Crédit photo : Igor Pavicevic
Ils ont fait tomber un pouvoir confisqué depuis 14 ans. Après deux ans de mobilisation, les étudiants serbes ont remporté les élections législatives du 25 octobre dernier, ouvrant une nouvelle page de l’histoire du pays. Parmi les personnalités appelées à incarner cette transition historique figure Dejan Šoškić, ancien gouverneur de la Banque nationale, dont le nom circule pour le poste tant attendu de Premier ministre. Rencontre inédite avec le potentiel visage d’une nouvelle Serbie pour MaTribune.
Il y a encore quelques semaines, Aleksandar Vučić ambitionnait de revenir à la tête du gouvernement serbe. Après avoir démissionné de la présidence, l’homme fort du pouvoir serbe entendait prolonger son emprise sur le pays, dont il confisquait le pouvoir directement ou indirectement depuis, a minima, quatorze ans. Les urnes en ont décidé autrement. Le 25 octobre, la liste des étudiants, « Studenti pobeđuju » (Les Étudiants gagnent) a remporté une victoire historique, recueillant plus de 53 % des suffrages et s’assurant une majorité absolue au Parlement. Vučić a reconnu sa défaite. Dans les rues de Belgrade, la liesse a remplacé les cortèges de protestation.
Une révolution électorale, au terme de deux ans d’une contestation qui a fait vaciller les fondations du pouvoir serbe, notoirement corrompu. Avec désormais, une question : qui peut gouverner cette nouvelle Serbie ?
Parmi les personnalités pressenties dans le pays figure le nom de Dejan Šoškić. À 59 ans, cet économiste et professeur à l’Université de Belgrade n’a, dans l’allure, rien d’un révolutionnaire. De 2010 à 2012, il a dirigé la Banque nationale de Serbie. Un parcours institutionnel au sein d’une liste qui se démarque par son absence d’expérience en politique, un parcours qui pourrait bien le propulser au premier plan d’une transition politique sans précédent. Depuis la victoire des étudiants, plusieurs médias internationaux, dont Reuters, le citent parmi les personnalités susceptibles de prendre la tête du prochain gouvernement.
MaTribune a eu l’occasion de le rencontrer la veille du scrutin lors d’un panel citoyen organisé à Novi Sad, seconde ville du pays, dans lequel il s’adressait à une foule pleine d’espoirs démocratiques. Notons que le cardiologue Ilija Srđanović, tête de liste du mouvement étudiant, apparaît lui aussi parmi les candidats possibles pour briguer un poste de Premier ministre.
« Les étudiants sont venus me chercher »
L’histoire de son engagement dit beaucoup de l’étrange révolution politique qui traverse la Serbie. Car Dejan Šoškić n’a pas rejoint les étudiants au terme d’une négociation : « les étudiants m’ont demandé de les soutenir et, éventuellement, de figurer sur leur liste. Je leur ai répondu que je le ferais volontiers, s’ils étaient certains de vouloir mon soutien. Ils y ont réfléchi, puis sont revenus me voir pour me demander de les rejoindre. C’est ce que j’ai fait. »
Une démarche inhabituelle dans un pays dont la vie politique est depuis longtemps structurée autour de formations traditionnelles et de dirigeants omniprésents. Plutôt que de se constituer en parti, les étudiants ont sélectionné 250 candidats issus de la société civile. Aucun étudiant ne figure lui-même sur la liste. « Nous sommes 250, principalement des intellectuels. Parmi nous, 140 sont titulaires d’un doctorat dans des domaines variés. Beaucoup n’ont jamais véritablement fait de politique », souligne Šoškić.
À ses côtés, une série de profils variés composent la liste des étudiants et rompent avec les coutumes électorales. Parmi eux, on retrouve Dejan Bodiroga, légende du basket serbe, Radomir Šaičić, professeur de chimie, ou encore Zlatko Kokanović, l’agriculteur devenu figure de la mobilisation citoyenne contre un projet minier d’exploitation de lithium[1].
Des universitaires, des médecins, des artistes, des sportifs, des agriculteurs… Autant de personnalités qui n’ont aucunement bâti leur carrière dans les rangs d’un parti, mais dont la réputation professionnelle ou l’engagement citoyen a suscité la confiance d’abord des étudiants, ensuite des électeurs. Le pari étudiant est précisément là : mettre fin à une classe politique corrompue, répressive et discréditée, et la remplacer par des citoyens jugés compétents, capables de faire fonctionner les institutions sans les soumettre à des intérêts privés ou partisans.
