Au Brésil, Lula va réduire le temps de travail

Au Brésil, Lula va réduire le temps de travail

Au Brésil, Lula compte bien réduire le temps de travail de 4 heures par semaine. Un projet de loi est en cours d’examen au Parlement, et le vote est attendu pour la fin juin. Comme toujours, le patronat crie à la catastrophe. Appuyé par les syndicats et une large majorité de la population, le gouvernement tient bon. Ce serait une victoire sociale majeure et, à quelques mois d’une présidentielle décisive (octobre 2026), un signal fort que la gauche gouverne pour celles et ceux qui travaillent…

Depuis son retour au pouvoir il y a trois ans, Lula a mis en œuvre plusieurs mesures de gauche importantes : exonération d’impôt sur le revenu pour les salaires modestes[1], hausse significative du salaire minimum[2], renforcement des aides sociales et taxation accrue des très hauts revenus. Et les résultats sont là : une croissance du PIB de 3,4 % en 2024 et 2,3 % en 2025, un chômage qui a régulièrement reculé pour atteindre son niveau le plus bas depuis des années (5,1% fin 2025).

Sur la scène internationale, Lula s’est aussi distingué : il a tenu tête à Trump sur les tarifs douaniers et a pris des positions fermes sur le massacre en cours à Gaza. Aujourd’hui, il veut franchir un grand pas de plus vers la justice sociale en réduisant le temps de travail hebdomadaire de 44 à 40 heures et en mettant fin au système « 6×1 », un régime qui condamne des dizaines de millions de travailleurs à six jours de labeur pour un seul jour de repos.

Le système « 6×1 » épuisant et anachronique  

Pour comprendre l’enjeu de cette réforme, il faut saisir la réalité quotidienne de dizaines de millions de travailleuses et travailleurs brésiliens qui subissent un système épuisant et incompatible avec une vie sociale digne de ce nom.

Le Brésil fonctionne avec une durée légale maximale de 44 heures par semaine, inscrite à la fois dans la Constitution et dans la CLT (Consolidação das Leis do Trabalho), le code du travail brésilien. Et dans de très nombreux secteurs populaires (commerce, restauration, sécurité, nettoyage, grande distribution, logistique), c’est-à-dire les secteurs les moins bien payés et les plus pénibles, le travail est organisé selon le système dit « 6×1 » : six jours travaillés pour un seul jour de repos, soit environ 7h20 de travail par jour, six jours sur sept. Au total, c’est un peu moins de 40 millions de personnes qui sont concernées par ce régime.

Les Brésiliens travaillent donc énormément, et beaucoup plus que dans nos pays. Près de 2.000 heures par an en moyenne en 2023, contre environ 1.335 heures pour les Allemands et environ 1.550 heures pour les Belges. Et le tout, pour des salaires très bas. Le salaire minimum tourne autour de 270 euros par mois, et le salaire médian se situe autour de 500 euros. Même en tenant compte d’un coût de la vie nettement inférieur à celui de la Belgique, ces rémunérations restent particulièrement faibles pour des semaines de travail aussi longues.

Lula veut, une fois de plus, changer cette situation. Une fois de plus, car en 1988, lorsqu’il siégeait à l’Assemblée constituante chargée de rédiger la nouvelle Constitution démocratique du Brésil après vingt ans de dictature, il a activement participé à l’inscription dans la Constitution de la réduction de la durée légale du travail de 48 à 44 heures hebdomadaires. Ce combat reprend aujourd’hui, avec cette fois l’objectif de passer de 44 à 40 heures…

Une double réforme : dans la Constitution et dans la loi

Le gouvernement a déposé son projet le 14 avril 2026 à la Chambre des députés. La réforme repose sur deux instruments juridiques complémentaires.

Le premier est une PEC (Proposta de Emenda Constitucional), une modification de la Constitution, visant graver dans le marbre la réduction de la durée hebdomadaire maximale à 40 heures, avec obligation de deux jours de repos par semaine et sans baisse de salaire. C’est là que réside le principal obstacle car une modification de la Constitution requiert une majorité qualifiée au Congrès : trois cinquièmes des députés et sénateurs, en deux votes successifs dans chaque chambre.

Le second est un projet de loi ordinaire (le PL 1838/26), déposé par le ministre du Travail et de l’Emploi Luiz Marinho, qui modifie le code du travail (CLT) et précise les modalités concrètes secteur par secteur : horaires des infirmiers, des commerçants, des routiers, des travailleurs à temps partiel, etc.

