L’essor des voix générées par IA ne menace pas seulement l’emploi des doubleurs. Il bouleverse aussi une notion plus fondamentale : qui peut disposer d’une voix, la reproduire et la commercialiser ?
Entretien avec Nathalie Stas & Laetitia Lienart, co-Présidentes de Belva (Belgian Voice Artists) une association belge et quadrilingue de défense des artistes de la voix enregistrée.
1. Depuis l’arrivée des voix générées ou clonées par intelligence artificielle, constatez-vous déjà des changements concrets dans les métiers concernés par le doublage de voix : disparition ou transformation de certaines commandes, évolution des tarifs, nouvelles exigences des studios ou des clients, modification des contrats ?
L’avènement des voix générées ou clonées par les intelligences artificielles n’est plus une fiction lointaine : c’est une réalité qui redéfinit en profondeur l’industrie de l’audiovisuel. Entre effondrement des tarifs et vides juridiques, les professionnels de la voix font face à un séisme sans précédent.
Pour le moment, le secteur du doublage, pour le cinéma et les séries, bénéficie d’un sursis, principalement lié aux attentes du public. La seule véritable barrière actuelle reste le refus d’une majorité de spectateurs de consommer un produit doublé par une machine. La sensibilité humaine, le jeu d’acteur et l’émotion restent complexes à imiter. Toutefois, la menace plane : si la technologie continue de s’améliorer, la qualité augmentera, et les réticences du public pourraient s’estomper.
Déjà, on déplore l’augmentation constante de programmes pour enfants entièrement générés par des intelligences artificielles, et c’est précisément là que le danger réside : éduquer, dès la prime enfance, ces petits spectateurs à accepter ces contenus. Lorsqu’ils seront devenus adultes, ils seront déjà conditionnés à consommer des productions réalisées par des machines. Néanmoins, plusieurs neuropsychiatres ont tiré la sonnette d’alarme : faire écouter des machines qui imitent des émotions humaines au lieu d’acteurs humains qui les interprètent pourrait avoir un impact sur le développement neurologique des plus jeunes. Nous manquons de recul pour l’affirmer mais des études sont en cours.
Du côté des géants du streaming, l’inquiétude grandit. Pour l’instant, aucune clause ne protège efficacement les comédiens contre l’utilisation de leur voix pour nourrir et entraîner des algorithmes d’IA. Les contrats actuels peinent à suivre la vitesse de l’évolution technologique, laissant les artistes vulnérables au siphonnage de leur identité vocale, puisque c’est à l’artiste de prouver que sa voix a été pillée et reproduite en partie ou dans son intégralité.
Si le doublage de fiction résiste encore un peu, le secteur de la voix off subit de plein fouet une concurrence jugée déloyale. Publicités, documentaires internes d’entreprises, serveurs vocaux interactifs ou répondeurs téléphoniques, audiodescriptions ou audioguides : ces formats courts et moins exigeants en termes de pure comédie sont les premières cibles de l’automatisation.
Pour les professionnels spécialisés dans ces domaines, l’impact financier est immédiat et violent. Certains comédiens enregistrent déjà une baisse de revenus vertigineuse allant jusqu’à 80 %. Les clients se tournent massivement vers des solutions de synthèse, plus rapides et nettement moins coûteuses, au détriment de l’artisanat humain.
Enfin, c’est dans l’univers du gaming que les changements sont les plus palpables, les studios intégrant de plus en plus l’IA pour générer des dialogues secondaires ou des voix de personnages non-joueurs (PNJ).
L’industrie de la voix se trouve à la croisée des chemins. Entre la nécessité de réguler les contrats face aux géants du divertissement et l’urgence de protéger les métiers de la voix, les professionnels doivent se mobiliser pour que l’IA devienne un outil d’accompagnement plutôt qu’un vecteur d’extinction professionnelle.
2. Une voix humaine est unique, mais elle peut désormais être clonée en quelques secondes. Une prestation d’aujourd’hui peut servir à reproduire une voix demain ou à entraîner un modèle d’IA. Quels risques cela pose-t-il en matière de consentement, de rémunération et de réutilisation des enregistrements ?
Un enregistrement réalisé aujourd’hui peut, dès demain, servir à reproduire une identité vocale à l’infini ou à entraîner un modèle d’intelligence artificielle générative. Derrière cette prouesse technologique se cache une crise éthique et juridique majeure. Le préjudice n’est plus une hypothèse, c’est une réalité de terrain. Aujourd’hui, des comédiens de voix off découvrent avec stupeur leur propre voix sur des sites à but lucratif, ou pire, associés à des messages véhiculant des valeurs qui ne sont pas les leurs. Face à cette situation, les artistes se retrouvent désarmés. La législation européenne actuelle impose en effet une double peine : c’est au comédien de prouver scientifiquement et juridiquement que la voix clonée est bien la sienne.
Pour inverser ce rapport de force, la revendication des professionnels est claire : le renversement de la charge de la preuve. Ce ne serait plus à l’artiste de mener l’enquête, mais aux entreprises de la tech de démontrer, contrats à l’appui, la provenance légitime des voix utilisées. Car une fois qu’une voix est ingérée par une IA générative, le comédien perd tout contrôle : il n’a plus aucun moyen de refuser son utilisation par un tiers, ni de réclamer la moindre rémunération.
