© « they did it! » par UNclimatechange, CC BY 2.0
Off target. À côté de la cible, en français. C’est le titre d’une récente publication de l’Organisation des Nations unies (ONU). C’est aussi la manière dont on pourrait qualifier l’évolution et l’efficacité des politiques climatiques menées depuis l’adoption de l’accord de Paris, en 2015. La multiplication des canicules, des « aléas climatiques exceptionnels » et la précocité et l’ampleur de la saison 2026 des feux de forêt dans le Sud européen interrogent les actions climatiques menées sur la base de l’accord de Paris depuis plus de 10 ans. Petit bilan, mitigé.
Les politiques climatiques s’articulent autour de deux axes principaux, l’atténuation et l’adaptation. Comme on a pu l’observer avec les vagues de chaleur successives qui ont rythmé cet été en Europe, les politiques d’adaptation au réchauffement climatique font cruellement défaut. Face à l’urgence, le débat s’est cristallisé autour du déploiement, approprié ou non, de la climatisation. Or s’en tenir à cette seule question a pour conséquence de renvoyer à plus tard l’examen de considérations tout aussi cruciales comme la végétalisation en milieu urbain, la gestion de l’eau, l’isolation adéquate et réfléchie des bâtiments, etc.
Par ailleurs, penser que climatiser à tout va nous permettra de vivre dans un monde à 2°C ou à 3°C de réchauffement est un leurre. C’est pourquoi il faut également et impérativement poursuivre les efforts entrepris sur le volet de l’atténuation, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) imputables à l’activité humaine, lesquelles sont responsables de ce réchauffement (en raison de la combustion de carburants fossiles, de l’agriculture, de la déforestation, etc.).
Objectif 1,5 degré : un budget carbone déjà presque épuisé
En 2015, guidée par les travaux scientifiques du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), la communauté internationale s’est accordée sur un objectif primordial et ambitieux : contenir le réchauffement climatique mondial d’ici la fin du siècle bien en dessous de 2°C et, si possible, sous 1,5°C (par rapport à l’ère préindustrielle de 1850 à 1900[1]).
En 2025, la hausse globale moyenne des températures par rapport à l’ère préindustrielle atteignait déjà 1,37°C. Compte tenu du budget carbone résiduel dont nous disposons encore – c’est-à-dire le quota d’émissions maximal qu’il reste à la Terre pour rester sous la barre de 1,5°C –, la barre de 1,5°C sera atteinte aux alentours de 2030 alors que, au moment de la signature de l’accord de Paris, on espérait ne pas connaître un tel réchauffement avant 2045. Celui-ci s’accélère donc plus vite encore que prévu.
Il reste toutefois possible, au moins en théorie, de limiter la hausse des températures à 1,5°C. Mais pour cela, il faudrait, selon les travaux du GIEC, atteindre une baisse de 43 % des émissions mondiales de GES en 2030 par rapport à 2019 et de 21 % si on se bornait à un objectif de réchauffement de 2°C. Or les émissions mondiales de GES, même si elles augmentent moins vite que par le passé, continuent de croître d’un peu plus de 1 % par an… Les seules fois où les émissions de GES ont diminué à l’échelle du globe correspondent à des moments où le produit intérieur brut (PIB) mondial s’est lui-même contracté : en 2009 à la suite de la crise économique et financière, et en 2020 à la suite de la pandémie de Covid-19.
Sur cette base, la tentation est grande de qualifier d’échec les politiques climatiques qui ont été mises en place jusqu’ici. Ce raccourci rapide, même s’il est globalement vérifié, ne doit toutefois pas masquer le constat suivant : la situation actuelle et à venir seraient bien pires encore sans l’engagement qu’ont pris les signataires de l’accord de Paris il y a dix ans et les politiques et initiatives privées qui en ont découlé. En 2015, les négociations climatiques laissaient entrevoir un réchauffement mondial à l’horizon 2100 de l’ordre de 3°C à 3,5°C, et de plus de 4°C à politiques inchangées. Ces feuilles de route climatiques, connues sous le nom de « Contributions déterminées au niveau national », ont depuis lors été révisées à deux reprises par les pays concernés et permettent désormais d’espérer contenir le réchauffement dans une fourchette de 2,3°C à 2,5°C, et de l’ordre de 2,8°C à politiques inchangées.
Un pour tous et tous pour un
Bien qu’encore largement hors d’atteinte, la cible projetée il y a dix ans s’avère donc aujourd’hui plus accessible, grâce au multilatéralisme climatique qui prévaut depuis l’accord de Paris et organise, autant que possible, et souvent de manière imparfaite, la coopération entre les États à travers des règles communes pour lutter contre le réchauffement de la planète.