Ces deux textes bénéficient d’un traitement accéléré en régime d’urgence : 45 jours en commission, puis 45 jours en plénière à la Chambre, avant d’être soumis au Sénat. Le vote en plénière est attendu d’ici fin juin.

À noter : le gouvernement a déjà franchi un premier pas symbolique en adoptant par décret la réduction à 40 heures pour environ 40.000 travailleurs contractuels de l’administration fédérale (personnels externalisés de nettoyage, sécurité et maintenance). Une goutte d’eau, mais un signal politique clair.

Une réforme soutenue par les syndicats et la population

La bataille parlementaire sera rude. Le Congrès est dominé par le Centrão, une coalition instable de droite et de centre droit sans grand enthousiasme naturel pour les réformes pro-travailleurs. Cela dit, une victoire est loin d’être impossible, et même probable, notamment parce que, à quelques mois des élections présidentielle et législatives, aucun parlementaire n’aura envie d’expliquer à ses électeurs pourquoi il a voté contre le droit à un week-end de repos pour les travailleurs.

Le 1ᵉʳ mai dernier, des centaines de milliers de personnes ont défilé partout au Brésil, portant comme revendication principale la fin du système « 6×1 ». Les syndicats, emmenés par la puissante Central Única dos Trabalhadores (CUT), parlent d’une réforme « historique ». Sur les réseaux sociaux, le slogan #fimda6x1 (« fin du 6×1 ») est devenu viral, porté par une nouvelle génération de militants, de travailleurs précaires, d’employés du commerce, de livreurs et de salariés des plateformes numériques.

Mais ce soutien dépasse largement les cercles syndicaux. Selon un récent sondage Datafolha[3], près de 70 % des Brésiliens approuvent la fin du système « 6×1 ». Fort de ce soutien populaire massif, le gouvernement affirme son ambition. Reginaldo Lopes, député du Parti des travailleurs, déclarait le 7 mai dans le Financial Times : « Nous voulons donner une meilleure vie, plus de dignité et de temps libre à ceux qui gagnent moins, travaillent dur et ont peu de qualifications (…) Le moment est venu. La société est prête ».

Le patronat prédit la catastrophe, comme toujours

Face à ce mouvement social, les organisations patronales mènent une contre-offensive agressive. La Confederação Nacional da Indústria (CNI) sort l’artillerie lourde : la réforme provoquerait une hausse des coûts salariaux de plus de 267 milliards de reais par an, une augmentation moyenne des prix de 6,2 %, une récession équivalant à une perte de 76,9 milliards de reais du PIB, et une vague de licenciements. Tous les économistes néolibéraux invités sur les plateaux des grandes chaînes télévisées, CNN Brasil en tête, confirment en chœur : inflation, récession, fuite des investissements, perte de compétitivité. Bref, la catastrophe annoncée.

Même l’Église s’en mêle. Le député de droite Marcos Pereira, pasteur évangélique, a affirmé dans le journal Folha de S.Paulo que donner plus de temps libre aux travailleurs risquait de les exposer « davantage aux drogues et aux jeux d’argent ». « Au lieu d’être un loisir, cela pourrait être le mal ». Face au tollé provoqué par ces propos, il s’est finalement excusé. Mais la longue tradition des milieux évangéliques conservateurs au service des intérêts du capital contre ceux des travailleurs s’est vérifiée, une fois de plus.

Ce discours catastrophiste n’a rien d’étonnant ni de nouveau. On l’a systématiquement entendu à chaque grande avancée sociale de l’histoire quel que soit le pays : la limitation du travail des enfants, la journée de huit heures, la semaine de cinq jours, les congés payés, la hausse du salaire minimum. À titre d’exemple, en 1907, la Fédération patronale belge du secteur des amidonneries déclarait à propos de la journée des 9H (qui sera approuvée en 1909) : « La réduction de la durée du travail diminuerait les salaires, augmenterait le prix de revient, pourrait compromettre la qualité des produits et faciliterait la concurrence étrangère. » C’est aussi exactement le même discours qu’a tenu par le patronat français quand Lionel Jospin a instauré les 35 heures en France, dont les résultats ont pourtant été très positifs. À chaque fois, le grand capital annonce l’effondrement économique. À chaque fois, la catastrophe n’a pas lieu, et les travailleurs gagnent en pouvoir d’achat et en dignité.

Fort heureusement, ce son de cloche, bien que majoritaire dans les médias dominants, n’est pas le seul. Une étude de l’Instituto de Pesquisa Econômica Aplicada (IPEA)[4]  suggère que les coûts seraient maîtrisables et qu’il n’existe aucune preuve claire de pertes d’emplois. Mieux : plusieurs études[5] estiment qu’une réduction significative du temps de travail pourrait créer plusieurs millions d’emplois au Brésil, par partage du travail disponible.