D’une tragédie à un soulèvement
Pour comprendre ce bouleversement, il faut revenir au 1er novembre 2024. Ce jour-là, l’auvent de la gare de Novi Sad, récemment rénovée, s’effondre. Seize personnes perdent la vie. Rapidement, la catastrophe devient le symbole d’une corruption généralisée, des marchés publics opaques et d’institutions incapables de demander des comptes aux responsables.
Les étudiants réclament d’abord la vérité et la publication des documents relatifs au chantier. Puis viennent les occupations de facultés, les blocages de routes, les marches à travers le pays. La mobilisation s’étend bien au-delà des campus. Enseignants, agriculteurs, retraités et familles rejoignent les cortèges.
En novembre 2025, une foule immense observait seize minutes de silence devant la gare, à l’occasion du premier anniversaire du drame. À l’époque, la contestation semblait aussi puissante qu’incapable de se traduire politiquement. Le mouvement refusait les chefs, les partis et les figures providentielles.
Un an plus tard, cette organisation horizontale a accompli ce qui paraissait improbable : vaincre le pouvoir par les urnes, en dépit des maintes tentatives d’Aleksandar Vučić de les discréditer via ses médias nationaux de propagande.
Rompre avec le népotisme
Dejan Šoškić mesure le chemin parcouru. Il rappelle notamment la manifestation géante de mars 2025 à Belgrade, dont l’ampleur, estimée à 300.000 personnes, avait révélé la profondeur du mécontentement populaire. « Les étudiants ont réussi à organiser le plus grand rassemblement de protestation de l’histoire de notre pays. Et ils l’ont fait avec une facilité déconcertante, avec des manifestants venant par leurs propres moyens et payant leur déplacement de leur poche », estime-t-il, ajoutant que « dans le même temps, la coalition au pouvoir versait des indemnités journalières, organisait les transports et offrait des repas aux participants à ses rassemblements. »
Mais derrière la puissance des foules, l’économiste voit surtout une rupture dans le rapport des citoyens à leurs institutions. « Nous ne faisons qu’exercer nos droits constitutionnels. Or, nous vivons dans un pays où nombre de nos droits civiques ont été anéantis par la coalition au pouvoir, notamment la liberté de choisir ses dirigeants, la liberté d’expression et la liberté d’information. »
Son diagnostic est sévère. Selon lui, les quatorze années de domination du Parti progressiste serbe (SNS) ont progressivement soumis l’administration, la justice et les institutions publiques aux décisions politiques. « Les institutions ont été entièrement placées sous le contrôle du gouvernement. Et c’est quelque chose que les citoyens ne supportent plus. »
Une corruption endémique
Si le mouvement étudiant a su fédérer des sensibilités politiques parfois antagonistes, c’est autour d’une exigence commune : mettre fin à la corruption et rétablir l’État de droit. En bonne illustration, l’un de ses principaux slogans présente l’enjeu en dilemme : « La Serbie ou la mafia ». Selon Šoškić, « la Serbie figure désormais parmi les pays les plus corrompus d’Europe, selon Transparency International. Nous avons reculé de 36 places dans leur classement depuis l’arrivée au pouvoir de cette coalition gouvernementale. Les institutions ont également été entièrement placées sous le contrôle du gouvernement. Et ça, les citoyens le savent ».