Car cet accord a avant tout permis un changement de paradigme. Son prédécesseur, le protocole de Kyoto (signé en 1997, il couvrait une période d’engagement de cinq ans : de 2008 à 2012), fut globalement un échec, car si celui-ci a le mérite d’avoir fixé pour la première fois un objectif global de réduction des émissions de GES, cette contrainte ne s’appliquait qu’aux pays industrialisés. La Chine, au titre de pays émergent, et malgré son statut de pollueur de premier rang, n’était donc pas concernée[2]. Face à cette situation, les États-Unis, considérés comme le principal émetteur historique de GES de la planète (en termes cumulés), ont également refusé de participer à l’effort. Et – cerise sur le gâteau – le Canada, en 2011, a démontré toute la fragilité du processus en décidant tout simplement de quitter le Protocole de Kyoto plutôt que de se soumettre à la pénalité qui lui aurait été infligée pour l’envol des émissions de GES qu’a connu le pays suite à l’exploitation des sables bitumineux, un procédé particulièrement polluant.
Pour façonner l’accord de Paris et impliquer le plus grand nombre dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’approche qui avait été adoptée à Kyoto a été définitivement abandonnée. Plutôt que de chercher à obtenir un accord global « par le haut », qui impose aux parties des objectifs à atteindre, les négociateurs ont choisi d’identifier, en premier lieu, ce qui était envisageable pour chaque pays, en termes d’atténuation ou d’adaptation, tout en restant soutenable socialement et économiquement. Cette nouvelle logique reposait sur le respect de la souveraineté des États et sur le pari que ceux-ci prendraient des engagements volontaires suffisamment ambitieux. Un pari sans doute inconfortable, d’autant qu’il n’existe aucune instance supra-étatique ayant le pouvoir de contraindre ces mêmes États à honorer leurs engagements. Or le réchauffement climatique est un problème planétaire qui nécessite l’implication de chaque État, sans exception.
Géopolitique énergétique
Force est de constater par ailleurs que le contexte géopolitique qui régnait au moment de la signature de l’accord de Paris a fortement évolué. L’Europe s’est éloignée du Green Deal de 2019 et elle chante aujourd’hui les louanges de la dérégulation à travers ses différents règlements Omnibus qui détricotent notamment – et pour faire simple – une série d’obligations environnementales au nom de la défense de la compétitivité des entreprises et du modèle agricole européen. Les États-Unis de Donald Trump s’assument de leur côté comme des adeptes du backlash (retour de bâton) écologique et ont passablement fragilisé le fameux multilatéralisme sur lequel repose l’accord de Paris en quittant celui-ci à deux reprises, laissant même craindre un effet de contagion.
Lorsque le président étatsunien, fraîchement élu, a annoncé pour la première fois, en juin 2017, qu’il allait quitter l’accord de Paris, la possibilité se dessinait pour la Chine et l’Europe d’endosser ensemble le leadership de la politique climatique mondiale. Mais la Chine revêt un statut particulier dans l’équation énergétique et climatique mondiale. Elle est à la fois devenue le plus gros émetteur de GES en termes absolus – et de loin, car elle est encore majoritairement tributaire, pour l’instant, du charbon – et le leader incontesté de la transition énergétique mondiale : à coup de subventions massives, elle a fait de cette transition un projet moteur pour dynamiser son économie et s’imposer au plan mondial dans les voitures électriques, les batteries, le nucléaire, le solaire ou l’éolien. Cette domination est telle que la Chine refuse qu’on lui impose un quelconque rythme de décroissance de ses émissions, Pékin estimant faire sa part avec cette politique volontariste de développement des technologies décarbonées.
La bonne nouvelle, c’est que les émissions de dioxyde de carbone[3] du pays se sont stabilisées. Par contre, jusqu’ici, la Chine ne parvient pas à tenir ses engagements en matière d’intensité carbone, à savoir le volume d’émissions par point de PIB[4]. S’il ne se montre pas plus ambitieux en la matière, le pays n’atteindra pas la neutralité carbone en 2060 comme il s’y est engagé.
« Neutralité carbone »
La neutralité carbone, pour un État, implique un équilibre entre les émissions de dioxyde de carbone (principal gaz à effet de serre) et l’absorption de ce dioxyde de carbone par les puits de carbone.
Un puits de carbone désigne un système qui absorbe plus de carbone qu’il n’en émet. Il peut s’agir de puits de carbone naturels (forêts, océans, sols) ou technologiques (captage et stockage de carbone présent directement dans l’air ou associé à la production de bioénergie, augmentation de l’alcalinité des océans).