Face aux critiques, les géants des IA se défendent en affirmant que leurs modèles « s’inspirent mais ne volent pas ». Cet argument est aujourd’hui largement contesté par les faits. Des tests rigoureux démontrent qu’avec des consignes (prompts) précises, certaines IA restituent quasi à l’identique des œuvres protégées. Cela constitue une violation directe des exceptions de Text and Data Mining (TDM) prévues par les règles européennes.
Pour masquer ce plagiat, des entreprises comme ElevenLabs déploient des filtres de sécurité. En réalité, ces garde-fous servent surtout à maquiller la ressemblance pour rendre la preuve encore plus difficile à apporter par les ayants droit, sans pour autant empêcher les contournements. Les entreprises d’IA misent sur cette ligne de défense : l’impossibilité technique pour les artistes de prouver la mémorisation de leurs données par l’algorithme.
Nous savons aussi que certains ne comprennent pas la réticence des acteurs : ils pensent sincèrement rendre hommage à leurs personnages préférés. Il est important de sensibiliser le public au problème éthique causé par ces utilisations.
Face à ce vide juridique, demander le retrait de sa voix (opt-out) une fois le modèle entraîné est une illusion. Techniquement, le seul moyen de supprimer réellement des données consiste à réentraîner entièrement le modèle d’IA – une opération d’une lourdeur extrême et au coût prohibitif pour les firmes.
Avec Belva (Belgian Voice Artists), nous portons activement avec nos collègues français, une innovation procédurale qui pourrait être la clé du changement : la présomption d’utilisation. Le principe est simple : en cas de forte similarité ou d’indices sérieux, la charge de la preuve basculerait automatiquement vers l’opérateur d’IA.
Cette solution présente l’immense avantage de ne pas nécessiter de nouvelle loi : elle utilise les outils existants pour instaurer un effet dissuasif clair vis-à-vis des pratiques abusives. L’objectif est enfin à portée de main : rééquilibrer le rapport de force entre les créateurs humains et les géants technologiques. Mais face aux moyens financiers de ces derniers, le combat ne sera pas chose facile avec nos pauvres moyens et sans soutiens politiques.
3. Le doublage n’est pas juste une traduction synchrone, c’est une performance d’acteur qui transmet une intention, une respiration, une émotion humaine. Qu’est-ce qu’une IA ne pourra jamais copier dans le jeu d’un comédien de doublage ?
Même si le doublage est considéré comme un travail commercial, pour les doubleurs, c’est toujours considéré comme un métier artistique. Des comédiens professionnels sont dirigés par un directeur artistique, il y a des auteurs, des équipes techniques, des managers de production, tout comme dans un film. Et nous avons la chance, en Belgique, que la majorité des œuvres soient traitées comme des objets artistiques.
Il y a derrière chaque rôle un artiste qui bouge, qui respire, qui pleure, qui hurle, qui transpire et qui analyse, réfléchit, doute puis trouve la juste intention, en équipe, peaufine un rapport complexe entre les personnages, ajoute un sous-texte, un second ou troisième degré.
Il faut savoir ce que l’on veut pour notre existence et celle de nos enfants : un fast-food, par exemple, nourrit à sa manière avec toutes les conséquences qui découlent de cette malnutrition. Il en va de même avec la culture. C’est une question de choix. La qualité de jeu risque de s’appauvrir car sans humain nous manquerons de ce que les acteurs peuvent appeler : « l’accident heureux » : là où un acteur va sortir instinctivement certaine émotion, avec des sons que personne n’aurait anticipé, l’algorithme de l’IA va chercher les expressions émotives les plus courantes, celles qui seront le plus susceptible de sonner « juste » selon les statistiques. Le panel risque considérablement de se réduire.
Et bien sûr la technologie des IA va considérablement se développer, et bientôt il sera difficile de ne pas se faire duper, on peut déjà le remarquer dans le secteur de la musique.
Certains pointent du doigt le fait que l’IA va permettre de se débarrasser de ce qu’on appelle les « bullshits jobs » sauf que les métiers artistiques sont des métiers porteurs de sens.
À terme, énormément de professions risquent d’être touchées par le remplacement par l’IA, mais il faut également s’interroger sur les changements que cela suscitera dans la société, comment retrouver du sens et que faire de tous ces travailleurs et travailleuses envoyés de force au chômage.
4. L’IA peut-elle aussi devenir un outil pour les artistes de la voix ? Existe-t-il des usages que vous jugez intéressants ou acceptables et à quelles conditions artistes et IA pourraient-ils coexister ?
La première condition est d’attendre que les IA soient régulées avant d’être envisagées comme outil de travail. Pour le moment, en l’absence de ces régulations, chaque utilisation comporte des risques pour l’artiste en raison du vide juridique évoqué plus tôt.
La deuxième condition serait qu’il y ait des garanties que l’IA serve d’outil, qu’elle ne soit pas considérée comme une collègue et encore moins comme une rivale. L’IA devrait servir à augmenter les performances, pas à remplacer un travailleur, quel que soit le poste ou le maillon de la chaîne de production où il se trouve.
L’association Belva ne rejette pas le progrès technologique ; nous voulons cependant poser des conditions strictes pour que ces évolutions ne sacrifient ni le statut des artistes, ni l’excellence de notre métier. Si l’IA ne propose, pour l’instant, aucun cas d’usage constructif conforme à nos exigences, nous ne fermons pas la porte à un avenir où elle saurait se transformer en un outil vertueux pour la profession.
Publié le 29 octobre 2026.

