Au soir du premier tour, Flávio Bolsonaro est arrivé en tête, avec 47 % des voix contre 45 % pour Lula. Deux questions cruciales se posent. D’abord, comment Bolsonaro, impliqué dans des scandales de corruption, pris à maintes reprises en flagrant délit de mensonge, et porteur d’un programme qui va dégrader les conditions de vie de la majorité de la population et mettre en péril la démocratie, peut-il séduire près de la moitié des électeurs ? Ensuite, malgré ses 2,2 millions de voix de retard au premier tour, Lula peut-il renverser la tendance et gagner cette élection au second tour ?
Comme on l’a vu dans l’article précédent, pour l’immense majorité de la population, voter Flávio Bolsonaro, c’est clairement voter contre ses propres intérêts. Mais au-delà de la dégradation des conditions de vie, voter « 22 », le numéro de Bolsonaro fils, c’est aussi voter pour une menace directe sur la démocratie et ses institutions. Rien que pour cette raison, même un électeur de droite ordinaire, de la classe moyenne ou des milieux populaires, même quelqu’un qui n’aime pas Lula, a tout intérêt à voter Lula. Regardons d’un peu plus près ce qui explique ce vote Bolsonaro.
1. Une minorité qui défend ses intérêts
Il y a d’abord, bien sûr, les riches et les très riches, qui ont objectivement intérêt à voter Bolsonaro : moins d’impôts pour eux, moins de droits pour les salariés, plus de liberté et moins de contraintes pour faire des affaires. Quant à la menace qui pèse sur la démocratie, elle ne semble guère les effrayer. Rien de nouveau : en 1964, une grande partie du patronat brésilien avait soutenu le coup d’État militaire, et la dictature qui a suivi lui convenait très bien, tant qu’elle protégeait ses affaires. Mais au-delà de leurs intérêts, il faut comprendre qu’il y a une véritable détestation de Lula, une haine de classe. La bourgeoisie brésilienne ne supporte pas qu’un président ne soit pas issu de ses rangs et ne défende pas ses intérêts bec et ongles. Un ancien ouvrier métallurgiste qui, sans pourtant remettre fondamentalement en cause la domination de la bourgeoisie, rogne un peu sur ses profits pour améliorer les conditions de vie des travailleurs, c’est déjà beaucoup trop pour elle.
Il y a ensuite la classe moyenne aisée. Suffisamment à l’aise pour ne pas dépendre des programmes sociaux, elle ne se sent guère concernée par eux. Pire : beaucoup de ses membres, persuadés de ne devoir leur situation qu’à leur travail, adhèrent au discours méritocratique de la droite. À leurs yeux, les pauvres n’ont qu’à travailler, et ne méritent pas qu’on les aide. Ils se reconnaissent dans l’idéal de réussite individuelle, d’ordre et de mérite que vend la droite, bien plus que dans la solidarité.
Chez cette minorité riche ou aisée s’ajoute souvent le racisme, profondément ancré. Le Brésil a été le dernier pays des Amériques à abolir l’esclavage, en 1888, et il compte la plus grande population noire hors d’Afrique, longtemps condamnée à l’esclavage, puis à la misère. Depuis un quart de siècle, une classe moyenne noire a émergé, en grande partie grâce aux mesures progressistes des gouvernements de Lula et du Parti des Travailleurs (PT), qui ont notamment ouvert les universités aux populations discriminées grâce à la mise en place de quotas. Pour une partie de la bourgeoisie et de la classe moyenne blanche aisée, habituée à considérer les Noirs comme des domestiques, voir de plus en plus de Noirs devenir médecins ou ingénieurs est insupportable.
Viennent enfin les petits patrons, les commerçants et les indépendants. Beaucoup auraient objectivement intérêt à voter Lula, mais ils ont, eux aussi, intériorisé le discours méritocratique de la droite. Ils regardent également avec crainte la réduction collective du temps de travail (fin de l’échelle 6×1) qui pourrait les obliger à embaucher ou à payer davantage pour faire tourner leur affaire.
Cependant, même réunis, les riches, la classe moyenne aisée et les petits patrons sont très loin de faire la moitié du Brésil. Pour que Flávio Bolsonaro arrive en tête, il faut donc que des millions de travailleurs, de pauvres, d’habitants des favelas votent pour un candidat qui va leur enlever des droits.
2. Une majorité qui vote contre elle-même
De nombreuses raisons expliquent ce vote. Elles sont complexes et s’entremêlent, mais quatre causes principales ressortent.