Les modèles scientifiques actuels suggèrent que cette neutralité carbone, à l’échelle du globe, permettrait de stabiliser la hausse des températures. Cela ne permettrait cependant pas de neutraliser certains phénomènes comme la fonte des glaciers ou l’élévation du niveau des mers.
L’Europe : à l’avant-garde ou au pied du mur ?
Quant à l’Europe, elle peut se prévaloir d’un bon bilan en matière de réduction des GES (-35 % entre 1990 et 2024). Mais celui-ci s’explique en partie par la désindustrialisation du Vieux continent et une certaine délocalisation des activités polluantes. Et jusqu’à présent, elle n’a pas été à même d’opérer au niveau industriel cette transition incarnée par la Chine et elle se retrouve dans le sillage de cette dernière sans parvenir à s’imposer comme son égale. Mobiliser les investissements nécessaires pour rivaliser avec la Chine nécessite de parler d’une même voix au sein de l’Union des 27, ce qui n’est pas toujours chose aisée.
Fragilisée par sa très grande dépendance aux importations d’énergies fossiles, l’Union européenne a pourtant su faire face à la crise énergétique qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Son plan REPowerEU de 2022 s’articule certes autour d’un accroissement des approvisionnements en gaz naturel liquéfié (GNL), mais sans renoncer au développement des énergies décarbonées. En venant une nouvelle fois titiller le talon d’Achille énergétique de l’Europe, le blocage récent du détroit d’Ormuz offre également aux Européens une nouvelle opportunité pour accélérer la transition et s’affranchir des dépendances externes. Pour certains, cela passe par l’exploration et l’exploitation d’énergie fossile sur le sol européen même. Mais cela nous ramène immanquablement à la question climatique.
L’Europe s’est dès lors dotée également d’outils législatifs visant à armer son industrie pour un basculement plus franc vers un modèle énergétique bas carbone : le Critical Raw Material Act et le Net-Zero Industry Act. Le premier doit offrir une réponse aux problèmes d’approvisionnement de l’Europe en matières premières critiques, même s’il soulève, en parallèle, des questions environnementales évidentes. Le second, intrinsèquement lié au premier, vise quant à lui à accroître la production de technologies propres (solaire, éolien, batteries, pompes à chaleur, etc.) au sein même de l’Union européenne. En Belgique, l’appel d’offre à venir concernant la première parcelle offshore de la zone Princesse Elisabeth – une zone maritime protégée et dédiée à l’éolien offshore en mer du Nord belge d’une superficie de 285 km² – s’appuiera ainsi sur le Net-Zero Industry Act pour imposer qu’au moins 75 % des turbines qui occuperont la parcelle ne soient pas fabriquées ou assemblées en Chine.
Dix ans après l’accord de Paris, la difficulté de maintenir nos ambitions climatiques se heurte aux impératifs économiques et politiques d’un monde qui peine à se réinventer. L’accord n’a pas permis de placer la planète sur une trajectoire compatible avec les objectifs fixés. Il a pourtant profondément transformé la manière dont les États et les entreprises abordent désormais la question climatique. L’Europe, qui souhaitait s’imposer comme le leader mondial de cette transition, se retrouve face à un exercice d’équilibriste : accélérer celle-ci sans sacrifier sa compétitivité ni sa sécurité d’approvisionnement, dans un monde où le climat ne s’impose toujours pas comme une priorité au sein des politiques publiques. Si ce dilemme est compréhensible, l’urgence climatique nous rappelle pourtant que jouer la montre n’est plus une option.
Publié le 4 septembre 2026.
[1] Le GIEC mesure les variations de température mondiale par rapport à la température moyenne observée au cours de cette période de référence historique parce qu’il s’agit de la période la plus ancienne pour laquelle des observations de haute qualité des températures de surface terrestres et océaniques sont disponibles. Cette période incarne par ailleurs un moment de bascule où les activités humaines, via l’exploitation des énergies fossiles, ont commencé à modifier durablement le climat par l’émission croissante de gaz à effet de serre.
[2] La Chine est depuis devenue le premier émetteur mondial de GES en termes absolus, représentant près de 30 % des émissions en 2024, devant les États-Unis (11 %), l’Inde (8 %) et l’Union européenne (6 %).
[3] Les émissions de dioxyde de carbone représentent la majorité des émissions de gaz à effet de serre (GES).
[4] La Chine vise à réduire ses émissions de dioxyde de carbone par unité de PIB de 17 % d’ici 2030 par rapport au niveau de 2025.


