fonctionnaires ou des bourgeois, qui ont intérêt à la poursuite de la prédominance du français en Belgique.  

En Flandre, on s’érige justement contre cette prédominance du français : la revendication égalitaire va être surtout culturelle, portant sur la possibilité d’utiliser le flamand à l’égal du français. Au sud du pays, la revendication égalitaire se porte vers la conquête du suffrage universel, et la revendication wallonne passe au second plan. D’autant que chez les socialistes, majoritaires en Wallonie, le maître mot est l’internationalisme. Une confusion de l’esprit, qui existe encore aujourd’hui chez certains (elle est manifeste dans des discours du PTB), finit par se faire entre internationalisme et nationalisme, opposant l’un et l’autre. À tort du point de vue de la doctrine marxiste : Lénine, qu’on ne peut pas soupçonner de ne pas avoir lu Marx à fond, ne constitua-t-il pas l’URSS en pays fédéral ? L’internationalisme ne supprime pas les nations, il les dépasse. Un rêve qui était aussi celui des Pères de l’Union européenne, même si tout ça semble aussi vieillot et idéaliste que la philosophie des Lumières.

Revenons à la question : faut-il réhabiliter l’idée wallonne ?

La fédéralisation de la Belgique est un fait institutionnel. Dire que les Wallons ont obtenu cette fédéralisation est forcer le trait puisque la Flandre, mieux préparée, a mieux joué. Les causes en sont multiples, mais il y a une constante : une partie de la Flandre a toujours défendu un projet nationaliste, donc excluant. C’est encore le cas aujourd’hui quand on lit les positions de la N-VA, le parti du Premier ministre De Wever. Au Sud en revanche, les mouvements wallons ont plutôt fini par s’intégrer dans le cadre belge. Quel homme politique wallon, quel que soit son parti, s’écrierait « Sire, (…) il n’y a pas de Belges », comme le fit le député socialiste hennuyer Jules Destrée en 1912 ?

Exclure l’exclusion

Idéologiquement, le mouvement wallon a accouché d’une merveille, leManifeste pour la culture wallonne de 1983. Outre ses objectifs spécifiques, ce texte porte que « Sont de Wallonie sans réserve tous ceux qui vivent, travaillent dans l’espace wallon. Sont de Wallonie toutes les pensées et toutes les croyances respectueuses de l’homme, sans exclusive ». C’est un des rares exemples au monde de « nationalisme d’ouverture » (si cette expression peut se concevoir), ouverture au monde, mais aussi ouverture à une autre façon d’appréhender les problèmes qui s’entassent dans nos besaces.

Reprendre en mains un idéal wallon pourrait être l’occasion d’explorer des pistes de solutions politiques aux problèmes de l’heure. Les institutions wallonnes existent certes, mais elles se sont hélas inscrites dans les perspectives anciennes. On a appliqué en Wallonie, pour les matières fédéralisées, des solutions qui auraient pu être celles de la « Belgique de papa ». Franklin Dehousse, entre autres professeur à l’ULiège et fils de l’ancien Premier ministre wallon Jean-Maurice Dehousse, portait ce jugement cruel sur l’après-fédéralisation et ses errements : « le problème ne réside pas dans la répartition des compétences, mais dans la multiplication des incompétences ». Et pour les matières non fédéralisées, comme on vient encore de le voir en matière de chômage, ce sont les recettes qui conviennent à la Flandre qui ont été retenues.

Donner une chance

Reprendre en mains l’idéal wallon, c’est-à-dire le réinventer et en faire le terreau de l’enracinement de politiques nouvelles. Bien sûr qu’une Région ne peut pas tout, comme ne le peut non plus un État central ou une entité supranationale. Mais par le fait qu’elle est un pouvoir proche, la Région peut développer à son niveau des pratiques innovantes. En matière d’environnement, de politique économique, d’organisation de la démocratie, de priorités pour l’éducation, pour la santé, et dans tant d’autres matières. Ce n’est qu’un cadre bien sûr, mais c’est un cadre, où l’on pourrait faire autre chose que dupliquer des politiques en cours à d’autres niveaux alors qu’elles ont échoué, ou qu’elles ne conviennent pas aux spécificités wallonnes. Un pouvoir proche du citoyen, accueillant, sans haine, créatif, innovant, rassembleur. Une utopie ? Un rêve d’après-fête trop arrosée ? Ou une vraie perspective à laquelle on pourrait peut-être donner une chance ? La principale question qui se pose dans le tourbillon d’aujourd’hui n’est-elle pas de rassembler les moyens de sauver la démocratie ?

Fabrice Jacquemart
Journaliste, retraité de Form'action André Renard |  Plus de publications

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