La première, ce sont des colères légitimes. Rappelons que le Brésil reste l’un des pays les plus inégalitaires au monde, où une grande partie de la population vit encore dans la pauvreté et la précarité. Par ailleurs, malgré un bilan honorable et une dynamique économique positive, tous n’en ont pas profité de la même manière. La pandémie, la guerre en Ukraine, puis la guerre autour de l’Iran et du détroit d’Ormuz ont fait flamber les prix de l’énergie et de l’alimentation, ce qui a rogné le pouvoir d’achat d’une partie des classes populaires. À cela s’ajoutent la violence dans les quartiers, la corruption qui n’a pas disparu, et le sentiment d’être oubliés par les responsables politiques, gouvernement compris. Beaucoup veulent tout simplement que ça change, sans avoir bien conscience qu’un changement peut aussi se faire en pire, ce qui serait le cas avec Bolsonaro.
La deuxième, c’est la désinformation de masse, omniprésente sur les réseaux sociaux. Comme l’extrême droite dans d’autres pays, le clan Bolsonaro et ses relais y sont passés maîtres. Ils déversent un flot quotidien de fausses nouvelles. Sur TikTok, Instagram ou WhatsApp, les mêmes messages tournent en boucle : « Lula est un voleur », « Lula a ruiné le pays », souvent appuyés par des vidéos truquées qui jouent sur la colère et l’indignation. Cette machine à fake news persuade des millions d’électeurs que toutes leurs difficultés sont la faute du PT, et que leur sauveur s’appelle Flávio Bolsonaro.
Car, dans cette guerre de l’information, les géants du numérique ne sont pas neutres. Non seulement leurs algorithmes favorisent les contenus les plus clivants, mais ils interviennent aussi directement. Le 9 octobre, Lula a été empêché pendant près de 24 heures de promouvoir ses publications sur Instagram, alors que Flávio Bolsonaro pouvait le faire sans restriction. C’est un enjeu de taille dans un pays où 70 % des adultes disent s’informer d’abord via ce réseau. Meta invoque des « incidents techniques ». Pourtant, selon des messages internes révélés par le journal Folha de S.Paulo, des employés de Meta reconnaissaient eux-mêmes que le compte de Lula était « limité » par rapport à celui de son adversaire. Une douzaine d’organismes de surveillance et de centres de recherche ont aussi relevé des indices de traitement de faveur envers Bolsonaro. Le Conseil de surveillance de Meta lui-même s’est dit préoccupé par des « défaillances récurrentes » en matière d’intégrité électorale.
La troisième, ce sont les grands médias traditionnels, aux mains de quelques familles, ils sont depuis toujours hostiles à Lula. Le groupe Globo, propriété de la famille Marinho, est le plus grand empire médiatique d’Amérique latine. Sa chaîne de télévision entre chaque soir dans des dizaines de millions de foyers et son journal télévisé, le Jornal Nacional, pèse lourd à chaque élection. Le groupe n’en est pas à son coup d’essai. Il a soutenu le coup d’État militaire de 1964 et n’a reconnu son erreur qu’en 2013. En 1989, deux jours avant le second tour, le Jornal Nacional a diffusé un montage du dernier débat qui avantageait nettement Fernando Collor face à Lula, et Collor a gagné. En 2016, il a diffusé en boucle le fameux PowerPoint du procureur Deltan Dallagnol, qui plaçait Lula au centre d’une affaire de corruption sans aucune preuve. La justice a finalement condamné Dallagnol… Et le 1er octobre dernier, pour le grand débat du premier tour, la chaîne TV Globo a voulu laisser un pupitre vide à Lula, qui refusait d’y participer, et permettre aux autres candidats de l’interroger en son absence. Le Tribunal supérieur électoral l’a interdit. Quand Flávio Bolsonaro s’est désisté au dernier moment, la Globo a annulé le débat en accusant la justice de porter atteinte à sa liberté d’expression. Drôle de liberté d’expression que celle qui consiste à mettre en scène, trois jours avant le scrutin, un procès à charge contre un candidat absent, au profit évident de son principal adversaire.
La quatrième, enfin, c’est le poids des églises évangéliques, en particulier néo-pentecôtistes, étroitement liées à l’extrême droite. Plus d’un quart des Brésiliens se disent aujourd’hui évangéliques. Dans beaucoup de ces églises, les pasteurs soutiennent ouvertement les Bolsonaro et poussent leurs fidèles à voter pour eux, au nom de la famille et de la religion. En 2022, environ deux tiers des évangéliques ont voté Jair Bolsonaro au second tour.
Il faut enfin mentionner un acteur extérieur : les États-Unis de Donald Trump. En 2025, pendant le procès de Jair Bolsonaro, Washington a frappé le Brésil de lourds droits de douane et sanctionné le juge chargé du dossier. En 2026, Trump a reçu Bolsonaro fils dans le Bureau ovale et répète qu’il suit l’élection brésilienne « de très près ». L’ingérence est si visible que trois sénateurs américains ont écrit au secrétaire d’État Marco Rubio pour accuser leur propre gouvernement de vouloir « interférer » dans l’élection et risquer de la « saper ». Ce soutien pèse sur le vote. Il donne à Bolsonaro l’image d’un candidat adoubé par la première puissance mondiale et il fait planer une menace à peine voilée : si le Brésil vote « mal », il pourrait en payer le prix économique. Et rien n’empêche de penser que Washington agit aussi en coulisses pour soutenir son allié, d’autant que les grandes plateformes numériques, qui pèsent si lourd dans cette campagne, sont presque toutes américaines.
