L’IA, une étape parmi d’autres

L’IA, une étape parmi d’autres

Un billet à contre-courant pour alimenter la réflexion sur l’intelligence artificielle et son impact artistique.

Les intelligences artificielles bousculent furieusement notre vie et suscitent beaucoup de questions, mais surtout des craintes, voire des accès de panique.

Je suis bien conscient des conséquences potentiellement néfastes dans les domaines écologique et économique (avec des pertes d’emploi à la clé) ainsi que le fait qu’elle accentue notre dépendance à des firmes privées et étrangères telles que Meta, Anthropic, OpenAI…Mais il n’en reste pas moins qu’il serait dommage de ne pas complexifier la réflexion en considérant de manière plus large (et moins émotionnelle) cette technologie : alors, cette « nouvelle technologie » est-elle révolution ou évolution ?

Vous remarquerez ici que le mot que je viens d’employer est déjà une manière problématique de cadrer les choses. En effet, on considère l’intelligence artificielle comme étant l’avènement de LA NOUVELLE technologie alors qu’il est selon moi plus intéressant de la considérer comme étant UNE nouvelle ÉTAPE dans la mécanisation, de la « machination » de notre civilisation.

Pour vous en convaincre, je vous propose deux exercices qui peuvent être éclairants dans ce domaine. Il s’agit de faire des parallèles entre cette nouvelle forme de technologie et de précédentes formes de technologie, qui furent nouvelles à leur époque mais qui, depuis lors, ont été totalement intégrées à notre société, sans plus poser aucun problème à personne. Je veux parler de la photographie et, encore avant elle, du livre imprimé.

Le premier exercice consiste à comparer l’avènement et la montée en puissance des intelligences artificielles à l’invention et à l’intensification de la photographie à la fin du XIXe siècle.

Le second exercice confronte l’expansion des intelligences artificielles à l’émergence et à la généralisation du livre imprimé comme outil de connaissance et de loisir au Moyen Âge.

Commençons par la photographie. 

Imaginez-vous à la fin du XIXe siècle, à la naissance de la photographie. Encore balbutiante, elle se met rapidement à focaliser les critiques du monde artistique : elle n’était qu’une production mécanique, produite sans effort grâce à une machine. De plus, elle ne demandait aucune compétence artistique de la part de son créateur. Enfin, on prédisait qu’elle allait remplacer la peinture, la gravure et le dessin. Qu’est-il réellement arrivé ? La photographie a été, comme toute nouvelle technologie, investie par les artistes qui l’ont utilisée pour développer de nouvelles formes d’art hyper personnelles et hyper créatives. La peinture, de son côté, s’est réinventée et continue à avoir pignon sur rue. 

Vous constaterez par ailleurs que la photographie a permis (merci Kodak !) la démocratisation de la création d’images artistiques, puisque, comme avec l’IA, tout un chacun peut maintenant produire une image ou une musique pleine de créativité, de sensibilité, sans en avoir les compétences techniques que détient, au choix, un peintre ou un musicien au sens traditionnel.

Prêt pour le second exercice ? Remontons encore le temps et amusons-nous à comparer les livres et les intelligences artificielles !

Le livre est considéré comme l’ami de l’homme, plus personne ne voit en lui une menace pour l’humanité. Prenons la peine d’observer les choses de manière dépassionnée. (Nous sommes évidemment conscients que nous avons ici annulé une variable importante : non pas la puissance de l’impact, mais bien la rapidité avec laquelle ces deux nouvelles technologies ont influencé nos quotidiens.) 

Quand le livre, et plus précisément le livre imprimé, s’est développé dans notre société, on aurait pu craindre au minimum trois choses :

1/ un monde où les individus ne penseraient plus par eux-mêmes et ne chercheraient plus à réfléchir, se référant à ce qui est écrit dans les livres ;

2/ un monde où les individus seraient de plus en plus individualistes puisque, généralement, chacun lit dans son coin ;

3/ un monde où l’humain ne serait plus pleinement présent dans la réalité, vu qu’il serait plongé dans un livre le projetant dans des fausses réalités (pensons par exemple aux romans).

Vous en voulez encore ?

Et si on comparait le débat autour des IA avec le débat autour … du voyage ?

Le fameux écrivain et grand voyageur Rudyard Kipling s’insurgeait en 1914 (!!) des modifications profondes que les progrès de l’aviation feraient subir au voyage. Il mettait l’accent sur la perte des sensations physiques et en particulier des sensations olfactives qui garantissaient jusqu’alors la continuité et la progressivité de cette expérience.

Rendre les voyages plus faciles en gommant le problème de la distance reviendrait à perdre de vue ce qui est sensé faire l’essence des voyages : l’effort, la fatigue, voire la souffrance. La contraction des distances est perçue comme une dénaturation du voyage.

Kipling n’est pas un cas isolé : les grands voyageurs, en tout cas ceux dont on a retenu le nom, partagent bizarrement la conviction d’être porteurs d’une tradition ou d’un art du véritable voyage voué à disparaître avec eux[1]. Cette nostalgie égocentrique mêlée de conservatisme s’inscrit de façon assez systématique dans un discours hostile aux nouveautés techniques.

Je conclurais en citant l’éthicien de la technique Louis de Diesbach qui, dans un ouvrage très récent,  annonce : « les diverses améliorations techniques ont évidemment altéré l’étape de production, artisanale, de la création artistique … mais elles ont surtout permis aux Artistes d’explorer de nouvelles voix, leur permettant d’exprimer leurs intentions, d’innover dans leurs démarches artistiques. Ce qui est une étape qui reste in-technicisable, puisque métaphysiquement humaine. Le grand remplacement des Artistes par la technologie, a souvent été redouté, et a tout aussi souvent été rejeté. Le XXIe siècle, et l’Ia générative ne feront pas exception. » Publié le 6 novembre 2026


[1] Lire le passionnant ouvrage de Juliette Morice, Renoncer au voyage. Une enquête philosophique, paru aux Presses universitaires de France en 2024.

Kanar (Bernard Querton)
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