Redonner la parole aux travailleurs et travailleuses, parce qu’ils sont pleinement légitimes pour dire le travail, voilà la démarche intéressante et originale de Nicolas Latteur, sociologue et formateur au CEPAG (Centre d’éducation populaire André Genot) dans son ouvrage « Critique populaire de l’exploitation. Ce que devient le travail » (Éditions Le Bord de l’eau, 2023).
1. Récit des travailleurs
À travers les récits de travailleurs et travailleuses, c’est leur expertise du travail qui est mise en évidence, en décodant l’intelligence qui se construit sur les lieux de travail. C’est leur rendre aussi leur statut d’acteurs au cœur des écrits sur le travail et de son avenir. Alors que jusqu’à présent, ceux qui en parlent, ce sont les organisateurs du travail, les managers, les observateurs, les chercheurs…
Dans les rapports institutionnels (européens, internationaux), la réflexion sur le futur du travail s’effectue en effet sans les travailleurs. Ils sont rendus invisibles, pourtant ce sont les plus déterminants. Et quand la parole des travailleurs apparaît, elle est présentée comme un témoignage, qui porte plus sur le ressenti et les émotions, et qui est opposé au discours de l’expert qui analyse.
Dans cet ouvrage, ces récits ne sont pas des illustrations mais des points de vue analytiques. Ici, les travailleurs disent comment faire le travail, comment on leur demande de le faire, comment ils se l’approprient mais également comment ils y résistent.
2. Nommer les conflits
En cela, les connaissances des travailleurs et travailleuses sont politiques et démontrent une conflictualité investie des travailleurs. Les salariés nous offrent un contre-guide du management. Ils décrivent la conflictualité au travail, les transformations de leur travail et des entreprises où ils travaillent et où ils doivent en permanence s’adapter à de nouvelles procédures (parfois aberrantes mais fréquentes).
Cette conflictualité est souvent niée par les « managers » – cette catégorie de salariés chargée de l’encadrement, qui n’est pas propriétaire de l’entreprise mais est chargée de la gérer. Eux-mêmes sont engagés dans des luttes pour construire leur propre légitimité, malgré qu’ils refusent d’utiliser ce vocabulaire. Les travailleurs les décrivent pourtant comme tels : en lutte pour chasser les coûts et mettre des formes de désorganisation du travail (dégradation de la qualité), en lutte pour monopoliser la parole légitime sur le travail et disqualifier la parole des salariés (que ce soit sur la santé au travail, la sécurité au travail…), en lutte pour marquer des séparations de classes.
3. Management et sens du travail
Dans cette lutte pour adapter les travailleurs et pour instituer leur illégitimité dans le champ où se décident leurs conditions de travail et les modèles d’organisation du travail, le management crée sans cesse du changement et des réformes et essaie de s’approprier le sens. Ce qui est fondamental dans tous les modèles managériaux, c’est de pouvoir imposer l’emprise et la domination sur les employés pour qu’ils ne puissent pas travailler selon leurs propres valeurs mais uniquement selon les critères de rentabilité et de productivité choisis par la direction. En rendant les salariés inadaptés, on les oblige à travailler en ces sens car ils sont noyés et déboussolés et n’y arrivent plus (ils sont mis en incapacité professionnelle). Ce n’est pas un effet de la stratégie managériale, c’est un objectif de la stratégie managériale.
De même que casser les collectifs, c’est aussi un objectif plus qu’un effet. Le but est d’imposer légitimement les objectifs de la direction. Ces stratégies managériales ont un effet très fort sur les salariés et les mettent en état de faiblesse et de difficultés à réagir, voire d’impossibilité d’y résister.
4. Résistances des travailleuses essentielles
Et pourtant, résistance il y a, notamment en vue de remettre du sens et de la qualité dans le travail accompli, dans le service effectué. Dans les métiers de la reproduction sociale (fonction publique, soins, culture, aide sociale…), la résistance des travailleuses, essentielles maissous-payées et méprisées, s’effectue d’abord face à leurs conditions de travail.
Ce sont les aides-soignantes qui entendent également aider les patients à défendre leurs droits. Ce sont les plannings familiaux qui se réunissent entre centres pour trouver comment garantir le droit à l’avortement en période de confinement Covid-19. Ce sont les infirmières qui s’organisent pour adapter les normes sanitaires afin de permettre à des proches de dire au revoir à des patients en soins palliatifs…
Le service est accompli par ces résistances et souvent à l’encontre des normes de management. Si les travailleuses les respectaient, il y a des services qui ne seraient pas rendus à la population. Afin de survivre dans ce modèle, les salariées tentent de retrouver du sens, de la beauté, de la dignité, elles essaient de pallier les dysfonctionnements, manques d’effectifs et de budgets en donnant de leur personne. Cette remise de sens dans le travail devient toutefois une stratégie coûteuse en énergie pour les travailleuses.