3. Lula peut-il gagner ?
La réponse est oui. Ce ne sera pas facile. Deux millions de voix de retard, ce n’est pas rien. Surtout quand, parmi les candidats recalés au premier tour, trois des scores significatif (Augusto Cury, Ronaldo Caiado et Romeu Zema), tous de droite, ont rapidement appelé à voter Flávio. C’est ce qui explique que, dans les jours qui ont suivi le premier tour, la plupart des analystes jugeaient la situation très difficile pour Lula. Plusieurs éléments permettent pourtant d’y croire.
- Les reports de voix ne sont jamais automatiques. Le quatrième candidat significatif du premier tour, Renan Santos – avec quelque 2,7 millions de voix, plus que l’écart entre les deux finalistes – ne s’est rallié à personne : il laisse ses électeurs libres, tout en estimant que « le danger est plus grand avec Flávio ». Surtout, un électeur ne suit pas mécaniquement la consigne de son candidat : selon l’institut Datafolha, seuls 46 % des électeurs de ces quatre candidats comptent voter Bolsonaro au second tour.
- L’écart est à relativiser. 2,2 millions de voix, cela paraît énorme, mais rapporté aux plus de 115 millions de suffrages exprimés, la différence est en réalité faible : moins de deux points.
- L’abstention laisse toute la place à un renversement. Près de 39 millions d’électeurs ne se sont prononcés pour aucun des deux candidats au premier tour : une abstention record de 21 %, la plus élevée depuis 1998. Ce réservoir est un enjeu clé du second tour. Celui qui saura convaincre et mobiliser ces électeurs l’emportera.
- La bataille se mène sur les réseaux sociaux. L’équipe de Lula a compris qu’elle ne gagnerait pas sans mener une bataille acharnée sur le terrain numérique. Dès le lendemain du premier tour, elle a recruté de jeunes élus et des influenceurs pour augmenter sa force de frappe sur les réseaux. Figure de cette offensive : Ana Elisa Silva, 21 ans, la plus jeune députée élue du pays, triomphalement élue dans le Minas Gerais avec plus de 520.000 voix. Connue d’abord comme influenceuse, avant d’entrer en politique, elle a rejoint le noyau de communication de Lula pour porter sa parole là où la droite croyait régner sans partage.
- Un débat télévisé dominé par Lula. Le dimanche 18 octobre, sur la chaîne Band, lors du premier débat du second tour entre les deux candidats, Bolsonaro a copié Donald Trump, qui tournait autour d’Hillary Clinton en 2016 : il s’est placé derrière Lula et a multiplié les gestes provocateurs dans son dos, au point que la modératrice a dû le rappeler à l’ordre. Lula ne s’est jamais laissé démonter. Il a lancé un défi très sérieux à son adversaire : ouvrir dès le lendemain leurs comptes bancaires et leurs relevés téléphoniques, afin de voir enfin « qui est le voleur dans ce pays ». Pour le reste, Bolsonaro s’est surtout contenté de gesticuler, d’esquiver les questions et d’attaquer frontalement Lula, sans la moindre proposition positive pour le pays.
- La mobilisation populaire et le travail de conviction dans la vraie vie. Toute l’histoire de Lula, des grandes grèves des années 1970 à ses victoires électorales, est celle d’un homme porté par la mobilisation populaire. C’est elle qui, aujourd’hui encore, peut faire la différence : les grands meetings, le porte-à-porte, le bouche-à-oreille des militants, tout ce qu’aucun algorithme ne remplace. Le PT et ses militants mènent un travail de fourmi pour convaincre les indécis, les abstentionnistes et même les électeurs de droite attachés à la démocratie d’aller voter « 13 » ce dimanche.
4. Cela suffira-t-il ?
Grâce à une campagne dynamique, dans la rue comme sur les réseaux sociaux, Lula remonte dans les sondages. Les deux candidats sont désormais au coude à coude, et rien n’est joué.
À quelques jours du scrutin, le monde retient son souffle. Pour sauver la démocratie brésilienne, pour sauver l’Amazonie, pour sauver les droits sociaux et les services publics, pour faire gagner la fraternité face à l’intolérance, tous ceux qui sont attachés à la démocratie et à la dignité humaine ne peuvent qu’espérer une victoire de Lula.
Publié le 23 octobre 2026.