Aucune compensation pour les entreprises ?

Au-delà des discours alarmistes, la droite parlementaire et le patronat tentent de négocier des « assouplissements » à cette réforme. Les négociations portent sur deux points principaux : la période de transition et les compensations aux entreprises. L’opposition défend une réduction progressive d’une heure par an – soit au moins quatre ans pour passer de 44 à 40 heures. La base gouvernementale veut aller plus vite, avec deux heures de réduction par an. L’opposition défend également la possibilité d’accords collectifs permettant de dépasser les limites quotidiennes d’heures travaillées, une porte ouverte aux contournements sectoriels.

Mais ce que veut surtout le patronat, ce sont des compensations financières, telles que des réductions d’impôts ou de cotisations patronales. Sur cette question, la position du gouvernement ne peut que réjouir les oreilles de gauche. Le Ministre du Travail et de l’Emploi Luiz Marinho est catégorique : il n’y en aura pas, notamment car la réforme apporte sa propre compensation, invisible dans les calculs patronaux. Il déclare sur CNN Brazil : « Lorsque vous réduisez la durée du travail, vous éliminez l’absentéisme, vous évitez les accidents, vous évitez les maladies. Il y a ici un coût caché que les employeurs supportent. Ils vont éliminer ce coût caché, et c’est cela la compensation, et il n’y en aura pas d’autre ».

Une bataille importante, avant des élections décisives

Cette bataille sociale se déroule en toile de fond d’une présidentielle décisive en octobre, où Lula brigue un nouveau mandat. Ces derniers mois, les sondages plaçaient Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président emprisonné Jair Bolsonaro – au coude-à-coude avec Lula. Mais ces dernières semaines, Flávio Bolsonaro a été pris la main dans le sac : le média d’investigation The Intercept Brasil a révélé, preuves audio à l’appui¹¹, qu’il avait sollicité des millions d’euros auprès d’un banquier corrompu sous bracelet électronique, tout en niant le moindre contact avec lui[6]. Tel père, tel fils… Depuis lors, Lula remonte dans les intentions de vote, avec désormais jusqu’à 13 points d’avance selon certains sondages.

Si le gouvernement de Lula remporte la bataille historique de la réduction collective du temps de travail, il montrera à l’Amérique latine et au monde que la gauche au gouvernement peut concrétiser des avancées importantes en faveur de la justice sociale : augmenter le pouvoir d’achat et améliorer les conditions de travail des travailleurs en redistribuant les richesses et le temps de travail. On ne peut qu’espérer que des millions de Brésiliens auront, eux aussi, enfin droit à deux jours de congé par semaine, ce qui serait quand même le minimum syndical, non ?

Publié le 25 mai 2026.


[1] Depuis le 1ᵉʳ janvier 2026, les revenus jusqu’à 5.000 reais par mois (environ 900 euros) sont totalement exonérés d’impôt sur le revenu, contre un seuil d’environ 3.000 reais auparavant.

[2] Le salaire minimum brésilien a été porté à 1.518 reais par mois en 2025, soit une hausse réelle (au-dessus de l’inflation) de plus de 6 % depuis le retour de Lula au pouvoir en 2023.

[3] Datafolha est le principal institut de sondage brésilien, lié au groupe de presse Folha de S.Paulo.

[4] Organisme public brésilien de recherche économique et sociale, rattaché au ministère de la Planification.

[5] Notamment des études du DIEESE (Département intersyndical de statistiques et d’études socio-économiques), principal organisme de recherche du mouvement syndical brésilien.

[6] En mai 2026, The Intercept Brasil a publié des messages vocaux dans lesquels Flávio Bolsonaro demande 61 millions de reais (environ 11 millions d’euros) à Daniel Vorcaro, ancien PDG de la Banco Master, un établissement au cœur d’un vaste scandale de fraude : Vorcaro est accusé d’avoir détourné des centaines de millions de dollars au détriment de 800.000 clients, dont plusieurs fonds de pension de gouvernements d’États. Au moment des faits, Vorcaro était en détention sous bracelet électronique. L’argent devait financer un film de propagande sur Jair Bolsonaro. Flávio Bolsonaro avait pourtant nié en bloc avoir rencontré le banquier,  avant que ces enregistrements audio publiés par O Globo ne prouvent le contraire.

Olivier Bonfond
Rédacteur MaTribune.be et économiste au Centre de coordination, d’études et de formation (CCEF) |  Plus de publications

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