Un programme essentiellement anti-corruption qui peut sembler modeste face aux défis économiques, sociaux et géopolitiques du pays, mais que Šoškić considère comme le préalable à toute autre réforme. « L’un des points cruciaux de notre programme, c’est la lutte contre la corruption. Elle doit être éliminée. Il existe des moyens d’y parvenir et des expériences menées dans d’autres pays dont nous pouvons nous inspirer. » Sur ce point, une autre figure phare de la liste étudiante que nous avons rencontrée, Aleksandar Baucal, professeur de psychologie de l’éducation à l’Université de Belgrade, résume l’enjeu sous une métaphore parlante : « Imaginez un club de football assez puissant pour aligner vingt joueurs sur le terrain, neutraliser l’adversaire dans les vestiaires ou placer l’un des siens comme arbitre. Tous les autres clubs doivent alors s’unir pour l’empêcher de gagner, quelles que soient leurs différences. Et seulement après ça, on peut jouer dans les règles. »
Pour Šoškić, la corruption n’est pas seulement une question de détournement d’argent public. Elle constitue un obstacle au développement de toute la société. Il établit un lien direct entre cette dégradation institutionnelle et la tragédie de Novi Sad. Les étudiants, explique-t-il, ont d’abord demandé aux institutions de faire leur travail après l’effondrement de la gare. Face à ce qu’ils percevaient comme l’absence de réponse judiciaire satisfaisante, leurs revendications se sont progressivement transformées en projet politique. « Leur décision de transformer ce mouvement en mouvement politique, de réclamer des élections et de changer le gouvernement, vient du fait que celui-ci ne respectait plus le cadre constitutionnel et légal. Il avait détruit l’État de droit et empêché les institutions de fonctionner indépendamment du pouvoir politique. »
La victoire électorale ne constitue donc, dans cette logique, qu’une première étape. Reste à reconstruire des institutions dont les rouages ont été façonnés par plus d’une décennie de domination du SNS.
La victoire, et maintenant ?
Le paradoxe de cette révolution serbe tient peut-être à ce qui a fait sa force. Pendant deux ans, les étudiants ont refusé de se choisir un chef. Leur organisation reposait sur des assemblées universitaires, des décisions collectives, une proximité avec les citoyens même les plus reculés, et une défiance profonde envers les professionnels de la politique.
Cette horizontalité a permis de rassembler des citoyens que tout semblait opposer. Mais elle devra désormais s’accommoder des exigences du pouvoir : désigner un Premier ministre, former un gouvernement, arbitrer des désaccords et prendre des décisions parfois impopulaires.
La diversité de la liste étudiante pourrait ainsi devenir une fragilité. Les candidats se retrouvent autour du rejet du système Vučić, sans nécessairement partager les mêmes convictions sur l’Union européenne, la Russie, le Kosovo ou les orientations économiques du pays.
S’y ajoute un défi plus immédiat : gouverner avec une administration, des services de sécurité et une justice où les fidèles de l’ancien pouvoir conservent de nombreux relais. Sans oublier la présidence de la République, temporairement exercée par Ana Brnabić, proche de Vučić, dans l’attente d’une nouvelle élection présidentielle qui pourrait faciliter ou entraver la transition démocratique entamée par la liste étudiante. Car selon la Constitution, et contrairement à ce à quoi Vučić a habitué le pays et les observateurs, la présidence est un rôle davantage de représentation et ne concentre que peu de pouvoirs.
« On ne fait plus marche arrière »
Le scrutin du 25 octobre a donc mis fin à la domination électorale de Vučić, sans effacer du jour au lendemain le système qu’il a construit. Dans cette transition incertaine, le profil de Dejan Šoškić pourrait peser. Son expérience notoire à la tête de la Banque nationale, bien que « cela remonte à loin », dit-il, lui confère une connaissance de l’appareil dont ne disposent pas tous les candidats de la liste.
Sera-t-il Premier ministre ? Héritera-t-il d’un portefeuille économique ? Ou restera-t-il l’une des voix influentes de la nouvelle majorité ? Pour l’heure, rien n’est tranché.
Mais au-delà des ambitions individuelles, c’est une expérience politique inédite qui s’ouvre en Serbie. Celle d’un mouvement né dans les universités improvisées en bastions de résistance, porté par une génération refusant la résignation et surmontant les clivages identitaires jadis dévastateurs, et qui a fini par conquérir les urnes.
À Novi Sad, il y a un an jour pour jour, une manifestante confiait en marge de la marée humaine : « On ne fait plus marche arrière. » Un an plus tard, les étudiants lui ont donné raison et ont fini par incarner ses espoirs jusqu’à l’Assemblée nationale. Reste désormais à savoir jusqu’où ils pourront aller, et qui portera ce nouveau souffle côté exécutif.
Publié le 3 novembre 2026.
[1] Le projet « Jadar », à l’ouest du pays, figure dans la liste des projets stratégiques de l’Union européenne (UE) depuis 2025, pouvant assurer 90 % du lithium européen. L’entreprise Rio Tinto a été contrainte de mettre le projet à l’arrêt à la suite des mobilisations massives qu’il suscite contre lui, en raison notamment de ses lourdes conséquences environnementales et sanitaires.


